Quand la photographie a conquis le portrait, un procès a opposé deux thèses : l’image serait l’œuvre de l’appareil, non de l’opérateur. En 1884, la Cour suprême américaine a tranché pour l’opérateur en protégeant le portrait d’Oscar Wilde signé Napoleon Sarony, parce que le photographe avait choisi la pose, le costume et la lumière. Le droit en a gardé une méthode : on ne juge pas l’outil, on cherche dans le résultat la part de décision humaine.

L’Académie des Oscars applique aujourd’hui cette méthode aux outils génératifs, et un film vient l’éprouver. Gods Don’t Give Gifts, anthologie de quatre histoires signées Zack London, doit sortir le 4 décembre 2026 dans les salles américaines, et le studio Fable entend le présenter à l’Oscar du meilleur film d’animation. Le raccourci d’un film intégralement généré est pourtant trompeur : d’après la production, les images viennent de modèles, tandis que les voix, l’écriture, la musique et la finition relèvent de personnes.

L’enjeu dépasse l’étiquette : les règles durcies en mai 2026 visent les interprètes et les scénarios, pas l’image, et la difficulté se déplace vers la définition de l’animation. Ce qui suit distingue le généré de l’humain, présente le film, son studio et sa sortie, lit le règlement et ses échéances, puis examine la note de la MPA, les réactions du public et des professionnels et les précédents de contestation.

Ce qui est généré dans le film, et ce qui ne l’est pas

Les images, part confiée aux modèles

Les images du long métrage viennent de modèles génératifs, mais les outils employés ne sont pas publiés. Pour ses courts antérieurs, un récit de sa méthode décrit une chaîne allant de Midjourney à CapCut pour le montage, avec HeyGen pour la synchronisation labiale et ElevenLabs pour les voix de ces formats courts : rien n’assure que ce soit celle du film. Selon ce récit, une scène de 90 secondes a demandé environ 150 générations, et les mouvements de caméra se réglaient à la main.

Voix, écriture, musique et finitions

Tout le reste est présenté comme humain. Dès l’annonce du 22 juillet, un compte rendu décrivait l’IA cantonnée à l’image, des personnes assurant voix, musique et bruitages. Dans un entretien du 28 septembre, Zack London a précisé qu’une douzaine de comédiens prêtent leur voix, que les histoires sont écrites par des humains et qu’une équipe de post-production a fini le film. Le site de son studio affirme que chaque histoire est imaginée, écrite et réalisée par des humains, l’IA n’étant que son multiplicateur de force. Le générique de Pomegranate, court du même univers, nomme un monteur, un étalonneur et un mixeur ; celui du long métrage n’est pas connu.

Quatre histoires, un vidéaste de YouTube et un studio

Zack London est le vidéaste derrière la chaîne YouTube Gossip Goblin. Son film réunit quatre courts métrages de science-fiction situés, dit-il, dans le second cycle de l’humanité, sur une planète dystopique où le corps est un bien jetable et la conscience peut migrer vers un support numérique. Il présente son film comme affranchi des comités, des intermédiaires et des exigences d’un studio.

Fable, société américaine que dirige Edward Saatchi, cofondée avec Pete Billington en janvier 2018, exploite Showrunner, plateforme où le public crée des épisodes animés par IA, lancée en alpha en juillet 2025, à l’occasion d’un investissement de l’Alexa Fund d’Amazon, au montant non divulgué. Elle coproduit aussi le long métrage.

Une sortie inspirée de celles des créateurs de YouTube

Le public de YouTube a déjà prouvé qu’il savait remplir des salles américaines : Obsession, Backrooms et Iron Lung y ont attiré des foules cette année. Un compte rendu du 7 octobre affirme que Fable s’inspire pour sa sortie de celles de Backrooms et d’Iron Lung. Ce dernier, film de Markiplier sorti en auto-distribution en Amérique du Nord le 30 janvier 2026, s’est ouvert dans 4 161 salles dans le monde et a rapporté 51,2 millions de dollars au 2 mai. Gods Don’t Give Gifts, d’abord annoncé pour le 30 octobre dans plusieurs centaines de salles américaines, est repoussé au 4 décembre pour entrer dans la saison des récompenses.

Distributeur non nommé, campagne de marque

Variety a rapporté ce report début octobre, sans distributeur choisi à cette date ; Edward Saatchi avait dit en juillet qu’un plan de distribution existait, sans le nommer, et le générique n’en cite encore aucun. Le film doit sortir dans moins de mille salles américaines ; le Royaume-Uni, cité par certains comptes rendus, reste en discussion selon Fable. Au 12 octobre, ni billetterie ni liste de salles n’étaient annoncées.

La bande-annonce de 1 min 48, en ligne le 6 octobre, passe pourtant en salles depuis le vendredi suivant, après une première présentation au marché de la Mostra de Venise en septembre. Autour d’elle, Gossip Goblin publie des courts métrages qui installent l’univers, a imaginé un réseau de télévision fictif, Niirocore, et accompagne la campagne d’un concours ouvert aux films d’amateurs ; des baskets en série limitée sortiront le 4 décembre, en collaboration avec FCTRY Lab, studio de Los Angeles.

Une campagne de récompenses face au règlement de l’Académie

Fable inscrira le film dans la catégorie du long métrage d’animation, avec des projections pour les membres votants et pour la critique, puis un affichage dans Los Angeles en novembre. Edward Saatchi, producteur britannique, y voit un tournant historique pour l’animation et rapproche le film du premier Toy Story ; il table sur des millions de visionnages de la bande-annonce et veut que le public aborde le film comme n’importe quel autre, les salles américaines servant d’épreuve en conditions réelles.

La démarche passe pour inédite : aucun film de ce genre ne se serait lancé dans une exploitation commerciale ordinaire aux États-Unis, et moins encore dans une course aux récompenses, alors que d’autres n’y voient que l’une des premières fois qu’un cinéaste de l’IA passe de son public en ligne aux salles. Rien ne garantit que l’Académie examine le film.

Neutre sur l’outil, strict sur l’humain

Le règlement du 99e Oscars pose que les outils d’IA générative n’aident ni ne nuisent aux chances de nomination : l’Académie et chaque branche jugent la réalisation selon la place qu’un humain occupait au cœur de la création, et l’Académie se réserve de demander des précisions sur l’usage et la part d’auteur humain. La formule remonte à avril 2025. Mai 2026 y ajoute deux clauses : en interprétation, seuls comptent les rôles crédités au générique légal et démontrablement joués par des humains avec leur consentement ; en écriture, le scénario doit être écrit par un humain et crédité comme tel.

Une définition de l’animation à l’épreuve

Ces clauses ne disent rien de l’image, et les catégories d’animation n’ont pas bougé en mai, d’après la presse spécialisée ; aucune décision de la branche Animation ne vise à ce jour un film aux images générées. La difficulté se loge dans la définition : un film animé est celui dont personnages ou objets reçoivent l’illusion de la vie par un mouvement créé pour eux « par tout moyen humain », avec au moins 75 % de la durée, hors génériques, d’animation du sujet principal. Le comité exécutif de la branche tranche l’éligibilité ; la branche désigne ensuite les cinq nommés.

Trois questions restent ouvertes. La durée du film n’est pas publiée, alors que le règlement exige plus de 40 minutes. Seuls les longs métrages individuels sont éligibles, hors épisodes extraits d’une série et segments d’un programme composite : une anthologie de quatre courts métrages sera-t-elle lue comme un seul film ? Enfin, un film diffusé hors salle avant sa sortie, Internet compris, est inéligible, sauf pour 15 % au plus de sa durée. Pomegranate, court de près de 28 minutes de ce même univers, est resté gratuit sur YouTube du 22 juillet au 17 septembre ; rien n’établit qu’il fasse partie des quatre histoires, mais s’il en faisait partie, il excéderait la tolérance de tout film de moins de trois heures.

Un calendrier serré pour un film de décembre

Le dépôt des films qualifiés entre le 1er juillet et le 31 décembre est fixé au 12 novembre, avant l’ouverture du 4 décembre : le règlement exige alors un justificatif du cinéma qualifiant, attestant que la sortie remplira les conditions. La qualification suppose sept jours consécutifs dans un même cinéma commercial d’une des six zones américaines, avec au moins trois séances par jour dont une entre 18 h et 22 h ; un passage dès le 4 décembre reste dans la période, qui s’achève le 31 décembre. Un film diffusé dans moins de mille salles doit donc réussir un passage précis plutôt qu’un déploiement national.

La note R, le public et les professionnels

Ce que la note R atteste et ce qu’elle ignore

La Motion Picture Association (MPA) classe les films pour les parents américains, et celui-ci est classé R : les moins de 17 ans doivent être accompagnés d’un parent ou d’un tuteur adulte. Que ce visa soit une première pour un film de ce genre est une affirmation relayée par la presse, Futurism en tête, non un constat de l’association. Le système est volontaire : sa division indépendante, la CARA, informe les parents du niveau de violence, de sexualité, de drogue ou de langage sans juger la qualité d’un film, et son règlement ne dit rien de la manière dont une œuvre est fabriquée. Le visa R renseigne les parents, pas les académiciens, dont le règlement ignore la classification.

Slop, refus d’exploitant et lignes syndicales

Futurism juge la bande-annonce faite d’images de science-fiction léchées, avec très peu d’intrigue, et un compte rendu du 13 octobre y rattache le reproche familier de produire du slop, sur fond de critiques plus larges contre l’esthétique recyclée de l’IA et ses centres de données. En février 2026, AMC Theatres a refusé de diffuser Thanksgiving Day, court d’animation généré par IA d’Igor Alferov, dont elle se disait étrangère à la production. SAG-AFTRA avait dénoncé dès le 30 septembre 2025 Tilly Norwood, personnage de la société Particle6, et les scénaristes américains ont obtenu en 2023 que l’IA ne puisse ni écrire ni réécrire.

Précédents de contestation et droit d’auteur

Aucun précédent n’a tranché le cas d’un film aux images générées. En janvier 2025, à quelques jours des nominations, le monteur de The Brutalist a révélé que le logiciel de la société ukrainienne Respeecher avait servi à affiner des voyelles du dialogue en hongrois d’Adrien Brody et de Felicity Jones, et évoqué des images d’architecture générées, ce que le réalisateur Brady Corbet dément. En animation, d’après Cartoon Contender, les courts All Heart, Ahimsa et The Song of Drifters ont recouru à l’IA sans être nommés, tandis que Missing Link et Elemental, nommés en 2020 et 2024, auraient employé l’apprentissage automatique pour nettoyer des artefacts et styliser des flammes : la branche semble distinguer l’outil de finition de l’image produite, sans décision publique à l’appui.

Ce que le droit d’auteur protège

Le droit d’auteur américain protège ce qui est humain. Le rapport du Bureau du droit d’auteur de janvier 2025 conclut qu’il ne couvre ni le matériau purement généré ni celui où le contrôle humain sur l’expression est insuffisant, que les prompts seuls ne donnent pas ce contrôle et que l’apport humain se juge au cas par cas ; la Cour suprême a refusé le 2 mars 2026 d’examiner Thaler contre Perlmutter, sans trancher sur le fond. Les apports humains, texte, voix, musique, choix et agencement des images, resteraient protégeables, les images seules étant plus fragiles.

Si les déclarations de la production se confirment, avec des voix prêtées par des comédiens crédités, un texte, une musique et des bruitages humains et l’image pour seule part générée, le film ne se heurte à aucune des deux clauses de mai 2026. Le règlement, qui pèse la place de l’humain plutôt que l’outil, renvoie alors la question à ce que recouvre un mouvement créé par des moyens humains, devant un comité muet à ce jour sur une œuvre de ce type.

Trois rendez-vous diront comment la ligne sera tracée : le dépôt du 12 novembre ; l’ouverture du 4 décembre et son passage de sept jours ; les nominations du 21 janvier 2027, dates que l’Académie dit susceptibles de changer. Si le comité juge le film éligible, la définition de l’animation s’étendra à des images produites par des modèles et guidées par des prompts ; s’il l’écarte, la ligne passera par l’image plutôt que par la voix ou le texte. Dans les deux cas, la part de l’humain dans l’image restera le critère de jugement.

Au-delà de l’Académie, la même question attend d’autres arbitres : un exploitant, un syndicat, un juge du droit d’auteur. L’Académie assure que l’IA ne fait pas exception aux techniques que ses règles ont toujours accompagnées, du son à l’image de synthèse ; sa réponse sur ce film dira si la place de l’humain se mesure à l’outil ou à la décision qui le conduit.

Aller plus loin

Tout se joue dans le règlement complet du 99e Oscars, où se lisent la règle sur l’IA générative, qui laisse à l’Académie le droit de demander des précisions, la clause des rôles joués par des humains avec leur consentement et celle du scénario écrit par un humain.

La définition de l’animation se lit dans les règles du long métrage d’animation du 99e Oscars, qui fixent le seuil de 75 % d’animation, les sept jours de salle, la date limite du 12 novembre, la tolérance de 15 % de diffusion hors salle et le rôle du comité exécutif de la branche.

Ce que la note R atteste, et ce qu’elle ignore, tient dans le règlement de la classification et de la notation de la MPA, révisé en juillet 2020, qui décrit un système volontaire, un comité de parents et une note qui renseigne sur le contenu sans juger la qualité ni se prononcer sur la fabrication.

Ce que protège le droit se lit dans le Copyright and Artificial Intelligence, Part 2: Copyrightability, rapport du Bureau du droit d’auteur américain qui relit l’affaire Sarony de 1884 et conclut que les prompts seuls ne donnent pas, avec la technologie actuelle, un contrôle suffisant.

Sur le versant judiciaire, le dossier Thaler contre Perlmutter sur SCOTUSblog retrace la question posée à la Cour suprême, celle d’une œuvre produite par un système d’IA sans contribution humaine traditionnelle, et son refus d’examen du 2 mars 2026, qui laisse en place la règle de non-protection sans former de précédent.

Le versant syndical se lit dans le Summary of the 2023 WGA MBA, qui pose que l’IA ne peut ni écrire ni réécrire de matériau littéraire, que ce qu’elle produit n’est pas du matériau source et que la société de production doit signaler tout matériau généré, pour un contrat valable jusqu’au 1er mai 2026.

La manière dont la branche Animation a traité l’IA jusqu’ici ressort de l’analyse AI, Animation, & The Academy de Cartoon Contender, qui passe en revue Missing Link, Elemental, All Heart, Ahimsa et The Song of Drifters, et le retrait de Jorge R. Gutierrez du fonds d’Amazon.

Le précédent le plus proche d’une contestation en pleine campagne figure dans l’article de NBC News The Brutalist sparks controversy after film’s editor reveals use of AI, qui rapporte les propos du monteur sur Respeecher et le démenti du réalisateur.

L’attitude des exploitants se lit dans l’article AMC Theatres Distances Itself From AI Short, Won’t Screen It de Cartoon Brew, qui détaille le concours remporté par le court, la régie Screenvision et la déclaration de la chaîne, qui dit ne participer ni à la production ni à la mise en œuvre du projet.

La synthèse la plus détaillée sur la répartition entre humains et IA est la page Gods Don’t Give Gifts: What We Know About Gossip Goblin’s First Feature de The Daring Creatives, qui range voix, écriture, musique, bruitages, calendrier et plan d’écrans, et signale ce qui reste non publié : distributeur, durée, liste de salles.

Lus ensemble, ces textes déplacent la question : il ne s’agit plus de savoir si un film contient de l’IA, mais où se loge son auteur. Le règlement juge la place de l’humain sans interdire l’outil, la classification ignore la fabrication, le droit d’auteur ne protège que ce qui relève d’une personne, et les précédents montrent qu’une polémique naît souvent d’un aveu tardif ou d’un refus d’exploitant plus que du procédé. Reste au film à montrer où s’arrête la machine et où commence l’humain.