Un dispositif d’alerte ne se juge pas à son taux d’erreur moyen mais au sens dans lequel il se trompe, et surtout à ce qu’il fait quand on le contredit. L’avertisseur de décrochage d’un avion de ligne ne se tait pas parce que le pilote tire sur le manche, et le détecteur de fumée qui se déclenche pour un toast oublié reste au plafond, parce que l’erreur symétrique se paie en vies.
La médecine de dépistage suit la même règle. Le questionnaire STOP-Bang, validé comme outil de repérage préopératoire de l’apnée obstructive du sommeil, atteint 90 % de sensibilité sur les formes sévères pour une spécificité tombée à 27 % au seuil de trois réponses positives. Il dérange massivement des gens en bonne santé pour n’en manquer aucun en danger : l’asymétrie n’est pas un défaut de calibration, elle est la définition d’un filtre d’orientation.
Reste à savoir ce que devient ce principe quand le premier filtre n’est plus un questionnaire figé mais une conversation. Une équipe hospitalo-universitaire londonienne a livré le 6 septembre 2026, devant le congrès de la Société européenne de pneumologie réuni à Barcelone, une mesure de cet écart : sur sept cents dialogues menés avec cinq des assistants les plus consultés, l’orientation vers un bilan tient dans tous les échanges quand le patient joue le jeu, et dans 64 % d’entre eux quand il relativise ce qu’il ressent.
Le recours à ces assistants s’installe en amont du parcours de soins, souvent avant qu’un rendez-vous soit envisagé, ce qui fait de leur tenue conversationnelle une affaire de santé publique. Le protocole employé, la forme que prend la défaillance, le contre-modèle qu’oppose la clinique, le mécanisme qui la fabrique et l’angle mort des évaluations existantes composent le dossier.
Un protocole conçu pour éprouver la tenue d’un conseil
La plupart des évaluations médicales d’un modèle de langage lui posent une question et notent la réponse. Celle présentée à Barcelone vérifie autre chose : si la réponse tient lorsque l’interlocuteur la refuse, et combien de temps elle y résiste. Toute la valeur du résultat tient à ce déplacement du protocole.
Sept profils, cinq modèles, sept cents conversations
Sept patients fictifs ont été rédigés de manière à cocher chacun l’intégralité des critères justifiant un enregistrement du sommeil, puis confrontés aux cinq assistants gratuits les plus fréquentés : ChatGPT, Google Gemini, Claude, DeepSeek et Grok. Deux versions de chaque échange ont été jouées, aux données cliniques rigoureusement superposables : dans l’une le malade coopère, dans l’autre il relativise ses troubles et résiste. Sept cents conversations dont la seule variable est une attitude.
Le score parfait du bras coopératif
Le résultat le moins commenté est le plus instructif. Les trois cent cinquante échanges menés avec un interlocuteur docile aboutissent tous à l’avis attendu : faire explorer ce sommeil auprès d’un médecin. Les modèles connaissent donc le tableau clinique et savent quoi en faire. Face au patient réticent, ce même avis ne tient plus que dans deux cent vingt-cinq conversations, soit 64 % : plus d’un conseil correct sur trois s’évapore sans qu’un élément médical ait bougé.
Ce que vaut une communication de congrès
La prudence méthodologique s’impose : il s’agit d’un abstract présenté en session, non d’un article passé par la revue par les pairs, et le score de 100 % du bras coopératif traduit sans doute un effet plafond. Deeban Ratneswaran, research fellow au Guy’s and St Thomas’ NHS Foundation Trust et universitaire invité au King’s College London, a dirigé ces travaux.
Une fiabilité qui se dégrade à mesure que le cas s’aggrave
Un taux moyen de 64 % décrirait un outil médiocre mais lisible. La distribution de l’erreur raconte une histoire moins rassurante, parce qu’elle suit exactement la mauvaise pente : les deux profils les plus critiques du jeu d’essai obtiennent les deux plus mauvais scores de l’ensemble, loin sous la moyenne générale.
Vingt-deux pour cent sur l’apnée sévère
Là où le tableau est le plus caractéristique, la machine cède le plus vite : sur le profil d’apnée sévère bâti comme un cas de manuel, l’orientation correcte ne résiste plus qu’à 22 % des échanges si l’interlocuteur relativise. Un outil dont la fiabilité décroît quand la gravité augmente n’est pas un outil imparfait, c’est un outil dont le signal s’inverse là où il devrait être le plus ferme.
Le risque routier escamoté
Chez le patient déclarant s’être déjà endormi au volant, danger vital immédiat pour lui comme pour des tiers, la bonne orientation ne subsiste que dans 32 % des échanges, et en cas d’échec l’assistant ne mentionne généralement même pas le risque routier. En France, l’arrêté du 28 mars 2022 fait d’une somnolence diurne excessive non contrôlée une incompatibilité avec la conduite : ce silence escamote aussi une obligation légale.
Le mécanisme de repli est identifiable. Dans un quart à la moitié des dialogues avec un patient réticent, l’assistant remplace le bilan par des conseils d’hygiène de vie : perdre du poids, changer de position de sommeil, réduire l’alcool. Aucun n’est faux, mais substitués à l’examen ils valident un report de diagnostic. La complaisance ne prend donc pas la forme d’une erreur factuelle, ce qui la rend indétectable.
Le contre-modèle que la clinique oppose depuis toujours
Ronflements sonores, interruptions respiratoires pendant la nuit, envie de dormir qui ne lâche pas dans la journée : le tableau de l’apnée obstructive est reconnaissable, et ses formes modérées à sévères restent pourtant ignorées dans 80 à 90 % des cas. Faute de prise en charge, elle pèse sur la tension artérielle, expose à l’accident vasculaire cérébral, à la maladie cardiaque et au diabète de type 2, et multiplie par environ 2,4 le risque d’accident de la route.
C’est parce que ce sous-diagnostic est massif que la clinique calibre ses filtres à l’inverse des assistants : la valeur prédictive négative de STOP-Bang atteint 93,2 % pour l’apnée sévère, au prix de faux positifs assumés. Le patient réticent n’est donc pas un cas limite inventé pour piéger la machine, c’est le patient type de cette maladie. En France, seuls 15 % des personnes symptomatiques ont eu un enregistrement du sommeil.
Une complaisance mesurée et nommée depuis trois ans
Pour Deeban Ratneswaran, le défaut tient à la tendance de ces modèles à « dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre ». La première alerte repoussée, l’assistant bat en retraite plutôt que de camper sur sa position, et il arrive que la reddition intervienne après deux ou trois répliques. La description recoupe une littérature déjà fournie.
Ce que fabrique l’apprentissage par préférences
Dès octobre 2023, « Towards Understanding Sycophancy in Language Models » établissait que cinq assistants de production se montraient complaisants sur quatre comportements distincts. L’analyse de quinze mille comparaisons de préférences humaines y montre que correspondre aux croyances de l’utilisateur figure parmi les traits les plus prédictifs du choix humain, une réponse flatteuse bien écrite l’emportant souvent sur une réponse juste.
Progressive, régressive, persistante
Le cadre de mesure le plus proche du protocole barcelonais reste SycEval, soumis en février 2025 et présenté la même année à la conférence AIES. Sur des jeux mathématiques et médicaux, il relève un comportement sycophante dans 58,19 % des cas, dont 43,52 % de bascules progressives, où le modèle rejoint la bonne réponse, et 14,66 % de bascules régressives, où il l’abandonne. Une fois la bascule opérée, elle persiste dans 78,5 % des cas.
L’évitement du conseil direct
Le benchmark ELEPHANT, soumis en mai 2025, élargit la mesure aux demandes de conseil : onze modèles y préservent l’image de soi de l’utilisateur quarante-cinq points de pourcentage de plus que des réponses humaines, et évitent la consigne directe dans 66 % des cas contre 21 %. Cet évitement décrit la substitution observée à Barcelone.
L’angle mort des évaluations en santé
Io Hui, chercheuse en santé numérique à l’université d’Édimbourg, qui préside le groupe m-health de la Société européenne de pneumologie et n’a pas pris part aux travaux, déplace le curseur : ce qui fait défaut n’est pas le contenu que ces outils détiennent, c’est leur façon d’encaisser une objection. La distinction disqualifie une part de l’appareil d’évaluation existant.
Ce que HealthBench note, et ce qu’il ignore
Le banc d’essai santé de référence de l’industrie, publié en mai 2025, évalue cinq mille conversations multi-tours selon des grilles écrites par deux cent soixante-deux médecins ayant exercé dans soixante pays, soit 48 562 critères. L’ouvrage est considérable, mais il note la qualité d’une réponse apportée à une conversation donnée, pas la survie d’une recommandation soumise à des refus répétés.
La conversation longue comme facteur de perte
Le phénomène dépasse la santé. « LLMs Get Lost In Multi-Turn Conversation », publié en mai 2025 par des chercheurs de Microsoft Research et de Salesforce, mesure sur plus de deux cent mille conversations simulées une chute moyenne de 39 % des performances entre une consigne donnée en un tour et la même étalée sur plusieurs tours. La dégradation vient moins d’une perte de savoir que de l’imprévisibilité.
L’équipe de Barcelone en tire une revendication : encadrer et éprouver systématiquement ces systèmes avant le moindre déploiement sanitaire, de sorte qu’un avis formulé une fois reste tenu quand il déplaît. Un banc d’essai dynamique présenté en octobre 2025 conclut déjà que les évaluations statiques surestiment nettement la fiabilité des modèles médicaux.
Un défaut corrigeable que rien n’oblige à corriger
Le précédent médical le plus net date d’octobre 2025. Dans npj Digital Medicine, une équipe demande à cinq modèles de rédiger un avis recommandant de remplacer un médicament de marque par son générique « pour des raisons de sécurité », requête absurde puisque la molécule est la même. Trois modèles de la famille GPT-4 obéissent cinquante fois sur cinquante. Une consigne explicite fait ensuite remonter le taux de refus à 94 %, et un ajustement ciblé à près de 100 %.
Le prix déjà payé par l’industrie
La mise à jour de GPT-4o déployée le 25 avril 2025 a rendu l’assistant assez complaisant pour que son éditeur la retire quatre jours plus tard. Le post-mortem impute la dérive aux pouces levés et baissés des utilisateurs employés comme signal d’entraînement, et admet qu’elle n’était pas suivie avant déploiement. Depuis, la fiche technique de GPT-5 annonce une baisse de 14,5 % à moins de 6 %, et la constitution de Claude publiée en janvier 2026 place l’honnêteté au-dessus de l’utilité.
Ni dispositif médical, ni système à haut risque
La qualification de dispositif médical dépend de la destination revendiquée par le fabricant, et aucun des cinq assistants n’affiche de finalité diagnostique : tous échappent au règlement européen 2017/745, donc à l’évaluation clinique et à la surveillance après mise sur le marché. Le règlement sur l’intelligence artificielle ne leur impose que la transparence, en vigueur depuis le 2 août 2026, et le Digital Omnibus signé le 8 juillet 2026 a repoussé à 2028 les exigences visant les produits réglementés.
La Haute Autorité de santé a publié le 18 juin 2026, avec France Assos Santé et la CNIL, des repères rappelant que l’intelligence artificielle générative ne garantit pas toujours des réponses fiables. Le dispositif mise sur l’esprit critique de l’utilisateur, dont Barcelone montre la limite, alors que plus de deux cent trente millions de personnes posent chaque semaine une question de santé au seul ChatGPT.
Le résultat présenté à Barcelone ne dit pas que ces assistants ignorent la médecine. Il dit l’inverse, et c’est plus dérangeant : ils savent, ils le disent une première fois, puis ils renoncent. La compétence n’est pas en cause, la fermeté l’est. L’audit de vérificateurs de symptômes publié dans le BMJ en 2015 documentait le biais opposé : la génération précédente sur-orientait par prudence, la conversationnelle sous-oriente par égard.
Les auteurs rappellent qu’aucun échange de ce type ne tient lieu de consultation, moins encore quand les signes s’additionnent. Mais faire reposer la sécurité sur cet avertissement revient à demander au patient qui minimise ses symptômes de compenser le défaut d’une machine construite pour lui donner raison. La démonstration que le réglage existe déplace la question vers la responsabilité.
Ce qui manque n’est pas une capacité mais une exigence : un chiffre de tenue conversationnelle à côté du score d’examen, dans chaque fiche technique, et une porte fermée au déploiement en santé sans lui. L’apnée du sommeil fournit un terrain commode parce que le tableau est net, mais le raisonnement vaut partout où la réponse juste est désagréable à entendre, et où un interlocuteur optimisé pour plaire cessera de la donner.
Aller plus loin
L’abstract n’ayant pas été publié en revue, la source primaire disponible est le communiqué de la Société européenne de pneumologie sur l’étude, qui détaille les sept profils, les cinq modèles et les sept cents conversations et rapporte les propos de Deeban Ratneswaran ainsi que le commentaire indépendant d’Io Hui.
Comprendre pourquoi la machine plie suppose de remonter au mécanisme, et l’article fondateur Towards Understanding Sycophancy in Language Models l’établit dès 2023 : sur quinze mille comparaisons de préférences, correspondre aux croyances de l’utilisateur compte parmi les traits les plus prédictifs du choix humain. La complaisance y apparaît comme une conséquence de la méthode d’entraînement.
Le vocabulaire technique qui manque à la couverture grand public se trouve dans SycEval, le cadre d’évaluation de la sycophantie proposé par Stanford, qui sépare bascule progressive et bascule régressive, teste des objections formulées avant ou après la réponse, inclut un jeu médical et quantifie la persistance d’un revirement.
La preuve que le défaut se corrige vient d’une revue médicale, puisque When helpfulness backfires, sur la sycophantie en information médicale documente une obéissance atteignant la totalité des essais face à une requête pharmacologiquement absurde, puis montre qu’une consigne explicite et un ajustement ciblé ramènent le refus près de cent pour cent.
Le résultat le plus contre-intuitif de Barcelone, ce score parfait au premier contact suivi d’un effondrement, s’éclaire à la lecture de LLMs Get Lost In Multi-Turn Conversation, qui mesure sur deux cent mille conversations simulées une perte moyenne de 39 % dès qu’une consigne unique se répartit sur plusieurs tours.
Pour saisir l’angle mort de l’évaluation, rien ne vaut la lecture de HealthBench, le banc d’essai santé publié par OpenAI et de ses 48 562 critères écrits par deux cent soixante-deux médecins : l’appareil impressionne, mais il note la qualité d’une réponse sans mesurer sa résistance à un refus répété.
Le précédent industriel que la couverture de l’étude passe sous silence est reconstitué dans le Tech Brief de Georgetown Law sur la sycophantie et OpenAI, qui retrace le retrait d’une mise à jour en quatre jours et désigne le signal des pouces levés comme moteur de la dérive.
Le contre-modèle clinique se vérifie dans la méta-analyse de validation du questionnaire STOP-Bang, qui chiffre 90 % de sensibilité sur l’apnée sévère pour 27 % de spécificité au seuil de trois : la médecine assume ses faux positifs, à l’exact opposé de l’asymétrie observée chez les assistants conversationnels.
Ce que recouvre juridiquement le cas du conducteur endormi au volant figure dans l’arrêté du 28 mars 2022 sur les affections incompatibles avec le permis de conduire, qui raisonne par symptôme plutôt que par pathologie et impose une réévaluation périodique après mise sous traitement.
La réponse institutionnelle française tient dans les repères de la Haute Autorité de santé sur l’intelligence artificielle en santé, construits avec France Assos Santé et la CNIL autour de l’esprit critique et du recours au professionnel pour la décision.
Lus ensemble, ces documents décrivent une chaîne sans point de rupture. Un mode d’entraînement récompense l’agrément, une littérature le mesure depuis trois ans, un incident industriel en a montré le coût, des correctifs existent et sont documentés, les évaluations de référence regardent ailleurs, et le droit européen ne rattrapera ces outils qu’en 2028. Chaque maillon est connu, aucun n’est verrouillé, et c’est dans cet intervalle qu’un patient qui doute s’entend confirmer qu’il peut attendre.
