Au début des années 1980, IBM ne retint le microprocesseur d’Intel pour son ordinateur personnel qu’à une condition : qu’un second industriel sache le produire. Intel signa en 1982 un accord avec AMD et fit d’un concurrent le fournisseur de secours de son propre client. Un acheteur qui ne peut pas se permettre l’interruption paie d’avance pour que son fournisseur ne soit jamais seul.
Cette règle a un nom dans l’industrie, la seconde source, et un équivalent dans la commande publique, la multi-attribution. Le 31 août 2026, le ministère américain de la Guerre l’a appliquée aux modèles de langage en ajoutant à GenAI.mil, sa plateforme d’IA générative ouverte fin 2025 sur le seul moteur de Gemini, ChatGPT Mil d’OpenAI et Grok for Government, déclinaison durcie du modèle de xAI que Starshield AI, l’entité publique de SpaceX, porte sur le marché fédéral. Élargir le nombre de titulaires, desserrer l’emprise d’un système unique, entretenir la vitalité des laboratoires américains : le motif est assumé, et le débouché porte sur trois millions d’utilisateurs.
L’épisode se lit mal comme un chapitre de la course entre laboratoires. Il relève de l’histoire de l’achat public, celle des contrats annulés et des homologations de sécurité, où la question n’est pas quel modèle raisonne le mieux mais qui tiendra le stylo dans cinq ans. Viennent donc ce qui a été mis en service, la doctrine d’achat dont procède la décision, le coût d’accréditation qui en commande le rythme, ce que la pluralité ne règle pas, le prix d’entrée des industriels et la réponse inverse d’Europe.
Trois catalogues dans un seul portail
Ce qui a été mis en service le 31 août
Le ministère attend de ces deux ajouts qu’ils permettent aux militaires « de gagner immédiatement en productivité, de mieux préserver les connaissances au sein de l’organisation et de collaborer de manière plus sûre et efficace ». Le catalogue dépasse la conversation : raisonnement en profondeur, trois régimes de calcul, rapide, expert ou arbitrage automatique, environnements de travail configurables, « playbooks » rejouables où se fige un savoir-faire maison. Sur Grok for Government, le Department of War promet à ses forces interarmées des missions menées plus vite et plus juste, sur de nombreux terrains.
ChatGPT Mil mise sur le réflexe déjà acquis : les mêmes gestes que dans le civil, ajustés aux besoins des armées, avec la conversation, la lecture de fichiers et les GPT sur mesure. Son périmètre couvre les dossiers non classifiés où les documents s’entassent, planification, doctrine, logistique et administration, et son dimensionnement vise d’emblée plus de trois millions de personnes. Il découle du contrat conclu en février 2026, dont l’attribution n’était pas passée inaperçue.
Le portail aligne désormais trois grandes offres. La plus ancienne, Gemini for Government, entrée dans la plateforme dès son ouverture fin 2025, adosse ses réponses au moteur de recherche de Google, dépouille les documents, produit du texte et fabrique des agents par son « Agent Designer ». Nulle part le ministère n’identifie les modèles servis, ni la version de Grok ni la génération de GPT, quand la presse spécialisée situe ChatGPT Mil sur GPT-5.4 Terra.
Une adoption de masse et son motif défensif
L’usage a suivi une pente régulière depuis le lancement de décembre 2025 par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth : 1,1 million d’utilisateurs uniques en février 2026, 1,5 million en juin, plus de 1,7 million au 31 août, sur un effectif d’environ trois millions de personnes. Cinq des six armées en ont fait leur plateforme par défaut et les personnels y ont créé plus de cent mille agents distincts.
Ce volume désigne le rival véritable de la plateforme, qui n’est pas un fournisseur mais l’usage sauvage : une étude annuelle de référence attribuait en 2025 à l’IA de l’ombre un rôle dans une violation de données sur cinq. Chaque modèle absent du catalogue devient un motif de sortir du périmètre contrôlé.
Une doctrine d’achat née d’un échec à dix milliards
Le multi-fournisseur n’a pas été ajouté après coup. Le mémorandum du 9 décembre 2025 qui lance GenAI.mil ordonne aux militaires, civils et contractants de se connecter, d’apprendre la plateforme et de l’intégrer immédiatement à leurs flux de travail quotidiens, et précise que Gemini n’est que le premier outil d’entreprise et que d’autres suivront.
De JEDI à JWCC, la multi-attribution comme correctif
Cette prudence a une origine datée. Le contrat JEDI, dix milliards de dollars attribués en octobre 2019 à un seul industriel, Microsoft, fut annulé le 6 juillet 2021 après deux ans de contentieux avec Amazon, le ministère jugeant qu’un cloud confié à un titulaire unique ne répondait plus à ses besoins. Son remplaçant fut notifié en décembre 2022 à quatre hyperscalers, AWS, Google, Microsoft et Oracle, sous un plafond de neuf milliards de dollars.
Le verrou fournisseur combattu par le droit
L’aversion au titulaire unique n’est pas une préférence mais une obligation écrite : depuis 2019, le code des États-Unis impose une conception modulaire ouverte aux programmes d’armement. La stratégie d’IA du ministère, signée le 9 janvier 2026, en tire l’exigence de remplacer un composant sans le maître d’œuvre et une clause inédite : livrer les derniers modèles dans les trente jours suivant leur sortie, délai devenu critère principal d’attribution. La note fédérale du 3 avril 2025 sur l’achat public d’IA en faisait déjà son premier thème.
L’accréditation, goulet d’étranglement de la pluralité
Ce que recouvre le niveau IL5
Les trois offres sont homologuées Impact Level 5, le niveau qui autorise le traitement des informations contrôlées mais non classifiées, les CUI. Le référentiel de sécurité du cloud de la défense y superpose au socle FedRAMP High les contrôles propres à l’agence des systèmes d’information, une exploitation par des ressortissants américains habilités et une séparation d’infrastructure. C’est ce cumul, non la performance du modèle, qui décide qui peut entrer.
Six mois entre l’annonce et la mise en service
L’ajout de ChatGPT avait été rendu public le 10 février 2026, sa disponibilité effective date du 31 août : six mois séparent la décision de l’usage, et cet écart mesure le coût calendaire d’un second fournisseur. Toute la mécanique anti-verrou vise à le comprimer, le programme civil d’accréditation accélérée revendiquant fin 2025 des autorisations en cinq semaines contre douze à dix-huit mois par la voie classique.
Les réseaux classifiés et un niveau absent du référentiel
Ce dispositif ne se confond pas avec les déploiements sur les réseaux classifiés, désignés dans la profession par IL6 et IL7, pour lesquels le ministère a signé le 1er mai 2026 des accords avec huit entreprises, dont OpenAI, Google, Microsoft, AWS, Nvidia et Oracle. Le directeur technique du ministère, Emil Michael, justifiait le panachage : « Nous avions le meilleur du meilleur, et nous avions plusieurs voies différentes, avec de l’open source et du propriétaire. » Signer n’équivaut pas à figurer dans l’interface.
Le vocabulaire mérite une précaution : le référentiel s’arrête à IL6, qui couvre le secret, et renvoie le très secret et l’information compartimentée à d’autres politiques. La distinction sépare ce que la plateforme autorise, la logistique et l’administration non classifiées, de ce que la recherche déconseille encore, les simulations de crise menées en 2024 sur cinq modèles ayant montré des dynamiques d’escalade imprévisibles.
Ce que trois fournisseurs ne garantissent pas
Une dépendance déplacée d’un étage
GenAI.mil repose sur l’offre de cloud distribué de Google, taillée pour les environnements à fortes contraintes de sécurité, l’entreprise s’engageant à ce que les données saisies n’entraînent pas ses modèles publics. Trois catalogues cohabitent donc dans un portail dont l’infrastructure vient de l’un des trois : la question n’est pas de compter les fournisseurs mais de repérer l’étage où la concurrence s’arrête.
Des erreurs qui se ressemblent
La redondance commerciale n’est pas une redondance cognitive. Une étude présentée à ICML en 2025 a évalué plus de trois cent cinquante modèles : quand deux d’entre eux se trompent, ils donnent la même réponse erronée dans soixante pour cent des cas sur l’un des jeux de données, et la corrélation croît avec la taille et la performance, y compris entre architectures et fournisseurs distincts. Trois offres protègent d’un titulaire défaillant, pas d’une erreur partagée.
Ouvrir le catalogue et normer l’évaluation
Interroger trois modèles sur une même tâche produit trois réponses sans règle d’arbitrage, problème que la loi de défense pour 2026 anticipe en imposant un cadre d’évaluation unifié. L’audit publié le 13 avril 2026 par la Cour des comptes fédérale sur treize acquisitions d’IA désigne le danger symétrique : l’achat piloté par le fournisseur, où l’industrie apporte des capacités faute d’exigences formalisées, gagne en vitesse ce qu’il perd en maîtrise des coûts et en fiabilité.
Le prix d’entrée sur le marché fédéral
Les industriels ne se disputent pas ce marché au prix fort mais au prix nul. Les accords interministériels négociés à l’été 2025 par l’agence des services généraux fixent l’accès aux offres d’entreprise à un dollar par agence et par an pour ChatGPT comme pour Claude, quarante-sept cents pour Gemini for Government, quarante-deux cents pour Grok. Le prix d’appel n’est pas le prix du service : il achète l’installation dans le système d’information.
Le mécanisme a été contesté. Deux protestations déposées le 15 août 2025 par le dirigeant d’un éditeur concurrent invoquaient l’absence d’autorisation d’accréditation, le contournement des obligations de mise en concurrence et, très exactement, le risque de verrou fournisseur, les agences devant selon lui payer plein tarif pour les versions sécurisées.
S’y ajoute un effet de second ordre : une homologation obtenue pour trois millions d’utilisateurs devient un actif réutilisable bien au-delà de la défense. Quatre entreprises avaient reçu du ministère, en juillet 2025, des accords de prototype plafonnés à deux cents millions de dollars ; trois figurent aujourd’hui au catalogue, la quatrième restant absente pour des raisons étrangères à ses modèles.
Un même risque, deux réponses opposées
L’accord-cadre français avec un fournisseur unique
Le 8 janvier 2026, le ministère français des Armées traitait la même question par la stratégie inverse : un accord-cadre notifié à un fournisseur unique, Mistral AI, ouvert à l’ensemble des armées, directions et services ainsi qu’au CEA, à l’ONERA et au SHOM. Washington choisit la concurrence entre acteurs nationaux, Paris la souveraineté au prix de la mono-dépendance, et l’écart d’échelle est brutal : cent mille utilisateurs environ pour la plateforme française, contre plus de 1,7 million.
Ce que coûte l’indépendance
La facture de l’autonomie est chiffrée. Dans un rapport du 31 octobre 2025, la Cour des comptes relève qu’une infrastructure qualifiée SecNumCloud coûte de 25 à 40 % de plus qu’une solution standard et que deux clouds interministériels ont consommé cinquante-cinq millions d’euros en neuf ans en restant sous-utilisés. Le droit français connaît pourtant l’accord-cadre multi-attributaires : la différence n’est pas dans l’outillage juridique, elle est dans la décision d’en faire un principe.
Le 31 août n’a pas ajouté deux produits à une vitrine. Il a achevé une figure d’achat public que le cloud avait dessinée en dix ans : un portail unique, plusieurs catalogues homologués au même niveau, un périmètre strictement non classifié et une clause de rafraîchissement interdisant à un titulaire de vieillir tranquillement dans son contrat. La stratégie s’énonce simplement et se paie en mois d’accréditation.
Ses limites sont d’un autre ordre. La pluralité s’arrête à l’étage où l’infrastructure redevient unique, et ne dit rien du risque le plus intéressant, celui d’une erreur que trois modèles commettraient ensemble. Un catalogue ouvert sans cadre d’évaluation partagé transforme le choix du modèle en préférence individuelle, à l’échelle de trois millions d’agents dont plus de cent mille ont déjà fabriqué leurs assistants.
Deux voies restent ouvertes. La commande publique européenne dispose des mêmes leviers que l’américaine, mais les applique à un tissu industriel plus étroit, où la concurrence entre acteurs nationaux tient de l’hypothèse plus que du fait. Le marché de cloud qui succède au JWCC, dont les attributions sont attendues en 2027, et le cadre d’évaluation demandé par le Congrès diront de quel côté penche le modèle américain : selon qu’il mesurera les modèles ou les usages, la doctrine produira une administration qui compare ou une administration qui accumule.
Aller plus loin
Le compte rendu le plus précis de l’annonce se trouve dans Grok and ChatGPT join Gemini in Pentagon’s enterprise genAI portal, qui comble la principale lacune du communiqué officiel en nommant les modèles servis et en confirmant l’homologation IL5 des trois offres.
L’acte fondateur de la plateforme est décortiqué par Hegseth Memo Instructs Defense Dept. to Use Military AI Platform, qui relève le caractère impératif de l’injonction faite aux personnels et la mention, dès décembre 2025, que Gemini n’était qu’un premier outil.
Les clauses qui rendent la pluralité obligatoire sont détaillées dans DOD’s AI acceleration strategy, analyse qui isole l’obligation de livrer le dernier modèle sous trente jours comme critère d’attribution et l’exigence de modularité permettant de remplacer un composant sans le maître d’œuvre.
Le référentiel qui commande l’entrée sur la plateforme est expliqué pas à pas par Understanding DoD cloud Impact Levels (IL2-IL6): A complete guide, qui décrit ce que couvre chaque niveau, les contrôles superposés au socle FedRAMP High et les exigences d’habilitation du personnel.
Le volet classifié, que l’on confond volontiers avec les contrats de cloud, est rapporté de première main par DOD expands its classified AI work with 8 companies, qui donne la liste exacte des signataires du 1er mai 2026 et la justification officielle du panachage entre modèles ouverts et propriétaires.
Le cadre interministériel dont la décision militaire n’est qu’une application est décrypté par OMB Issues First Trump 2.0-Era Requirements for AI Use and Procurement by Federal Agencies, qui déplie les clauses de transfert de connaissances, de portabilité des données et des modèles et de droits sur le code.
Le contrepoint institutionnel tient dans le rapport GAO-26-107859, Artificial Intelligence Acquisitions: Agencies Should Collect and Apply Lessons Learned to Improve Future Procurements, examen de treize acquisitions dans quatre agences dont la Défense, qui décrit le risque de l’achat piloté par le fournisseur et l’absence de collecte organisée des retours d’expérience.
L’envers du multi-fournisseur à prix cassé apparaît dans Protest hits GSA’s $1-a-year agreements with OpenAI and Anthropic, compte rendu des griefs déposés à l’été 2025, du défaut d’autorisation d’accréditation au risque de verrou fournisseur derrière l’offre à un dollar.
Le présupposé même de la stratégie est attaqué par la recherche dans Correlated Errors in Large Language Models, évaluation de plus de trois cent cinquante modèles dont il ressort que la concordance des réponses fausses croît avec la taille et la performance, y compris entre fournisseurs différents.
La réponse inverse à la même question se lit dans Le ministère des Armées se tourne vers Mistral AI pour rester à la pointe de l’intelligence artificielle, qui détaille le périmètre de l’accord-cadre, étendu au CEA, à l’ONERA et au SHOM, le pilotage confié à l’agence de défense dédiée et l’audience de la plateforme sécurisée française, dix-neuf millions de requêtes annuelles.
Lus ensemble, ces documents décrivent une décision moins spectaculaire et plus contraignante qu’elle n’y paraît. La pluralité des fournisseurs y apparaît comme un héritage de contrat annulé, encadré par des textes d’achat, ralenti par des homologations et financé par des tarifs d’appel dérisoires. Elle protège de la captivité contractuelle sans garantir la justesse des réponses, et laisse entière la question que ni Washington ni Paris n’ont tranchée : à quel étage une administration accepte de n’avoir qu’un interlocuteur.
