Au début des années 1880, la préfecture de police de Paris s’est mise à mesurer les corps. Longueur de la tête, écart des pommettes, dimension du pied gauche : la méthode d’Alphonse Bertillon devait démasquer le récidiviste caché sous un faux nom, en pariant qu’on ment sur son état civil mais pas sur son squelette. L’empreinte digitale a supplanté l’anthropométrie, mais non son principe : une identité réduite à une suite de nombres, détenue par celui qui exige la preuve.

Ce qui a changé n’est pas la mesure, c’est le guichet. Mesurer un corps fut longtemps un monopole d’État, exercé sur des personnes déjà arrêtées. L’opération glisse aujourd’hui vers le privé : une entreprise réclame, un prestataire mesure, un troisième héberge, et la personne mesurée n’est pas un suspect mais un abonné qui veut conserver son accès.

C’est la situation que crée la nouvelle politique de confidentialité d’Anthropic, publiée le 8 juin 2026 et applicable le 8 juillet : le texte ajoute une catégorie de données personnelles comprenant des modèles de géométrie faciale, et certains utilisateurs de Claude devront présenter une pièce d’identité officielle avec un selfie ou une courte vidéo. Le porte-parole Thariq Shihipar la réserve à un « petit sous-ensemble d’utilisateurs », ceux dont le compte a été marqué pour un manquement possible aux conditions d’utilisation sans avoir été fermé, la vérification leur ouvrant une voie de recours. Restent à examiner ce que la clause ajoute, ce que devient une pièce d’identité confiée à un tiers, et ce qu’en dit le droit.

Une clause nouvelle dans un texte déjà appliqué

Ce que la politique ajoute, et ce qu’elle tait

Le texte du 8 juin remplace celui du 12 janvier 2026 et modifie quatre points, non un seul : les flux liés aux tâches en plusieurs étapes et aux applications connectées, les données de vérification, la participation à des études, et les échanges avec des services tiers. Le périmètre reste strictement grand public, Team, Enterprise et l’interface de programmation en étant exclues, avec Anthropic Ireland pour responsable de traitement européen. La clause énumère ce qu’elle collecte : image du document et informations qui y figurent, image de la personne, modèles de géométrie faciale « qui peuvent être considérés comme des données biométriques dans certaines juridictions ». Elle présente la démarche comme volontaire, « if you choose to do so », sans dire ce qu’entraîne un refus.

Une régularisation plus qu’une annonce

Le dispositif n’a pas été inventé le 8 juin : Anthropic déployait la vérification par Persona depuis la mi-avril 2026, pour « quelques cas d’usage », avec un déclenchement possible lors de « contrôles d’intégrité de routine ». La politique aligne un texte sur une pratique en production depuis deux mois : l’événement du 8 juin est juridique, il documente la collecte sans la créer.

Le geste demandé et le recours qu’il conditionne

Sont admis les passeports, les permis de conduire et les cartes d’identité ; sont écartés les identités numériques, les captures d’écran et les photocopies. L’utilisateur fournit un selfie ou une courte vidéo, dont le système dérive un modèle de géométrie faciale comparé à celui extrait du document. Rien de tout cela ne reste chez l’éditeur : Persona, société de vérification établie à San Francisco, opère « selon nos instructions » et doit supprimer les données selon des limites de conservation qu’aucune durée publiée ne chiffre.

Le « petit sous-ensemble d’utilisateurs » n’a pas été quantifié, mais pour le second semestre 2025 le portail de transparence d’Anthropic recensait 1,45 million de comptes bannis, 52 000 appels et 1 700 annulations, soit 3,3 % de recours aboutis. Rapporté à des dizaines de millions d’utilisateurs mensuels, même un filet de ce flux ferait un stock considérable de pièces d’identité. La vérification ouvre-t-elle un recours, ou ajoute-t-elle une condition à un recours qui n’aboutit presque jamais ?

Deux dispositifs que la couverture confond

L’âge chez Yoti, l’identité chez Persona

Anthropic exploite en réalité deux procédures distinctes, régulièrement présentées comme une seule. La vérification d’âge passe par Yoti, et la page d’aide est explicite : « votre selfie, les images de vos documents et toute donnée personnelle sont supprimés par Yoti dès que votre âge est vérifié ». La vérification d’identité passe par Persona, où document et selfie sont conservés et restent consultables par le donneur d’ordre. Même geste, architectures inverses : la question n’est donc pas de savoir si la biométrie est acceptable, mais pourquoi celle-là a été retenue pour l’identité.

La couche d’identité remonte dans l’infrastructure

Claude est réservé aux majeurs sans dérogation, et l’entreprise croise pour cela des classifieurs repérant l’auto-déclaration d’âge en conversation avec les signaux des magasins d’applications : « dans certains États américains, de nouvelles lois obligent les magasins d’applications à vérifier l’âge des utilisateurs et à partager cette information avec les développeurs ». Le Texas App Store Accountability Act, applicable depuis janvier 2026, impose exactement cela.

Le prestataire, ses actionnaires et ses sous-traitants

Persona, fondée en 2018 par Rick Song, a levé 200 millions de dollars le 30 avril 2025 à une valorisation de 2 milliards, dans un tour co-mené par Founders Fund et Ribbit Capital. Elle revendique plus de 200 pays couverts et compte OpenAI et Block parmi ses clients. Le titre du communiqué disait l’ambition : bâtir la couche d’identité vérifiée pour un monde d’IA agentique.

Founders Fund, dirigé par Peter Thiel, soutient Persona et investit dans Anthropic, mais le lien est plus étroit que la formule ne le suggère, Bloomberg révélant le 12 février 2026 que le fonds co-menait chez Anthropic un tour de plus de 20 milliards de dollars. Le directeur des opérations de Persona répond que Peter Thiel « n’est pas à notre conseil d’administration, ne nous conseille pas, n’a aucun rôle dans nos opérations ». La chaîne se prolonge chez une quinzaine de sous-traitants déclarés, dont AWS, Google et Stripe.

L’incident de février et ce qu’il a montré

Cinquante-trois mégaoctets en accès libre

Le 16 février 2026, la chercheuse Celeste, connue sous le pseudonyme vmfunc, publiait « The Watchers » : 53 mégaoctets de code source exposés par des fichiers de correspondance restés accessibles sur un point d’entrée gouvernemental de Persona homologué FedRAMP, sans qu’aucun exploit soit nécessaire. On a retenu qu’environ 2 500 fichiers étaient lisibles par n’importe qui sans savoir ce qu’ils contenaient ; le décompte exact est de 2 456, et leur contenu a été inventorié : 269 contrôles, une rétention biométrique de trois ans, des comparaisons contre des listes de personnes politiquement exposées. Persona conteste la lecture et invoque un environnement de migration distinct du cluster homologué.

La rupture de Discord et le précédent qui a coûté

En février 2026, Discord avait choisi Persona pour vérifier l’âge de ses membres, avant de reculer devant des utilisateurs réticents à confier leur pièce d’identité à une entreprise associée à Peter Thiel. Le 24 février, la plateforme ramenait l’épisode à ses proportions, moins d’un mois de collaboration sur un groupe restreint, et réaffirmait que les analyses faciales ne quittent jamais l’appareil. Le précédent le plus coûteux est ailleurs : en octobre 2025, une attaque contre un sous-traitant du service client de Discord exposait les photographies de documents officiels d’environ 70 000 utilisateurs.

Ce qu’un gabarit facial mesure, et ce qu’il rate

Un modèle de géométrie faciale n’est pas une photographie mais un vecteur numérique dérivé de l’image, comparé à celui qu’on extrait du document. Cette comparaison un contre un est ce que le règlement européen sur l’intelligence artificielle exclut de sa catégorie haut risque, l’identification à distance supposant un rapprochement un contre plusieurs. Les erreurs ne se répartissent pas au hasard : le volet démographique des évaluations du NIST montre des taux de faux positifs plus élevés, sur les moteurs les moins performants, pour les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes originaires d’Afrique de l’Ouest et de l’Est comme d’Asie de l’Est. Un recours conditionné à la réussite d’un selfie n’offre pas la même chance à chacun.

Un droit américain assoupli, un droit européen inchangé

BIPA, un épouvantail désamorcé depuis 2024

L’Illinois Biometric Information Privacy Act classe la géométrie faciale parmi les données biométriques et punit sa collecte sans consentement approprié de 1 000 dollars par violation en cas de négligence et de 5 000 en cas d’imprudence ou d’intention. C’est sur ce fondement que Facebook a transigé pour 650 millions de dollars en 2021, dans un recours collectif devenu depuis la référence du contentieux biométrique américain.

Reprendre ces montants aujourd’hui revient pourtant à décrire un risque en partie neutralisé : depuis une loi signée le 2 août 2024, la collecte répétée du même identifiant auprès de la même personne ne vaut plus qu’une violation, ouvrant droit « au plus à une seule indemnisation », et la cour d’appel du septième circuit a jugé le 1er avril 2026 que l’amendement valait rétroactivement. Le risque s’est déplacé vers les procureurs généraux d’État, le Texas ayant obtenu 1,4 milliard de dollars de Meta.

L’article 9 et l’architecture inverse retenue en Europe

Les données biométriques servant à identifier une personne de manière unique relèvent de l’article 9 du règlement général sur la protection des données : traitement interdit par principe, sauf consentement explicite. Or un consentement n’est libre que si le refus ne coûte rien, et le texte écrit « if you choose to do so » sans dire ce que l’on perd à refuser, tout en invoquant l’intérêt vital, base inhabituelle ici. D’autres architectures existent : le référentiel de l’Arcom impose en France un double anonymat, où ni le service ni le vérificateur ne détient à lui seul le lien entre une identité et une visite.

Ce que la coupure du 12 juin rend impossible à ignorer

Le 9 juin 2026, Anthropic lançait Claude Fable 5, premier modèle de classe Mythos ouvert au public, et Claude Mythos 5, réservé à un programme mené avec le gouvernement américain. Le 12 juin, ce même gouvernement notifiait une directive de contrôle à l’exportation suspendant l’accès aux deux modèles « pour tout ressortissant étranger, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis, y compris les salariés étrangers d’Anthropic ». Faute de pouvoir vérifier une nationalité en temps réel, l’entreprise les a coupés pour tous et réclame « un processus statutaire transparent, équitable, clair et fondé sur des faits techniques ».

Cinq jours plus tard, la page consacrée à la vérification d’identité était révisée, et le porte-parole précisait de lui-même qu’elle l’avait été « le 17 juin, en tant que mise à jour du processus d’appel », « sans rapport avec le déploiement de Fable ou de Mythos ». Le démenti désigne la question qu’il écarte, car nul ne sait comment une entreprise filtrerait ses utilisateurs par nationalité. Si l’exigence est abandonnée, l’épisode restera un accident de conformité ; si elle se généralise, une infrastructure d’identité devient un instrument de conformité géopolitique.

Le geste demandé à un utilisateur signalé est modeste, un document et un selfie. Ce qu’il déclenche l’est moins : un gabarit détenu par un tiers adossé à une quinzaine de sous-traitants, sous un texte muet sur la durée de conservation comme sur le prix d’un refus. La réaction n’a pas attendu l’annonce, des résiliations circulant dès avril et la communauté parlant de trahison de la confiance, après un août 2025 où l’entraînement sur les conversations était déjà passé en option activée par défaut.

Le contraste avec Meta se retourne assez vite. Le 4 juin 2026, un code de reconnaissance faciale dormant était repéré dans l’application Meta AI, déployé sur plus de 50 millions de lunettes Ray-Ban de deuxième génération par une mise à jour de routine, et retiré dès le lendemain. Une entreprise a reculé sous l’effet de l’exposition, l’autre avance en documentant, et laquelle des deux produit de la responsabilité n’a rien d’évident.

La couche d’identité, pendant ce temps, remonte dans l’infrastructure. Les magasins d’applications transmettent déjà l’âge aux développeurs, les éditeurs de modèles réclament des documents, et les prestataires de vérification lèvent des fonds sur la promesse d’un registre pour les agents autonomes. La question qui vaudra demain n’est pas si un assistant peut demander une pièce d’identité, mais qui tient le registre et à quelles conditions il se consulte. Bertillon mesurait des corps pour un État qui répondait devant un juge ; le vecteur qui le remplace circule entre des entreprises liées par des contrats que personne ne lit.

Aller plus loin

Rien ne remplace la lecture du texte lui-même, et la politique de confidentialité d’Anthropic applicable au 8 juillet 2026 contient plus que sa section sur les données de vérification, dont la clause de divulgation aux autorités. On y vérifie surtout ce qui n’y figure pas : durée de conservation, prix d’un refus.

La procédure telle que l’utilisateur la subit tient dans la page d’aide Identity verification on Claude, qui liste les documents admis et écartés et précise le rôle de Persona comme sous-traitant. C’est elle que le porte-parole dit révisée le 17 juin, au titre du processus d’appel.

La coexistence de deux dispositifs se prouve à la page Age assurance on Claude, où l’estimation faciale d’âge revient à Yoti, les images disparaissent dès la réponse obtenue et Anthropic ne reçoit qu’un verdict. Elle transforme une question d’opinion en question d’architecture.

L’analyse clause par clause, comparée à la version du 12 janvier 2026, se trouve chez PPC Land, qui recense les quatre changements matériels, relève l’invocation de l’intérêt vital et interroge le consentement libre quand le prix du refus n’est écrit nulle part.

Cinq jours avant la révision de la page d’appel, la déclaration d’Anthropic sur la suspension de l’accès à Fable 5 et Mythos 5 montre une entreprise contrainte de couper deux modèles pour tous faute de pouvoir vérifier la nationalité de ses utilisateurs. L’usage futur d’une infrastructure d’identité y devient inévitable.

La recherche originale derrière l’incident tient dans The Watchers, où les 2 456 fichiers exposés sur un point d’entrée homologué FedRAMP sont examinés un à un : 269 contrôles, rétention biométrique de trois ans, déclarations d’activité suspecte, rapprochements contre des listes de surveillance.

Le contradictoire se lit dans l’enquête Discord distances itself from Peter Thiel-backed verification software, qui recueille la version de chaque partie : un partenariat de moins d’un mois, une rétention de sept jours, un dirigeant de Persona qui ne voit dans l’exposition aucune vulnérabilité sérieuse. Tout l’écart entre un incident et sa qualification y tient.

Pour évaluer un dispositif autrement qu’à l’intuition, la déclaration 1/2025 du Comité européen de la protection des données sur l’assurance d’âge fournit une grille : dix principes, de la proportionnalité au risque à l’encadrement de la décision automatisée.

L’administration française a tranché dans l’autre sens, et le référentiel technique de l’Arcom sur la vérification de l’âge en ligne en donne la formulation opposable : le service ne doit jamais voir la pièce d’identité, le vérificateur ne doit jamais savoir quel service est visité.

Ce qui sépare un visage d’une photographie de ce visage est mesuré par l’évaluation FATE Part 10 du NIST sur la détection passive des attaques de présentation, qui éclaire pourquoi une vidéo courte est demandée et ce que des algorithmes purement logiciels laissent hors de portée.

Ces documents racontent autre chose qu’une entreprise durcissant ses règles. Une même opération, vérifier qu’une personne est bien celle qu’elle prétend être, s’exécute selon des architectures aux conséquences incomparables : ici un verdict et rien d’autre, là un dossier qui survit à la réponse et voyage dans une chaîne de sous-traitance. Le droit s’est révélé plus mou qu’annoncé là où on l’attendait, plus exigeant là où personne ne regardait. Ce qui se joue est la forme du registre d’identité de la décennie.