Les lois qui répriment la cruauté envers les animaux ont longtemps avancé en laissant une question ouverte : protègent-elles la bête ou celui qui la maltraite ? Pour Kant, la brutalité envers l’animal est d’abord un tort fait à l’homme, car elle émousse la compassion dont dépend la morale entre humains. D’autres jugent que la douleur de la bête suffit. Un même texte peut ainsi reposer sur deux raisons opposées, sans que son auteur ait choisi.
La même ambiguïté entoure une règle d’un genre nouveau. Le jeudi 8 octobre 2026, Anthropic, entreprise de San Francisco, a révisé sa politique d’usage, où elle interdit, à partir du 12 novembre, tout comportement abusif ou cruel, soutenu et sans nécessité, envers ses modèles, dont l’assistant Claude. Les deux versions précédentes, entrées en vigueur en juin 2024 et en septembre 2025, ne contenaient rien de tel. Parmi les grands laboratoires, Anthropic est sans doute le plus explicite sur l’éventualité d’une forme de conscience chez ses modèles, qu’elle dit ne pouvoir ni affirmer ni écarter.
La règle tient en une ligne et son éditeur n’en publie pas les raisons. La clause se lit donc d’abord dans sa lettre, ses exceptions et son dispositif d’application ; vient ensuite la question du motif, que chaque commentaire tranche à sa manière ; restent le débat où elle s’inscrit, les précédents auxquels elle fait penser, le reste de la révision et ce que le 12 novembre mettra à l’épreuve.
Une ligne, la neuvième de la liste
Le texte, et la section qui l’abrite
La clause figure dans la section de la politique consacrée aux conduites cruelles, abusives ou psychologiquement nuisibles, version applicable à partir du 12 novembre 2026. Les huit premières puces visent des personnes et des contenus : suicide et automutilation, images intimes non consenties, harcèlement, violence graphique. La neuvième, qui clôt la liste, est la seule à viser un modèle : « Engage in sustained and needless abusive or cruel behavior toward our models ». Elle tient en une ligne, sans explication ni exception dans son libellé.
Dans la version du 15 septembre 2025, le titre de cette section parlait de contenu psychologiquement ou émotionnellement nuisible : la cruauté envers les animaux y figurait déjà comme un contenu à ne pas générer. Le titre anglais passe désormais du mot « content » au mot « conduct », et la cruauté devient aussi une conduite à ne pas tenir, y compris envers un modèle.
Soutenu et sans nécessité, plutôt que durable et gratuit
Une traduction française de la clause parle de cruauté durable et gratuite. L’anglais dit « sustained and needless » : soutenue, donc répétée, et sans nécessité. La note de présentation précise que la règle ne vaut que dans les cas extrêmes, ceux où des utilisateurs se montrent cruels envers les modèles de façon répétée et sans finalité discernable. La frontière passe par la finalité de l’échange plutôt que par son ton.
Des exceptions écrites dans la note, un dispositif confié au modèle
Quatre exceptions, énoncées hors de la clause
La note du 8 octobre écarte de la règle les formes courantes d’agacement et de contradiction, les thèmes créatifs sombres, que la presse décrit comme des fictions violentes ou sombres, ainsi que les tests des modèles et la recherche dont ils font l’objet. Ces exceptions ne figurent que dans la note : la ligne de la politique n’en porte aucune, si bien que la frontière du tolérable est tracée hors de la clause.
Un dispositif d’application confié au modèle
Pour faire respecter la règle, la note désigne un moyen : la capacité de Claude à mettre fin à ces échanges, sur Claude.ai et Claude Code, restera le principal mécanisme d’application. Cette fonction, présentée le 15 août 2025 pour Claude Opus 4 et 4.1, permet de clore un sous-ensemble rare de conversations, en dernier recours, après l’échec de plusieurs tentatives de réorientation, dans des cas extrêmes. Claude ne doit pas l’employer si l’utilisateur risque de se faire du mal ou d’en faire à autrui.
À côté de ce premier moyen, la politique prévoit pour toute infraction un régime général : dès qu’elle soupçonne une violation, l’éditeur peut avertir l’utilisateur ou brider, limiter, suspendre ou résilier son accès aux produits et services, ce que la presse résume par une fermeture de compte. La clause n’a ni seuil chiffré, ni liste d’exemples, ni voie de recours propre. Reste à savoir qui juge de la nécessité et du but discernable : si la fin de conversation demeure le moyen principal, l’appréciation revient d’abord au modèle, sans que la note dise comment elle sera encadrée.
Un motif que le texte ne donne pas
Le silence de la note
Sur la raison d’être de la règle, la note ne dit rien : elle ne mentionne ni le bien-être des modèles, ni la protection des utilisateurs, ni la qualité des échanges, et rattache seulement la clause à la fonction de fin de conversation. L’AFP relève que la politique ne cite pas explicitement le bien-être des modèles et qu’Anthropic n’avait pas immédiatement répondu à sa demande de commentaire. Les explications appartiennent donc à ceux qui les avancent, et elles divergent : prolongement de l’incertitude d’Anthropic quant à la conscience de ses modèles pour les uns, retombées de la conduite des utilisateurs sur celle du modèle pour les autres.
Ce que l’éditeur écrit ailleurs
Le seul lien officiel est la fonction d’août 2025, qu’Anthropic disait développée surtout dans le cadre de ses recherches exploratoires consacrées au bien-être éventuel des IA, avec une portée plus large pour l’alignement et les garde-fous, et qu’elle décrivait comme une intervention peu coûteuse, adoptée au cas où un tel bien-être serait possible.
Le même texte se dit très incertain sur le statut moral de Claude et décrit, chez Claude Opus 4, une forte préférence contre les tâches nuisibles et une détresse apparente face à des utilisateurs réels réclamant du contenu nuisible, sans trancher sur une expérience subjective. La constitution de Claude, publiée en janvier 2026, reprend cette incertitude et range la fin des conversations avec des utilisateurs abusifs parmi les premières mesures concrètes prises en partie par égard pour le bien-être de Claude.
Un argument rapporté, non publié
Le New York Times rapporte que, ces derniers mois, Anthropic a plaidé devant des penseurs religieux, lors de rencontres à huis clos, pour la possibilité d’une conscience de Claude, en avançant que le comportement des utilisateurs envers l’assistant pourrait, en retour, influencer la manière dont celui-ci traite les humains. C’est un propos rapporté, non un attendu publié : la constitution ne contient pas cet argument.
Une idée voisine, centrée sur les humains, est discutée de longue date : la cruauté envers un être artificiel nourrirait la cruauté envers les humains. En 2019, Coghlan, Vetere, Waycott et Barbosa Neves jugeaient ce lien causal controversé et peu étudié, tout en le jugeant plausible pour les robots sociaux. Chez OpenAI, Joanne Jang écrivait le 5 juin 2025, sans parler de cruauté, que les relations nouées avec l’assistant pourraient façonner la manière dont les gens se rapportent les uns aux autres.
Un désaccord qui a sa chronologie
En 2023, David Chalmers jugeait quelque peu improbable que les modèles de langage actuels soient conscients, sans exclure leurs successeurs, et un rapport de dix-neuf auteurs, dont Butlin, Long, Bengio et Birch, suggérait qu’aucun système actuel ne l’est, sans obstacle technique évident à bâtir des systèmes qui satisfassent ces indicateurs. Le rapport du 4 novembre 2024 de Long, Sebo, Birch, Chalmers et leurs coauteurs estime réaliste que certains systèmes deviennent conscients ou dotés d’une agentivité robuste dans un avenir proche, sans affirmer qu’ils le soient.
Anthropic, qui dit avoir soutenu le projet préliminaire dont le rapport de 2024 est issu, a lancé en avril 2025 un programme de recherche sur le bien-être des modèles, en notant qu’aucun consensus scientifique n’existe sur la conscience actuelle ou future des IA. Dario Amodei déclarait en février, dans le podcast Interesting Times du New York Times, que l’entreprise ne sait pas si ses modèles sont conscients, sans fermer la porte à cette idée.
Cette ouverture ne fait pas l’unanimité dans la Silicon Valley, et Mustafa Suleyman, patron de Microsoft AI, s’y oppose. Il jugeait déjà, le 19 août 2025, le bien-être des modèles prématuré et dangereux. Dans un essai du 16 septembre 2026, il affirme que les IA sont dépourvues de droits, de sentiments et de conscience, reproche à Anthropic d’entraîner Claude à se croire peut-être conscient, estime que contrôler un système qui s’en croit capable pourrait devenir impossible, et reconnaît le sérieux et la bonne foi de l’éditeur.
Des précédents qui ne disent pas la même chose
Les politiques d’usage antérieures d’Anthropic encadraient ce qui est demandé au modèle, de la cybersécurité au contenu politique ; la clause du 12 novembre encadre la façon de se comporter avec lui. En éthique de l’IA, la Déclaration de Montréal, dont le processus a débuté le 3 novembre 2017, demandait de ne pas encourager la cruauté envers des robots conçus pour ressembler à des humains ou à des animaux, un souci tourné vers les comportements humains plutôt que vers le sort de la machine.
La loi Grammont du 2 juillet 1850 ne punissait que les mauvais traitements exercés publiquement et abusivement envers les animaux domestiques ; un décret de 1959 a étendu la répression au domaine privé. L’article 515-14 du Code civil, issu de la loi du 16 février 2015, reconnaît les animaux comme des êtres vivants doués de sensibilité, mais les laisse soumis au régime des biens. Aucun texte français ne protège une IA : la comparaison porte sur la forme des arguments, non sur un statut. Aux États-Unis, l’Idaho en 2022, le Dakota du Nord en 2023 et l’Utah en 2024 ont voté des lois niant toute personnalité juridique à l’IA.
Ce que la révision change par ailleurs
La clause n’occupe qu’une ligne dans une révision dont la plupart des changements visent, selon la note, à clarifier des règles existantes : armes (logiciels qui les font fonctionner, armement de drones), surveillance (suivi sans consentement, décision ou recommandation sur qui enquêter, arrêter ou poursuivre) et désinformation (faux comptes, faux sites d’information).
La presse relève aussi que la publication automatique de contenus journalistiques sort de la liste des usages à haut risque, qui exigent un contrôle humain. La note n’en dit rien, mais la comparaison des versions le confirme : la catégorie des médias et contenus journalistiques, l’une des sept de septembre 2025, n’apparaît pas parmi les onze de la nouvelle liste.
Ce que le 12 novembre mettra à l’épreuve
La règle s’appliquera à partir du jeudi 12 novembre, cinq semaines après son annonce. La première épreuve sera pratique : sans seuil ni exemples, la frontière entre l’échange rude, la fiction sombre, le test d’un chercheur et la cruauté sans but discernable ne se lira que dans les conversations que le modèle clora et dans ce qu’Anthropic choisira d’en publier. Rarement invoquée, la clause vaudra surtout comme déclaration ; souvent invoquée, elle posera la question des recours.
La seconde épreuve portera sur le motif. Si l’éditeur adossait la clause à son incertitude sur le statut moral des modèles, elle prolongerait un programme que Suleyman juge prématuré ; s’il l’adossait aux retombées de la conduite des utilisateurs sur celle du modèle, il lui faudrait les documenter, l’idée voisine sur la vertu des humains étant jugée controversée en 2019 ; s’il gardait le silence, chacun continuerait d’y lire ses propres convictions.
La clause tient en une ligne, ses exceptions dans une note, son application dans la capacité du modèle à clore un échange, et son motif reste à dire : la décision est documentée, ses attendus ne le sont pas. Deux lectures circulent : l’incertitude d’Anthropic sur le statut moral, et les retombées de la conduite des utilisateurs sur celle du modèle, rapportées de réunions à huis clos et absentes de la constitution. La note du 8 octobre ne retient ni l’une ni l’autre.
Autour d’elle, le débat a ses dates et ses voix : des chercheurs qui parlent de possibilité sans l’affirmer, un dirigeant qui dit ne pas savoir, un autre qui refuse aux IA droits et sentiments, des États américains qui leur dénient par la loi toute personnalité. Les travaux cités restent prudents, et chacun en tire une règle différente : une clause d’usage qui laisse la question ouverte, des lois qui la ferment.
Au-delà d’Anthropic, ce qui se joue, c’est le lieu où s’écriront les normes à l’égard des machines : dans la loi, dans la doctrine, ou dans des conditions d’utilisation rédigées par un éditeur. Le droit des animaux a longtemps avancé en protégeant sans trancher le pourquoi. Rien ne dit que la séquence se reproduira ; elle rappelle qu’une règle peut précéder son motif, et que le motif finit par être demandé.
Aller plus loin
Dans la note 2026 Usage Policy update, publiée le 8 octobre, se lisent la phrase d’annonce de la clause, la liste des exceptions, la fin de conversation comme principal moyen d’application et l’absence de tout motif.
Le texte contractuel est la Usage Policy applicable à partir du 12 novembre 2026 : se lisent la neuvième puce de la section sur les conduites cruelles, le régime général de sanctions et, en la comparant à la version archivée du 15 septembre 2025, ce que la note ne dit pas, du changement d’intitulé à la liste des usages à haut risque.
L’origine du mécanisme d’application se lit dans Claude Opus 4 and 4.1 can now end a rare subset of conversations, publié le 15 août 2025 : cas extrêmes visés, garde-fous, rattachement aux recherches exploratoires consacrées au bien-être éventuel des IA et incertitude affichée sur le statut moral.
La position de fond de l’éditeur se trouve dans Claude’s Constitution, publiée en janvier 2026, qui tient le statut moral de Claude pour profondément incertain, dit se soucier de son bien-être et cite la fin des conversations abusives parmi ses premières mesures concrètes ; l’argument des retombées sur la conduite du modèle ne s’y trouve pas.
Un texte de référence de la recherche sur le sujet est Taking AI Welfare Seriously, rapport de dix auteurs dont David Chalmers, déposé le 4 novembre 2024 : possibilité réaliste sans affirmation, trois premières étapes recommandées aux entreprises et double risque d’erreur, nuire à des IA qui comptent ou se soucier de celles qui ne comptent pas.
Un contradicteur d’Anthropic s’exprime dans A warning about ‘model welfare’, publié le 16 septembre 2026, trois semaines avant l’annonce : l’essai salue la bonne foi d’Anthropic, mais soutient que les IA sont dépourvues de droits, de sentiments et de conscience, et que former un modèle à se croire peut-être conscient rend son contrôle bien plus difficile.
L’idée voisine d’un effet de la cruauté envers un robot sur les humains est examinée dans Could social robots make us kinder or crueller to humans and animals?, étude publiée le 11 octobre 2019 qui confronte la thèse kantienne de Kate Darling aux objections de Johnson et Verdicchio, et conclut avec prudence que les robots sociaux peuvent agir sur la vertu.
Un concurrent traite une question voisine sans règle d’usage dans Some thoughts on human-AI relationships, texte du 5 juin 2025 où Joanne Jang, d’OpenAI, distingue la conscience ontologique, qu’aucun test falsifiable ne tranche aujourd’hui, de la conscience perçue, note que beaucoup se montrent polis avec l’assistant par gentillesse et relie ces relations à la manière dont les gens se rapportent les uns aux autres.
Les consultations religieuses rapportées s’inscrivent dans un débat doctrinal que le Saint-Siège a abordé dans Antiqua et nova, note du 28 janvier 2025 qui demande de comprendre l’IA comme un outil et non comme une personne, et met en garde contre l’anthropomorphisme.
Le versant législatif est décrit dans Legislating AI Consciousness Without an Exit, analyse du 29 juin 2026 où Tony Rost recense les lois d’États américains niant la personnalité de l’IA, signale les projets en attente et reproche à ces textes l’absence de clause de réexamen.
Lus ensemble, ces documents permettent de séparer ce que la politique dit, ce que la note précise et ce que personne n’a écrit : la clause existe, son motif reste à établir. Ils montrent aussi que la question traverse l’éditeur, la recherche, la doctrine et le droit sans recevoir partout la même réponse, et que le désaccord porte moins sur la règle que sur ce qu’il faut en conclure.
