Dans l’immobilier d’entreprise, un bail se raconte de deux façons : le bailleur annonce sa durée totale et le loyer cumulé qu’elle promet, l’analyste ne retient que la durée ferme, jusqu’à la première faculté de sortie du locataire. La même arithmétique gouverne l’affrètement des navires et les contrats gaziers : ce qui est annoncé est un plafond, ce qui est engagé est une fenêtre.
La location de puissance de calcul vient d’entrer dans cette famille. Le 5 juin 2026, SpaceX a déposé auprès du régulateur boursier américain un document d’une page annonçant un accord de services cloud avec Google, à 920 millions de dollars par mois. Le dossier d’introduction en bourse rendu public le 20 mai contenait déjà un engagement comparable pris par Anthropic, à 1,25 milliard mensuel.
Jusqu’ici, l’histoire vendue aux investisseurs tenait aux fusées, aux satellites de Starlink et à la promesse martienne. Les dépôts des trois dernières semaines y ajoutent une quatrième source de revenus, la location de calcul : environ 26 milliards de dollars par an à pleine charge, contre 18 674 millions de chiffre d’affaires consolidé en 2025. La cotation est attendue le 12 juin.
Le véhicule juridique de l’annonce, la part réellement ferme des montants affichés, l’écart de prix entre les deux clients, la contrainte judiciaire pesant sur l’échéance de livraison, le précédent CoreWeave et la boucle d’intérêts croisés qui relie ces acteurs méritent chacun d’être repris : aucun ne se déduit du chiffre annoncé.
Dix lignes déposées à une semaine de la cotation
Un véhicule de communication d’urgence
Le document du 5 juin n’est pas un amendement au prospectus mais un free writing prospectus, déposé au titre de la Rule 433 du Securities Act. Ce format autorise un émetteur à porter une information matérielle au marché pendant la période d’enregistrement sans rouvrir son dossier. Il renvoie à l’amendement numéro 2 du formulaire S-1, déposé le 3 juin, dont il ne modifie pas une ligne.
Le calendrier et les deux portes de sortie
« Le 5 juin 2026, nous avons conclu un accord de services cloud avec Google LLC portant sur l’accès à des capacités de calcul », énonce le dépôt, qui précise : « les capacités fournies comprennent environ 110 000 GPU NVIDIA, ainsi que des processeurs, de la mémoire et d’autres composants associés ». Les versements courent d’octobre 2026 jusqu’en juin 2029, la capacité montant en charge jusqu’en septembre à tarif réduit.
Deux clauses commandent le reste. Faute de livrer le volume promis avant le 30 septembre 2026, SpaceX ouvre à Google, un mois de grâce passé, le choix entre une résiliation immédiate et l’acceptation du nombre de processeurs effectivement fourni, moyennant une réduction proportionnelle des frais. Après le 31 décembre 2026, l’accord devient résiliable par chacune des parties moyennant un préavis de quatre-vingt-dix jours.
Ce que vingt-six milliards annuels engagent vraiment
La durée ferme derrière la durée affichée
Trente-trois mensualités à 920 millions produisent une trentaine de milliards, chiffre que retient le lecteur pressé. Mais le préavis ne pouvant être actionné qu’après le 31 décembre 2026, la première sortie prend effet au plus tôt vers le 1er avril 2027 : six mensualités à plein tarif, soit environ 5,5 milliards, sont réellement engagées.
Les accords Anthropic, au pluriel et à 325 000 processeurs
Du côté d’Anthropic, le prospectus décrit non pas un contrat mais des « Cloud Services Agreements » de mai 2026, dont l’un daté du 3 mai, portant sur environ 325 000 GPU NVIDIA sur COLOSSUS et COLOSSUS II. Deux mois à tarif réduit, puis trente-cinq mensualités pleines jusqu’en mai 2029 : le préavis s’ouvrant dès la fin d’une période initiale de trois mois, les quelque 44 milliards affichés se réduisent à quatre mensualités, environ 5 milliards. Près de 74 milliards annoncés pour une dizaine verrouillés : une option que deux clients peuvent laisser expirer.
Deux clients, deux tarifs
Rapportés au nombre de processeurs, les deux accords divergent. Google paie 920 millions pour environ 110 000 GPU, soit 8 364 dollars par processeur et par mois, ou 11,45 dollars de l’heure sur 730 heures. Anthropic paie 1,25 milliard pour environ 325 000 GPU, soit 3 846 dollars mensuels, ou 5,27 dollars de l’heure : Google acquitte 2,2 fois le prix consenti à son voisin.
L’étalon figure dans le prospectus, qui dimensionne son marché sur un tarif de 3,33 dollars par processeur et par heure, médiane des neoclouds en 2025. Google paierait 3,4 fois ce niveau, Anthropic 1,6 fois. Trois explications se disputent l’écart : une génération de puces différente, un périmètre distinct, ou le fait que Google achète moins de la capacité que du délai.
La clause de propriété intellectuelle ne distingue personne : le client conserve la propriété et les droits sur ses contenus, ses modèles et ses données, en termes quasi identiques dans les accords Anthropic. Ce n’est pas une concession arrachée mais la clause type. Elle confirme que SpaceX ne vend ici ni technologie d’IA ni Grok, mais de la capacité brute.
Un gigawatt, vingt-sept turbines et une date butoir
La part du parc déjà louée
SpaceX publie un indicateur maison, le Nameplate Compute Draw : les processeurs installés multipliés par leur consommation unitaire, soit 1,0 gigawatt au 31 mars 2026 pour COLOSSUS et COLOSSUS II, contre 0,8 fin 2025 et 0,3 fin 2024. À l’hypothèse de 1,3 kilowatt par processeur retenue ailleurs dans le document, l’ordre de grandeur est de 770 000 GPU, dont 435 000 promis à des tiers. La « capacité excédentaire » dépasse donc la moitié du parc, et Grok-5 s’entraîne sur ce qui reste.
Ce qui se joue au nord du Mississippi
Cette électricité, il faut la produire. COLOSSUS II doit être « principalement alimenté par une centrale au gaz naturel dédiée », et l’entreprise a acheté le 30 avril pour 2 milliards de dollars de turbines mobiles. Le 14 avril, la NAACP et sa conférence du Mississippi ont assigné X.AI Corp. et sa filiale MZX Tech devant le tribunal fédéral du district nord, au titre du Clean Air Act : les vingt-sept turbines de Southaven seraient des sources fixes exploitées sans autorisation.
La plainte chiffre le potentiel d’émission à plus de 1 700 tonnes annuelles d’oxydes d’azote, outre 180 tonnes de particules fines et 500 tonnes de monoxyde de carbone, ce qui ferait vraisemblablement du site la première source industrielle de NOx de l’agglomération de Memphis. L’entreprise répond avoir obtenu ses permis. Une injonction préliminaire a été demandée le 6 mai, et le prospectus écrit l’enjeu : une telle mesure « empêcherait notre capacité à utiliser les sources de production d’électricité nécessaires » à ces centres.
Deux issues, deux mondes. Si le juge refuse, l’échéance du 30 septembre reste tenable et le contrat suit son cours. S’il l’accorde, SpaceX perd l’énergie qui conditionne sa livraison et ouvre à Google, un mois plus tard, le droit de résilier ou de réduire les frais à proportion des processeurs manquants.
Le précédent CoreWeave, chiffré
Le prospectus assume la filiation : vendre sa capacité positionne SpaceX « potentiellement comme un concurrent des fournisseurs de cloud IA tels que Coreweave et Nebius ainsi que des hyperscalers ». Au premier trimestre 2026, CoreWeave affiche 2 078 millions de revenus contre 982 un an plus tôt, mais une perte nette de 740 millions dont 536 d’intérêts, et un client à 45 % des ventes.
Le segment IA de SpaceX affiche un profil voisin : 3 201 millions de revenus en 2025, dont 1 844 de publicité, pour une perte opérationnelle de 6 355 millions. Au premier trimestre 2026, elle atteint 2 469 millions contre 936, « principalement en raison de coûts de cloud computing et d’amortissement des GPU plus élevés ». Les 26 milliards contractualisés valent huit fois les revenus annuels du segment.
Pourquoi Google loue plutôt que de bâtir
L’achat ne traduit pas un manque de moyens mais un manque de temps. Alphabet a consacré 35 674 millions de dollars à ses immobilisations au premier trimestre 2026, contre 17 197 un an plus tôt, affichait au 31 mars 467,6 milliards de carnet de commandes dont 462,3 pour Google Cloud, et a porté fin avril sa prévision annuelle jusqu’à 190 milliards. Son rapport range la disponibilité de l’offre parmi les facteurs qui font varier les revenus du Cloud.
La facture annualisée du contrat, environ 11 milliards, pèse ainsi moins de 6 % des investissements annoncés pour l’année. Mais il ne s’agit pas d’investissement : une location est une charge d’exploitation, qui n’alourdit ni le bilan, ni la base amortissable, ni le risque d’obsolescence. Louer, c’est acheter du délai sans porter l’actif, quand SpaceX amortit ses serveurs sur cinq à six ans.
Reste un paradoxe. Google conçoit ses propres accélérateurs, en vend à des clients exigeant un déploiement sur site, et vient de promettre plusieurs gigawatts de TPU à Anthropic. Il loue au même moment 110 000 GPU NVIDIA à un concurrent, parce que les accélérateurs ne sont pas fongibles : un code écrit pour CUDA ne change pas d’architecture en un trimestre.
Une boucle qui se referme sur 2029
Un actionnaire assis au conseil depuis 2015
La relation est plus institutionnelle que ne le suggère le mot d’actionnaire. Donald Harrison, President, Global Partnerships and Corporate Development de Google LLC, siège au conseil d’administration de SpaceX depuis février 2015. Or la section du prospectus consacrée aux parties liées, arrêtée deux jours avant la signature, ne cite Google qu’au titre d’un pacte d’actionnaires de 2020, et le dépôt du 5 juin ne dit rien de ce lien.
Le tour de table fondateur mérite lui aussi d’être lu : le formulaire D du 26 janvier 2015 documente 999 999 925 dollars souscrits par treize investisseurs, sans nommer personne. L’attribution à Google et Fidelity et la part d’environ 10 % du capital viennent de la communication de l’époque, qui invoquait alors les constellations de satellites.
La chaîne complète des dépendances
La circularité dépasse ce couple. Le 24 avril 2026, Google a annoncé investir jusqu’à 40 milliards de dollars dans Anthropic ; le 6 avril, Anthropic annonçait avec Google et Broadcom plusieurs gigawatts de TPU à partir de 2027. Google finance donc Anthropic, qui loue des processeurs à SpaceX, dont Google est actionnaire, et à qui Google loue des processeurs achetés à NVIDIA.
L’opération est calibrée à 555 555 555 actions de classe A à 135 dollars, soit 75 milliards levés sous le symbole SPCX. Le prospectus initial affirmait disposer « d’une capacité suffisante pour fournir la puissance de calcul nécessaire à nos propres modèles d’IA, y compris pour répondre à nos besoins en matière d’entraînement et d’inférence, et pour satisfaire aux obligations découlant de ces accords ».
Le dossier nuance l’idée d’une adoption de Grok qui n’aurait jamais décollé : 117 millions d’utilisateurs actifs mensuels des fonctions d’IA du modèle au 31 mars 2026, contre 89 millions trois mois plus tôt, sur 550 millions pour Grok et X réunis, sous réserve d’un avertissement sur la déduplication. Aucune ligne de revenus n’isole en revanche le modèle : la publicité pèse 1 844 millions des 3 201 du segment.
Trois échéances convergent enfin. La fusion de xAI dans SpaceX, le 2 février 2026, a été suivie le 2 mars d’un prêt-relais de 20 milliards ayant remboursé 18 905 millions de dette de X et xAI. Or les deux contrats s’achèvent en mai et juin 2029, l’échéancier porte 13 539 millions de remboursements cette année-là, et le parc installé fin 2024 y atteindra le terme de son amortissement.
Le quatrième pilier est donc réel, mais sa solidité tient à des clauses, à des turbines et à un juge. L’entreprise reconnaît dépendre de tiers pour une partie de son propre calcul, avec des engagements pluriannuels non résiliables : le loueur est aussi locataire. La rémunération d’Elon Musk dit où mène l’accumulation : 302 072 285 de ses actions ne s’acquièrent qu’au croisement de douze jalons de capitalisation et de centres de données non terrestres délivrant 100 térawatts par an.
La contrainte, entre-temps, s’est déplacée. Elle n’est plus de trouver les puces mais le gigawatt, puis de le raccorder : les demandes de raccordement attendent quatre à sept ans dans des régions clés comme la Virginie, et la consommation mondiale des centres de données doit plus que doubler d’ici 2030. Le prospectus retient alors 235 gigawatts de demande, dont 70 % pour l’IA, quand la publication dont il se réclame place les seuls centres de données d’IA à 327.
Il restera à observer où cette mécanique produit ses effets. Elle se décide dans des dépôts réglementaires et se matérialise, au nord du Mississippi, sous la forme de vingt-sept turbines dont un tribunal fédéral dira si elles peuvent continuer de tourner. Entre un argument commercial ajouté à un prospectus une semaine avant la cotation et la qualité de l’air d’une agglomération, la chaîne de causalité est courte.
Aller plus loin
Tout tient en une page : le free writing prospectus déposé par SpaceX le 5 juin 2026 donne le texte exact des clauses, du nombre de processeurs à l’échéance du 30 septembre, et permet de vérifier qu’un engagement présenté à une trentaine de milliards repose sur une sortie ouverte aux deux parties au bout de trois mois.
Les chiffres absents de ce dépôt se trouvent dans l’amendement numéro 2 au formulaire S-1 déposé le 3 juin 2026 : les 325 000 processeurs loués à Anthropic, les pertes du segment IA, le gigawatt de Nameplate Compute Draw, l’assignation du Mississippi et la rémunération indexée sur des centres de données orbitaux.
Ce qu’un document réglementaire établit, et ce qu’il tait, s’observe sur le formulaire D déposé par SpaceX le 26 janvier 2015 : un milliard offert, 999 999 925 dollars souscrits, treize investisseurs, et pas un nom. Le tour de table le plus cité du capital-risque récent n’y figure que sous forme de montants.
Le modèle visé est chiffré dans le rapport trimestriel de CoreWeave arrêté au 31 mars 2026, qui montre ce que produit la location de processeurs à très grande échelle : des revenus plus que doublés en un an, une perte nette de 740 millions dont 536 d’intérêts, un client à 45 % des ventes et 98,8 milliards d’engagements non encore exécutés.
La convention comptable au cœur du débat figure dans le rapport annuel 2025 de CoreWeave, qui documente le passage de cinq à six ans de la durée d’utilité des équipements informatiques et décrit les contrats take-or-pay adossés à une dette gagée sur les machines.
Le côté acheteur se lit dans le rapport trimestriel d’Alphabet arrêté au 31 mars 2026, où 35,7 milliards d’investissements en trois mois côtoient un carnet de commandes de 467,6 milliards, la disponibilité de l’offre citée parmi les facteurs de variation des revenus du Cloud, et les premières ventes de TPU pour déploiement sur site.
Le risque pesant sur l’échéance de septembre est détaillé par le communiqué d’Earthjustice sur la plainte visant la centrale du centre de données : vingt-sept turbines que les plaignants estiment exploitées sans les permis requis, un fondement tiré du Clean Air Act, et des émissions qui feraient du site la première source industrielle d’oxydes d’azote de la région de Memphis.
L’autre extrémité de la boucle apparaît dans l’annonce par Anthropic de plusieurs gigawatts de calcul de nouvelle génération avec Google et Broadcom, datée du 6 avril 2026, qui éclaire pourquoi une entreprise sécurisant des TPU pour 2027 loue en parallèle des GPU NVIDIA, et situe son revenu annualisé au-delà de trente milliards de dollars.
La publication que le prospectus invoque pour dimensionner son marché, AI’s Power Requirements Under Exponential Growth, place à 327 gigawatts la demande des centres de données d’IA en 2030 et documente les goulets d’étranglement du raccordement au réseau.
L’échelle mondiale se mesure dans le rapport Energy and AI de l’Agence internationale de l’énergie, qui chiffre à 415 térawattheures la consommation des centres de données en 2024, soit environ 1,5 % de l’électricité mondiale, et projette près de 945 térawattheures en 2030.
Lus ensemble, ces documents déplacent le sujet. L’événement n’est pas qu’un géant du cloud loue des processeurs à un constructeur de fusées, mais que la puissance de calcul soit devenue un actif financier contractualisé, avec ses durées fermes, ses concentrations client et ses échéances de refinancement. La question décisive n’est plus celle du modèle le plus performant, mais celle de savoir qui portera l’actif quand les machines auront cinq ans.
