Les toits européens se couvrent de panneaux solaires fabriqués, pour l’essentiel, en Chine, alors que l’indépendance industrielle figure dans tous les discours. L’installateur qui livre un chantier juge d’abord la qualité, le prix et les délais ; la provenance vient après. Bruxelles a fini par imposer des critères hors prix, dont la résilience des chaînes d’approvisionnement, dans une partie des enchères d’énergies renouvelables.
L’intelligence artificielle rejoue la scène. Ecosia, moteur de recherche allemand dont les bénéfices servent à la reforestation, avait écarté l’américain OpenAI en mai au profit du français Mistral, au nom d’une technologie européenne indépendante. Son fondateur et PDG, Christian Kroll, déclare à Politico, dans un entretien mis en ligne le 6 octobre, qu’Ecosia tourne le dos à Mistral et s’associe à la plateforme allemande Melious, qui sert des modèles à poids ouverts, dont des modèles chinois. Arthur Mensch, patron de Mistral, a répondu sur X par une phrase sur le nucléaire.
Les faits établis sont minces : un seul entretien, que des reprises ont parfois durci, et aucune autre déclaration d’Ecosia sur le changement repérée au 9 octobre. L’écart entre citation, paraphrase et ajout oblige à remonter à l’original, puis à confronter l’argument énergétique aux chiffres. Suivent l’entretien et ses limites, Melious, les griefs, le nucléaire, la souveraineté, le critère de choix, puis ce qui reste ouvert.
Un entretien, une source, des reprises
Politico, source unique
L’ensemble repose sur un entretien de Christian Kroll, publié par Politico le 6 octobre au soir, modifié le 8, repris les 8 et 9 octobre. Il est l’unique source de la décision, des griefs de qualité et de capacité, de la division des coûts par deux et du partenariat avec Melious. Il ne livre ni donnée à l’appui, ni version de modèle, ni date de bascule, et les publications d’Ecosia, dont la liste s’arrête au 5 octobre, ne disent rien du changement.
Kroll avance d’abord la qualité : « Nous sommes déçus par la qualité de Mistral », dont les modèles ont « un an de retard » sur la concurrence. Ecosia a connu, précise Politico, des incidents techniques à répétition, dont des serveurs saturés : « Nous étions tout simplement un client trop important pour Mistral ». Chez Melious, dit-il, les coûts ont été à peu près divisés par deux, avec une qualité et des performances meilleures.
Un calendrier plus étalé qu’il n’y paraît
Le calendrier s’étale : Guillaume Lample, cofondateur et directeur scientifique de Mistral, a répondu à Politico lors d’une conférence de presse le lundi 5 octobre ; Large 4, surnommé « le Chonk », est sorti le mardi 6, jour de la parution de l’entretien ; le message de Mensch sur X date, d’après son identifiant, du 8 octobre.
Melious, une passerelle vers des modèles ouverts
Melious AI GmbH, fondée à l’été 2025, a son siège à Sarrebruck. Elle se décrit comme une plateforme qui rassemble la capacité d’hébergeurs européens derrière une interface compatible avec celle d’OpenAI, et ouvre l’accès à plus de soixante modèles à poids ouverts. Elle affirme que les données restent en Europe, sous juridiction européenne, sans exposition juridique aux États-Unis ni accès d’un gouvernement étranger, et qu’aucun entraînement n’est fait sur elles. Tout cela émane d’elle-même.
Politico écrit seulement qu’Ecosia s’associe à Melious, qui héberge des modèles ouverts, dont les modèles chinois Qwen (Alibaba), GLM (Z.ai) et Kimi (Moonshot AI), sans version ni fonction, résumés ou chat. La vitrine de Melious au 8 octobre met en avant notamment GLM 5.3, Kimi K3, DeepSeek V4.1 Flash et Mistral Small 4 : l’intermédiaire sert aussi du Mistral. Lesquels Ecosia a retenus, aucune source ne le dit. « Ouvert » dit des poids téléchargeables, non une licence libre : Kimi K3, 2 800 milliards de paramètres, est sous licence propre.
Qualité, capacité, prix : des griefs sans chiffres
Petits modèles, grand modèle
Avant l’annonce, la page d’aide d’Ecosia, dans sa capture du 18 septembre, nomme Mistral Small 3.2 pour les résumés placés au-dessus des résultats et Mistral Small 4 pour le chat. Small 4, annoncé le 16 mars, est un modèle à experts : 119 milliards de paramètres au total, dont environ 6 milliards actifs à chaque jeton. Ecosia employait de petits modèles, non le produit phare.
Kroll ne dit pas quel modèle l’a déçu. L’invitation de Lample vise un autre produit, Large 4, qui compte environ 1 000 milliards de paramètres, plus de huit fois Small 4 : « Je les encourage à tester notre nouveau modèle au plus vite. Nous pouvons même leur en donner un accès anticipé dès aujourd’hui s’ils le souhaitent. » Lample ajoute que Mistral peut fournir aux clients les poids de ses modèles et les personnaliser avec eux.
Capacité et prix
Le grief de capacité tient en une phrase, sans chiffre de trafic ni de charge : rien ne dit ce qui était « trop important » pour Mistral. Quant au prix, les coûts par tâche de l’indice d’Artificial Analysis, relayés le 8 octobre et non vérifiés, vont de 0,27 dollar pour DeepSeek V4.1 Flash à environ 2 pour GLM-5.3 et Kimi K3, contre 1,13 pour Large 4 : l’économie annoncée dépend du modèle retenu, que nulle source ne nomme.
Le nucléaire à l’épreuve des chiffres
Une paraphrase devenue grief
Sur le nucléaire, Politico ne cite aucune phrase de Kroll : il écrit qu’Ecosia s’interroge sur l’accord de Mistral avec ses objectifs environnementaux, vu la place du nucléaire dans le mix français. Les reprises y ajoutent des serveurs alimentés par le nucléaire, absents du texte, et aucune source repérée ne dit où tournaient les modèles d’Ecosia. Sur X, rapporte la presse, dont les versions françaises varient, Mensch a répondu : « Désolé si le nucléaire est un vrai point de blocage ».
Intensité carbone, pays par pays
Selon RTE, l’électricité produite en France a émis 19,6 g de CO2e par kWh en 2025 en émissions directes, 29,0 g sur le cycle de vie, contre 175 g en moyenne européenne. Selon l’Umweltbundesamt, le kWh consommé en Allemagne a émis 344 g en 2025, estimation, après 353 g en 2024, hors émissions de l’excédent d’importations.
Sur la série homogène d’Ember, par kWh produit et en cycle de vie, 2025 donne 41,4 g pour la France, 35,3 pour la Suède, 57,5 pour la Finlande, 256,5 pour l’Irlande, 329,7 pour l’Allemagne. Le kWh allemand émet environ huit fois plus que le français, l’irlandais six fois plus ; selon les méthodes, l’écart va de huit à plus de dix-sept fois, jamais dans l’autre sens.
Si l’objection d’Ecosia porte sur le carbone, les chiffres ne vont pas dans son sens ; si elle porte sur le nucléaire lui-même, c’est une position de politique énergétique, dans un pays dont les derniers réacteurs se sont arrêtés le 15 avril 2023, que les grammes par kilowattheure ne tranchent pas. Outre-Rhin, le courant vient en partie des renouvelables, en partie du charbon.
Un angle mort symétrique côté Melious
Le nouveau montage n’est pas mieux documenté. Melious annonce onze hébergeurs dans huit pays, dont OVHcloud à Roubaix (PUE de 1,22), Scaleway à Paris (1,38) et IONOS à Francfort (1,39), mais aussi Munich, Helsinki, Stockholm, Dublin et Milan ; le PUE est le rapport entre l’énergie totale d’un site et celle de ses serveurs. Selon l’hébergeur qui la traite, une requête peut donc passer par le réseau français à dominante nucléaire, par les réseaux suédois ou finlandais, d’un niveau voisin, ou par les réseaux allemand, irlandais et italien, six à huit fois plus carbonés que le français.
Melious dit que ses partenaires tournent à l’énergie bas carbone et qu’elle compense le reste, ce qui la rendrait neutre en CO2, sans chiffre d’émissions à l’appui sur ses pages des 8 et 9 octobre. Ecosia, qui affirme sur sa page d’aide produire plus d’énergie propre que son IA n’en consomme, n’y donne aucun chiffre d’émissions : rien n’autorise à dire le nouveau montage plus ou moins propre.
La souveraineté, de l’origine à la juridiction
Le discours d’avant la rupture
Le 22 mai, le billet « Our AI just got even better » présente l’IA d’Ecosia comme tournant presque entièrement chez un fournisseur européen, sans nommer Mistral. Les raisons : une technologie européenne indépendante, non soumise à des « political whims », une voie vers l’auto-hébergement, des requêtes qu’aucun tiers ne conserve, même brièvement, sous droit européen. La souveraineté est un axe de marque, jusqu’à l’indice européen EUSP, bâti avec Qwant.
Investisseurs, exploitant, biais
Kroll conteste aussi les liens de Mistral avec des acteurs extérieurs à l’Europe : dépendre d’investisseurs internationaux n’est, dit-il, « pas vraiment souverain ». La levée de 3 milliards d’euros du 8 septembre est menée par Samsung Electronics, avec EQT et PSG Equity ; Nvidia est actionnaire. Microsoft ne figure pas dans la liste de ce tour : son accord sur les centres de données de Mistral, annoncé le 21 juillet et relayé en France le 22, est un contrat de capacité distinct.
Le critère peut se déplacer : si des poids téléchargeables, exécutés sur des machines européennes, ne peuvent renvoyer aucune donnée à leur éditeur, la dépendance passe de l’origine du modèle à la juridiction de l’exploitant. Le Cloud Act, loi américaine de 2018, permet aux autorités des États-Unis d’exiger des données détenues par des fournisseurs soumis à leur droit, où qu’elles soient stockées ; Melious se dit sans exposition juridique aux États-Unis. Politico évoque aussi les biais des modèles chinois : Kroll les juge corrigeables, Rasmus Rothe, de l’association allemande de l’IA, tenaces quand ils sont inscrits dans les données.
Ce qu’un fournisseur doit offrir
Les griefs de Kroll se répartissent entre ce que le fournisseur livre, qualité, capacité, prix, et ce qu’il est, investisseurs, énergie. Une lecture possible : le premier groupe décide, le second départage quand le reste est équivalent. Ecosia disait d’ailleurs sur sa page d’aide explorer en continu d’autres modèles selon l’efficacité, le coût, la durabilité et la qualité. Politico rattache le raisonnement de Kroll à une approche soutenue par des responsables européens : tirer le plus de valeur des modèles plutôt que bâtir les meilleurs, sans dépendre d’une poignée de fournisseurs extérieurs.
Mistral répond sur ces terrains : depuis le 11 août, ses points d’accès régionaux laissent choisir l’Europe ou les États-Unis pour l’inférence, et elle annonce l’accueil de modèles ouverts tiers sur sa plateforme, GLM-5.2 en tête. Le programme de plus de 100 millions d’euros annoncé avec TotalEnergies le 15 septembre illustre le client que Mistral sert : un grand groupe, du sur-mesure, loin de l’usage de masse d’un moteur de recherche.
La tendance rejoint le choix d’Ecosia : le 19 juillet, de grandes entreprises occidentales basculaient vers des modèles chinois moins coûteux, souvent servis par des hébergeurs hors de Chine, schéma que Melious reproduit en Europe. Qwant, partenaire d’Ecosia dans l’indice européen, utilise toujours Mistral pour ses réponses rapides et dit à Next évaluer des alternatives après de récentes évolutions tarifaires de l’éditeur.
Les échéances encore ouvertes
Mistral a promis le 6 octobre les poids de Large 4 pour la fin du mois : publiés, et sous réserve de leur licence, ils permettraient à n’importe quel hébergeur, Melious compris, de servir le modèle, et la concurrence se jouerait sur le prix du jeton et la région d’exécution ; retardés ou restreints, ils affaibliraient l’argument des poids offerts aux clients. Au 9 octobre, aucune réponse publique d’Ecosia à l’invitation de Lample n’est connue, ni aucune date de bascule ; l’entreprise vise la majorité de ses requêtes allemandes sur l’indice EUSP d’ici la fin de l’année.
L’épisode repose sur un entretien unique dont les reprises ont dit plus que lui : le nucléaire y est une paraphrase, et versions de modèles, fonctions, date de bascule restent inconnues. Les documents publics permettent de vérifier moins, mais mieux : Ecosia employait de petits modèles de Mistral, Melious sert aussi du Mistral, et le réseau français est moins carboné que l’allemand, quelle que soit la série.
L’écart entre discours et achat n’a rien de propre au numérique, les panneaux solaires l’ont montré : l’indépendance affichée se juge aussi au contrat, où pèsent la qualité livrée, la capacité à absorber la charge et le prix. Ici, le critère a pu glisser de l’origine du modèle vers l’exploitant, sa juridiction et la résidence des données, sans que ce glissement ait été documenté.
Ecosia compte parmi ses utilisateurs, selon Politico, le ministère fédéral allemand de l’environnement et le service national de santé britannique : quand le prestataire d’un service utilisé par des administrations change de modèle, la chaîne s’allonge, Ecosia, Melious, hébergeur, éditeur, et la question de savoir qui répond de quoi, entre RGPD, Cloud Act et règlement sur l’IA, se complique, sans que rien n’indique qu’elles soient concernées par un changement précis.
Aller plus loin
Le point de départ est l’entretien, à lire dans le texte : German search engine ditches Mistral, bets on Chinese open-source AI, où Politico rapporte les propos de Kroll, la réponse de Lample et la mention de Melious, mais où le nucléaire n’est que paraphrasé.
Le discours d’avant la rupture figure dans Our AI just got even better, billet du 22 mai 2026 où Ecosia vante, près de cinq mois avant l’entretien, un fournisseur européen, une technologie indépendante des « political whims », une piste d’auto-hébergement et des requêtes que nul tiers ne conserve, sans jamais citer Mistral.
Les modèles réellement employés avant l’annonce apparaissent dans la capture du 18 septembre de Generative AI on Ecosia Search, page d’aide qui nomme Mistral Small 3.2 pour les résumés et Mistral Small 4 pour le chat, affirme que la production solaire et éolienne d’Ecosia dépasse la consommation de son IA, et ne chiffre aucune émission.
Ce qu’est Melious, l’entreprise le dit elle-même dans la page d’accueil de Melious, capture du 8 octobre 2026, qui énumère onze hébergeurs dans huit pays, presque tous avec leur PUE, les modèles mis en avant et les engagements de résidence des données : un document commercial, donc auto-déclaratif, à lire comme tel.
Sa mission et ses promesses figurent dans la page À propos de Melious, capture du 9 octobre 2026, qui date la fondation de l’été 2025, nomme partenaires et investisseurs, promet des données à l’abri de tout gouvernement étranger et une neutralité carbone, sans le moindre chiffre d’émissions.
Ce qu’un éditeur peut offrir au-delà de ses modèles apparaît dans In-region inference, open models, and new European infrastructure for sovereign AI, annonce du 11 août : choix de la région d’inférence, modèles ouverts tiers, GLM-5.2 en tête, et offre prioritaire en préversion avec garantie de disponibilité.
L’argument des investisseurs internationaux se juge sur pièces dans Mistral raises €3B to make sovereign, open-weight AI the technology frontier, qui place Samsung en tête, cite Nvidia, ASML, Bpifrance et le Luxembourg, et ne mentionne pas Microsoft.
Côté français, le Bilan électrique 2025, émissions de gaz à effet de serre de RTE fournit le chiffre de référence : 19,6 g de CO2e par kWh en émissions directes, pour 10,9 millions de tonnes au total, le plus bas niveau depuis 1945, contre 11,7 en 2024, 29,0 g sur le cycle de vie, 175 pour la moyenne européenne.
Côté allemand, l’Umweltbundesamt publie dans CO2-Emissionen pro Kilowattstunde Strom 2025 nur leicht gesunken 344 g par kWh en 2025, contre 353 en 2024 et 379 en 2023, en précisant que les émissions de l’excédent d’importations ne sont pas imputées au pays.
Pour comparer les lieux d’hébergement sur une même règle, la série Lifecycle carbon intensity of electricity, produite par Ember et téléchargeable en CSV, donne en 2025, par kWh produit et en cycle de vie, la France à 41 g, la Suède à 35, la Finlande à 57, l’Irlande à 257 et l’Allemagne à 330.
Rapprochés, ces documents séparent le dit de l’établi : un entretien unique, des modèles nommés sans version, un grief nucléaire que les chiffres ne soutiennent pas s’il vise le carbone et que seule la politique énergétique peut fonder s’il vise l’atome, un intermédiaire dont l’empreinte dépend de lieux d’hébergement qu’il liste sans en chiffrer les émissions. Ils laissent voir aussi comment la souveraineté, d’abord affichée comme une origine, peut se déplacer vers une juridiction, un hébergement et une capacité à livrer.
