Pendant une trentaine d’années, on a pu voir ses propres os en achetant des chaussures. Installé dans les magasins d’Amérique du Nord et d’Europe à partir des années 1920, le fluoroscope de vitrine montrait au client son pied radiographié dans le cuir neuf. Vendu comme une attraction commerciale et non comme un instrument médical, il échappa longtemps à tout encadrement avant d’être interdit.

Un appareil d’imagerie ne change pas de nature quand il change de lieu : c’est le droit applicable qui dépend de ce que son exploitant prétend en faire. Tant que l’image distrait, elle relève du commerce ; dès qu’elle informe une décision de santé, elle relève de la médecine. L’histoire des dispositifs grand public tient dans l’écart entre ces deux régimes.

Le 18 juin 2026, Midjourney a ouvert une division baptisée Midjourney Medical et dévoilé une machine censée cartographier l’intérieur du corps par ultrasons depuis un établissement de bains, en une minute par personne, et se multiplier à plus de 50 000 unités en 2031. Le fournisseur que l’annonce ne nomme pas, la porte réglementaire empruntée, ce que la physique autorise et le sort d’un milliard d’examens mensuels dessinent un dossier plus fragile que sa mise en scène.

Une machine dans laquelle on entre

L’entreprise avait déjà débordé de son terrain d’origine. À l’accès payant à des modèles de génération d’images, vendu à des designers, des communicants et des curieux, s’étaient ajoutées des fonctions vidéo animant une image en clips courts, puis un discours sur les mondes à générer, la simulation visuelle et des interfaces créatives d’un nouveau genre. L’objet produit change ici de nature : non plus une illustration, une publicité ou un décor, mais de la donnée prélevée sur un corps. Midjourney dit vouloir bâtir « une nouvelle forme de machine ».

Un anneau de capteurs et un bassin d’immersion

Le Midjourney Scanner est un dispositif ultrasonique : on descend dans un bassin peu profond qui fait passer le corps au travers d’un anneau de capteurs ; ceux-ci émettent des ondes sous de multiples angles, en enregistrent le retour et déversent des volumes de données colossaux vers une infrastructure de calcul qui reconstitue l’intérieur du corps. Objectif : un examen complet en moins de soixante secondes, pour une carte tridimensionnelle dont la résolution est comparée à celle de l’IRM, obtenue bien plus vite et dans un décor de détente plutôt que d’hôpital. Le premier lieu doit ouvrir en 2027 à San Francisco, sur Union Square, avec bains chauds, bains froids, saunas et salles de repos, dont on repartirait avec une bibliothèque corporelle.

Le fournisseur que l’annonce ne nomme pas

Le fabricant de la brique matérielle centrale n’apparaît nulle part. C’est Butterfly Network qui a publié le même jour son propre communiqué, rappelant que ses quarante modules Ultrasound-on-Chip équipent le prototype et que l’accord de licence avait été déposé en 8-K auprès de la SEC le 17 novembre 2025, pour des paiements pouvant atteindre 74 millions de dollars sur cinq ans.

Un partenaire plus petit que le programme qu’il équipe

Butterfly Network, toujours déficitaire, a fait 26,5 millions de dollars de chiffre d’affaires au premier trimestre 2026 pour 12,7 millions de perte nette. Or 50 000 scanners de quarante modules supposent deux millions de modules d’ici 2031, échelle qu’aucun document public ne finance. L’action a pourtant bondi de 55,87 % le 18 juin, à 8,90 dollars, alors que l’accord était public depuis sept mois.

Le couloir réglementaire qui vient de s’élargir

La page technique publiée le même jour est plus sobre : le prototype a été achevé en janvier 2026, l’examen y dure « environ vingt minutes ou plus », et le produit commercialisable est visé pour novembre 2027. L’entreprise annonce démarrer par une cartographie fine de la composition corporelle, puis déposer par étapes auprès de la FDA les résultats de ses essais.

Une réponse 513(g) n’est pas une autorisation

Le premier produit ne se donne donc pas pour un outil diagnostique à part entière, et le point est crucial : promettre de détecter des pathologies fait changer de zone réglementaire. Ce que Midjourney détient est une réponse de la FDA à une demande 513(g) du 4 juin 2026, classant l’appareil en classe II exempté de notification préalable, parmi les analyseurs de composition corporelle. L’agence écrit pourtant qu’un tel avis n’est pas une autorisation de mise sur le marché.

Un régime bien-être révisé en janvier, éprouvé le 17 juin

La porte vient d’être élargie : la FDA a publié le 6 janvier 2026 une version révisée de sa guidance « General Wellness », admettant pour la première fois que des produits non invasifs mesurant des paramètres physiologiques échappent au contrôle préalable, faute d’allégation de diagnostic. Le couloir a été éprouvé la veille de l’annonce : le 17 juin, l’agence clôturait l’avertissement adressé à Whoop sur sa fonction de pression artérielle. Midjourney n’enfreint donc pas la règle, elle emprunte un passage récent qui peut se refermer.

Ce que les ultrasons ne traversent pas

La logique du saut existe. Le savoir-faire de l’entreprise tient à la conversion de signaux difficiles en images lisibles, après entraînement sur des dizaines de millions d’images et de données ; l’imagerie médicale n’est qu’un autre espace de données, fait d’ondes et de volumes, de densités, de rigidités et de structures variables. Un mur physique reste hors du discours : les ultrasons ne traversent utilement ni l’os ni l’air, si bien que le cerveau adulte, les poumons et les intestins échappent à cette imagerie. La finesse de la carte importe moins que l’étendue du territoire cartographiable.

Le prix de calcul d’une image quantitative

Reconstruire un volume quantitatif à partir d’ondes acoustiques suppose une inversion de forme d’onde complète, méthode née en géophysique. Dans la référence publiée par Guasch, Calderón Agudo, Tang, Nachev et Warner en mars 2020, un modèle tridimensionnel d’une seule tête demandait environ trente-deux heures sur cent vingt-huit nœuds CPU. Un corps entier reconstruit à la sortie du bassin représente trois à quatre ordres de grandeur de plus : rupture matérielle jamais démontrée, ou modèle appris comblant les trous.

Une image plausible n’est pas une image fidèle

Dans ce second cas, le passé de l’entreprise devient un handicap. Antun, Renna, Poon, Adcock et Hansen ont montré dans les PNAS en 2020 qu’une perturbation indétectable produit des artefacts sévères, qu’une tumeur peut n’être pas reconstruite et qu’augmenter le nombre de mesures peut dégrader le résultat. Or les critères de l’imagerie médicale sont ailleurs : sensibilité, spécificité, faux positifs et faux négatifs, reproductibilité, qualité du protocole, bénéfice patient, insertion dans un parcours de soins. Un rendu spectaculaire ne vaut pas démonstration, une carte du corps ne vaut pas diagnostic, la répétition des examens ne vaut pas meilleure santé.

Un pivot capitalistique pour un laboratoire sans investisseurs

Le déplacement n’a rien d’une extension de gamme. D’éditeur d’un service créatif porté par sa communauté, Midjourney se propose de devenir exploitant d’une infrastructure physique, réglementée et médicalement sensible : fabriquer des machines, tenir des établissements ouverts au public, administrer des flux de mesures corporelles, dialoguer avec des autorités sanitaires et prouver l’utilité de ses résultats. Cela ressemble à la fondation d’une seconde société, alors que la société dit n’avoir aucun investisseur et se décrire comme un laboratoire de recherche financé par ses abonnés.

Fondée en 2021 par David Holz, elle emploie une quarantaine de personnes et affichait environ 200 millions de dollars de revenus annuels récurrents en 2023 ; un parc de scanners, des baux et un dossier réglementaire pluriannuel relèvent d’une tout autre intensité capitalistique. Le marché pèse aussi : OpenAI, Google, Meta, Runway et Adobe avancent tous sur l’image, la vidéo et les usages créatifs, où l’esthétique seule ne distingue plus. Le virage sanitaire ressemble à une échappée avant la banalisation.

Un milliard de scans par mois, et personne pour les lire

Le risque n’est pas que la machine échoue, mais qu’elle réussisse assez pour déverser une masse d’informations que personne ne saura exploiter. « Notre objectif ambitieux est de disposer, d’ici 2031, d’un parc de plus de 50 000 scanners à travers le monde, avec une capacité totale d’un milliard de scans par mois, soit suffisamment pour couvrir une part considérable de la population mondiale, ou pour permettre à un milliard de personnes de bénéficier d’un scan mensuel régulier », affirme l’entreprise, qui avance aussi, sans la moindre référence, qu’une imagerie précoce suffisante éviterait 30 % de tous les décès et 50 % de tous les coûts de santé.

L’échelle du problème de lecture

Les chiffres sont pourtant cohérents : cinquante mille appareils tournant la moitié du temps, à raison d’un examen par minute, produisent bien un milliard de scans mensuels. Mais le monde ne réalise qu’environ 100 à 150 millions d’IRM par an, quatre-vingts à cent vingt fois moins que l’objectif sur une année pleine, quand on projette un déficit d’environ 11 000 radiologues en Europe d’ici 2050. Aucun système de soins n’absorbe un tel flux avec des lecteurs humains : le modèle ne tient que si l’interprétation est automatisée de bout en bout, là où la qualification bien-être cesse d’être tenable. Qui explique alors ce qui est grave, ce qui doit être surveillé, ce qui doit être ignoré ? Qui assume en cas de surinterprétation ?

Ce que mesure la littérature du dépistage

Un examen du corps entier met au jour des anomalies sans gravité, installe l’inquiétude, déclenche des explorations inutiles et conduit à des gestes au bénéfice incertain. L’étude d’Hegenscheid et de ses coauteurs, en mars 2013, a passé 2 500 adultes à l’IRM corps entier : des découvertes potentiellement pertinentes chez 36,2 % des sujets, 57,7 % d’anomalies indéterminées, 28,6 % des participants rapportant une détresse psychologique. En Corée du Sud, le diagnostic de cancer de la thyroïde a été multiplié par quinze entre 1993 et 2011 après l’ajout d’une échographie aux bilans de santé, sans que la mortalité bouge ; aux États-Unis, les cliniques de scanner corps entier s’étaient effondrées après l’alerte de la FDA de mai 2001.

Le spa, la bibliothèque, et ce qu’elle devient

Le positionnement accentue la tension. Il répond à une gêne réelle, celle d’examens éprouvants, chers, angoissants et difficiles d’accès, mais l’emballage bien-être efface la ligne qui sépare la prévention, la curiosité personnelle et l’acte médical. La santé préventive cesse d’être un acte ponctuel pour devenir un rituel de consommation répétable à volonté.

Reste la question des données. Midjourney promet une bibliothèque corporelle tenue à jour, situable par rapport à la population générale, transmissible à un médecin, à un coach ou à un système d’IA : la santé en flux continu, mesurable et optimisable, exactement ce qui plaît à la Silicon Valley. Or une image de l’intérieur d’un corps ne ressemble en rien à un avatar de prompt : c’est de la donnée très sensible, qui trahit un état de santé, un vieillissement, des risques.

Les questions à trancher restent sans réponse : propriété des enregistrements, lieu de stockage, droits d’exploitation, conditions d’effacement et de protection, modèle économique. La faillite de 23andMe a mis quinze millions de profils ADN aux enchères judiciaires en 2025 : la vraie question n’est pas ce que l’entreprise fera de la bibliothèque, mais ce qu’elle deviendra si l’entreprise disparaît.

Le partenariat avec Butterfly Network donne de la substance à l’annonce : une technologie ultrasound-on-chip existante vaut mieux qu’une promesse de laboratoire. Cela ne suffit pas à rendre le pari raisonnable, car entre la page de communication et la page technique du même site, l’écart va de soixante secondes à vingt minutes, et entre le prototype de janvier 2026 et le parc de 2031, il manque un ordre de grandeur industriel.

Ce qui rend le dossier intéressant n’est pas son invraisemblance, c’est sa cohérence apparente. Chaque brique existe : les puces ultrasonores, la guidance bien-être révisée en janvier, l’appétit du public pour le bilan préventif, la puissance de calcul. Le raisonnement ne casse qu’à l’endroit où il faudrait démontrer qu’une carte du corps produite en une minute apprend quelque chose d’utile.

Le fluoroscope de vitrine n’a pas disparu parce qu’il ne montrait rien : il montrait très bien les os du pied. Il a disparu quand les autorités ont mesuré un coût que le bénéfice invoqué ne compensait pas. Ici, aucune dose n’est à mesurer, ce qui reporte la démonstration sur le terrain le plus difficile, l’utilité clinique. Reste l’échéance de fin 2027 : si le scanner tient sa promesse de vitesse, il faudra expliquer comment ; s’il tient celle de la fidélité, il faudra le prouver dans les termes du dépistage.

Aller plus loin

Rien ne remplace la lecture du texte publié par l’entreprise, et l’annonce A New Era of Midjourney déroule le calendrier 2027, 2028 et 2031, l’objectif du milliard de scans mensuels et l’affirmation des 30 % de décès évités. La page vaut surtout pour ce qu’elle tait : ni le nom du fournisseur matériel, ni la moindre politique de données.

Le même site héberge une page plus sobre, et la note On Medical Device Development y décrit la réponse de la FDA à la demande 513(g) du 4 juin 2026, la classe II exemptée au titre de l’analyse de composition corporelle, le prototype achevé en janvier 2026 et un examen d’environ vingt minutes. C’est là que se mesure l’écart entre la promesse et l’état réel.

Le fournisseur a repris la parole le jour même, et son commentaire sur l’annonce du scanner corps entier apporte les chiffres manquants : quarante modules par prototype, accord déposé en 8-K le 17 novembre 2025, jusqu’à 74 millions de dollars sur cinq ans, et un avertissement sur l’autorisation réglementaire à obtenir.

La porte réglementaire empruntée a un texte, et la guidance révisée General Wellness: Policy for Low Risk Devices en donne les conditions : publiée le 6 janvier 2026 au docket FDA-2014-N-1039, elle étend le régime aux produits non invasifs mesurant des paramètres physiologiques, sauf allégation de diagnostic.

Ce régime se lit mieux en action qu’en théorie, et la lettre de clôture adressée à WHOOP, Inc., publiée la veille de l’annonce, montre la FDA renoncer à appliquer les exigences dispositif à une fonction de pression artérielle modifiée. Sa limite est explicite : l’exemption ne vaut que pour le produit modifié.

Le coût réel d’une reconstruction ultrasonore quantitative est chiffré dans Full-waveform inversion imaging of the human brain, où l’équipe de Guasch obtient un modèle tridimensionnel d’une seule tête en une trentaine d’heures sur cent vingt-huit nœuds CPU. L’article rappelle aussi ce qu’une onde ultrasonore ne peut pas voir à travers un crâne adulte.

Le doute technique le plus sérieux vient d’un article de 2020, et On instabilities of deep learning in image reconstruction démontre qu’une perturbation imperceptible suffit à créer un artefact sévère, qu’une tumeur peut disparaître de la reconstruction et que davantage de mesures peut dégrader le résultat.

La position médicale la plus récente sur le dépistage direct-consommateur tient dans le point de vue Elective MRI Screening of the General Public, où Matthew Davenport et Scott Reeder rappellent qu’aucune société savante ne recommande l’imagerie corps entier en population générale et qu’environ trois clients sur dix repartent avec une prescription de suivi.

Le mécanisme du surdiagnostic par échographie de masse est mesuré dans Korea’s Thyroid-Cancer Epidemic: Screening and Overdiagnosis, qui documente une incidence multipliée par quinze en dix-huit ans après l’ajout d’un examen échographique aux bilans de santé, pour une mortalité restée stable. C’est ce qu’un scan fréquent, indolore et agréable peut industrialiser.

Lus ensemble, ces documents dessinent moins une imposture qu’un décalage. La physique et le calcul disent ce qu’une image ultrasonore peut contenir et ce qu’elle doit inventer ; la réglementation américaine dit à quelle condition une mesure du corps échappe au qualificatif médical ; l’épidémiologie dit ce que produit un dépistage généralisé sans preuve de bénéfice. Aucun n’interdit le projet annoncé. Tous indiquent que la difficulté ne sera pas de construire la machine, mais d’établir que ce qu’elle montre mérite d’être regardé.