L’histoire des techniques garde la trace de deux façons de dire non. En juillet 1974, des biologistes emmenés par Paul Berg demandaient la suspension volontaire de certaines expériences sur l’ADN recombinant ; sept mois plus tard, cent quarante chercheurs réunis à Asilomar s’accordaient sur des règles de confinement que les autorités firent leurs. L’autre façon consiste à demander au public de se détourner d’un produit déjà entré dans ses habitudes.
La France l’a éprouvé récemment. En septembre 2020, soixante-dix élus réclamaient un moratoire sur la 5G, et Emmanuel Macron leur répondait qu’il ne croyait pas « au modèle amish » ni à l’idée de revenir à la lampe à huile. Le moratoire est resté lettre morte, et le scénario se rejoue à chaque rupture, chaque cycle ramenant une contestation plus large et plus âpre que la précédente.
La semaine du 15 au 21 juin 2026 l’illustre exactement : le G7 d’Évian a consacré un déjeuner entier à l’intelligence artificielle, VivaTech fêtait ses dix ans à Paris, et le 18 juin cent cinquante écrivains, scientifiques et responsables politiques appelaient dans Le Monde au boycott des IA génératives grand public. Le texte de cet appel, le calendrier européen qui en contredit la prémisse, ce qu’un boycott obtient et le contre-récit déroulé jusqu’à la Lune se reprennent dans l’ordre.
Une semaine où l’intelligence artificielle a occupé toutes les tables
Le sommet du G7 s’est tenu à Évian du 15 au 17 juin sous présidence française, et le déjeuner de travail du 17 portait un intitulé sans ambiguïté : assurer un déploiement sûr, rapide et efficace de l’intelligence artificielle. Douze dirigeants y étaient conviés, des champions nationaux comme Arthur Mensch pour Mistral AI ou Ren Ito pour Sakana AI aux côtés de Sam Altman, Demis Hassabis et Dario Amodei.
Le même jour, les chefs d’État publiaient un « Leaders’ Call on a Safer Digital Space for Minors » qui vise nommément les agents conversationnels, leur reconnaît « d’importantes opportunités pour l’innovation, l’éducation et le développement », puis engage leurs fournisseurs sur des réglages de sécurité par défaut. Pendant que le salon parisien de l’innovation dépassait 200 000 visiteurs, contre 45 000 dix ans plus tôt, une part du monde culturel organisait sa riposte.
L’appel au boycott lancé par les gens de lettres
Publiée le jeudi 18 juin, la tribune s’intitule « IA : nous condamnons un projet de société fondé sur la marginalisation de l’être humain et la destruction de notre milieu de vie » et porte cent cinquante signatures. Le collectif est hétéroclite : des politiques comme l’ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen, des scientifiques comme le biologiste Marc-André Selosse, des écrivains comme la prix Nobel Annie Ernaux, les lauréats du Goncourt Hervé Le Tellier et Marie NDiaye, les dessinateurs Jul et Enki Bilal.
Un réquisitoire en quatre chefs
Le premier grief est écologique : au-delà du gouffre creusé par les mégacentres, les signataires jugent que « les milliards d’euros investis dans la construction de data centers sont un appel à la démobilisation générale ». Le deuxième redoute une destruction massive d’emplois. Le troisième vise la jeunesse : « Utilisés de façon intensive par la jeunesse, les robots affaibliront ses capacités cognitives et créeront de redoutables dépendances émotionnelles. »
Le quatrième tient du procès en projet de société, où ChatGPT, Claude, Mistral et Grok sont renvoyés au rang d’illusions qui dépossèdent. Les signataires rappellent toutefois que les avancées réelles, notamment médicales, viennent d’IA spécialisées. L’argument se retourne : celle que chacun a en tête est AlphaFold, couronnée par le Nobel de chimie 2024 remis à Demis Hassabis, qui dirige le laboratoire produisant Gemini et se trouvait attablé à Évian la veille.
La restriction que l’appel s’impose à lui-même
La formule centrale mérite d’être lue en entier : « Sans attendre que le législateur bâtisse des digues, nous appelons au boycott de l’IA générative tous ceux qui ne sont pas contraints à l’utiliser. » La dernière subordonnée acte que l’usage est déjà obligatoire pour une part des actifs, périmètre que l’État élargit : le 16 juin, Sébastien Lecornu annonçait 655 millions d’euros supplémentaires via France 2030 et un assistant conversationnel souverain pour un million d’agents publics.
Le calendrier législatif qui dément la prémisse
Le vote du 16 juin au Parlement européen
Deux jours avant la tribune, le Parlement européen approuvait le « Digital Omnibus on AI » par 423 voix pour, 57 contre et 174 abstentions. Le texte repousse les obligations des systèmes à haut risque de l’annexe III du 2 août 2026 au 2 décembre 2027, celles de l’annexe I au 2 août 2028, et durcit en revanche l’article 5 en y interdisant les outils de dénudation automatique et les contenus pédocriminels. Le législateur n’est donc pas absent : il a légiféré dans le sens du report, grief autrement plus lourd.
Ce qui reste ouvert au 21 juin
Deux échéances demeurent. L’adoption formelle par le Conseil est attendue le 29 juin : le compromis y sera confirmé tel quel ou renvoyé à des ajustements qui décaleraient le report lui-même. Les obligations de transparence de l’article 50 restent programmées au 2 août : marquage des contenus synthétiques, information de l’utilisateur qu’il s’adresse à une machine. Si ce rendez-vous est tenu, six semaines après l’appel, un lecteur disposera d’un moyen technique de savoir ce qu’il lit.
Ce qu’un boycott peut réellement obtenir
Le Baromètre du numérique de février 2026 établit que 48 % des Français de douze ans et plus utilisent l’IA générative, 85 % chez les 18-24 ans, soit l’adoption la plus rapide mesurée en vingt-cinq ans d’enquête ; ChatGPT, outil principal de 63 % d’entre eux, a franchi selon Sensor Tower le milliard d’utilisateurs mensuels en mai. Face à cette masse, le monde de la création avait réagi autrement seize mois plus tôt, réunissant trente-quatre mille signatures pour réclamer une régulation, pas une abstention.
La recherche en gestion l’a mesuré. Brayden King a examiné cent quarante-quatre entreprises boycottées entre 1990 et 2005 : environ 37 % ont cédé, et le prédicteur déterminant n’est ni le nombre de signataires ni la baisse des ventes, mais le volume de couverture médiatique. Cent cinquante noms très couverts produisent la ressource qui compte, sur le registre de la réputation, pas sur celui de l’usage. Entre-temps, l’assignation de Meta à Paris, le rapport du CSPLA et le 1,5 milliard de dollars consenti par Anthropic pour clore l’action Bartz ont éprouvé les voies collectives.
Les griefs à l’épreuve des chiffres
Le gouffre écologique et la part que le prompt n’atteint pas
RTE recensait en mai 2026 environ trois cents centres de données consommant près de 10 TWh par an, soit 2 % de l’électricité nationale, mais avait réservé près de 18 GW de raccordement pour quatre-vingts projets, contre 5 GW pour quarante fin 2024. Ces capacités servent l’entraînement et la demande professionnelle, non le prompt grand public. L’ADEME ajoute l’angle mort : dans son scénario tendanciel, la consommation est multipliée par 3,7 d’ici 2035, aux deux tiers hors de France, dans des mix plus carbonés.
Les facultés de l’esprit, mesurées et discutées
L’expression de dette cognitive vient d’un travail du MIT Media Lab de juin 2025 : l’électroencéphalographie de cinquante-quatre rédacteurs y montre la connectivité la plus faible chez les utilisateurs d’un modèle de langage, sur un échantillon petit et sans relecture par les pairs. Une méta-analyse de décembre 2025 trouve à l’inverse un effet positif moyen, qui se réduit de moitié passé seize semaines. Sur les dépendances émotionnelles, l’étude conjointe d’OpenAI et du même laboratoire lie l’usage quotidien élevé à davantage de solitude, les signaux problématiques restant concentrés sur une petite minorité d’usagers.
L’optimisme de Jeff Bezos et la question du tempo
Prometheus et l’ingénieur généraliste artificiel
Difficile d’imaginer écart plus net entre deux lectures du présent. Interrogé le 17 juin par l’ancien astronaute de la NASA Mike Massimino, aux côtés de Dave Limp, qui dirige Blue Origin, le fondateur d’Amazon, soixante-deux ans, a soutenu que les modèles n’écraseraient pas l’emploi mais l’élargiraient, stimulant l’invention et faisant naître des métiers qui n’existent pas, au point que les bras finiraient par manquer, les humains étant outillés pour des problèmes hors de portée.
Sa formule de chevet vise le raccourcissement du délai entre une intuition et sa réalisation matérielle, jusqu’au point où le frein cesserait d’être technique pour devenir imaginatif. L’illustration choisie s’appelle Prometheus, jeune société chargée de concevoir un « ingénieur généraliste artificiel », qui annonçait le 11 juin, une semaine avant la tribune, une levée de 12 milliards de dollars la valorisant 41 milliards, sans rien dévoiler de ce qu’elle a bâti.
Le contrepoint venu de sa propre entreprise
Tout se joue sur la cadence : combien de temps sépare un poste supprimé de son successeur ? Le 17 juin 2025, un an jour pour jour avant cette prise de parole, Andy Jassy annonçait que l’IA générative allait « réduire notre effectif corporate total » ; trente mille postes de bureau ont disparu chez Amazon depuis, coupes qu’il impute à la bureaucratie plus qu’aux machines. Le Stanford Digital Economy Lab mesure une baisse de 13 % de l’emploi des 22-25 ans dans les métiers exposés, et Bezos parlait lui-même, en octobre 2025, de « sorte de bulle industrielle ».
De la Silicon Valley à la Lune
Le facteur 28 mis à l’épreuve
Comme Elon Musk avant lui, le fondateur de Blue Origin adosse sa vision à un programme dont l’échelle paraîtra délirante à qui vient de signer un texte sur le gouffre écologique : aux crises terrestres, climat en tête, il n’oppose pas la sobriété mais un déplacement vers l’orbite. Le secteur spatial, soutient-il, bute sur une contrainte d’offre et non sur un manque de clients, et la Lune réunit les qualités qu’exige un établissement durable, la proximité et la matière.
« Nous allons sur la Lune pour y rester, pas seulement pour faire une visite », répète-t-il, énumérant ce qui la place avant Mars : trois jours et demi de trajet contre des fenêtres de tir tous les deux ans, de la glace convertible en oxygène liquide, quatre milliards d’années de bombardement météoritique ayant déposé les minéraux utiles. Vient le calcul énergétique : sortir un kilogramme du sol lunaire coûterait 28 fois moins que l’arracher au puits gravitationnel terrestre pour l’envoyer dans l’espace profond.
Le chiffre est vérifiable et légèrement forcé. La vitesse de libération vaut 11,19 km/s pour la Terre contre 2,38 km/s pour la Lune, et l’énergie variant comme le carré de la vitesse, le rapport réel est de 22. La Lune ne serait qu’une première marche avant Mars, et le raisonnement tient en une équation : exiler hors de l’atmosphère les industries les plus lourdes et les plus sales réconcilierait croissance et vivant, puis rendrait à la « planète-jardin » son état d’avant la révolution industrielle.
Le calcul en orbite et son mur thermique
Le volet le plus concret n’est pas minier mais informatique : dans un dépôt à la FCC de mars 2026, Blue Origin a demandé à déployer jusqu’à 51 600 satellites-centres de données, au nom de l’énergie solaire et de l’absence de refroidissement à l’eau. Or dans le vide, seul le rayonnement évacue la chaleur : dissiper un mégawatt à vingt degrés réclame 1 200 m² de radiateurs. Un booster New Glenn a d’ailleurs explosé lors d’un essai statique le 28 mai, clouant au sol la fusée qui doit emporter l’atterrisseur Blue Moon MK1.
Ce qui sépare les deux camps ne tient pas aux moyens mais aux fins. D’un côté un retrait individuel présenté comme la seule digue disponible, de l’autre une expansion industrielle hors atmosphère présentée comme la seule écologie praticable. Ils partagent pourtant une prémisse : la machine a quitté le registre de l’outil de productivité pour endosser celui de l’emblème, chacun y lisant en creux le projet de société de l’autre.
Cette symétrie explique leur faible prise sur le réel. La tribune vise l’usage grand public, partie la moins coûteuse de la chaîne, invoque une absence de législateur que le vote du 16 juin dément, et laisse de côté les voies que ses propres milieux ont ouvertes. Le récit inverse promet une pénurie de main-d’œuvre pendant que l’entreprise fondée par son auteur supprime trente mille postes, et adosse sa planète-jardin à des satellites que nul ne sait encore refroidir.
Ce qui se décide vraiment tient dans des dates plus modestes que ces deux manifestes : le 29 juin pour l’adoption formelle du texte européen, le 2 août pour les obligations de transparence qui donneraient aux lecteurs un moyen de distinguer une machine d’un auteur, le second semestre pour les premiers travaux d’un campus de 1,4 gigawatt en région parisienne. C’est là, plus qu’entre deux récits du monde, que se joue le réel.
Aller plus loin
Le texte que l’appel du 18 juin passe sous silence est bref : le Leaders’ Call on a Safer Digital Space for Minors adopté à Évian la veille engage les fournisseurs d’IA conversationnelle sur les réglages de sécurité par défaut, le contrôle parental et la vérification de l’âge, et cinq pays partenaires s’y sont associés.
Le parcours du règlement qui repousse les obligations de l’AI Act se suit dans le briefing Digital Omnibus on AI, EU Legislation in Progress du service de recherche du Parlement européen, de la proposition de novembre 2025 au vote final : le contre-champ à l’idée que personne ne bâtirait de digues.
Pour mesurer le déplacement de doctrine en seize mois, la tribune des auteurs et des artistes pour défendre leurs droits face à l’intelligence artificielle de février 2025 se lit en regard de juin 2026 : mêmes milieux, une exigence de consentement, et pas un mot d’abstention.
La voie contentieuse est détaillée dans le communiqué Unis, auteurs et éditeurs assignent Meta du Syndicat national de l’édition, qui expose les fondements invoqués devant le tribunal judiciaire de Paris.
Ce que produit réellement un boycott a été mesuré, et la synthèse Why Boycotts Succeed and Fail restitue les résultats de Brayden King sur cent quarante-quatre entreprises visées entre 1990 et 2005 : cinquante-trois concessions, et un seul prédicteur robuste, la couverture médiatique.
L’ampleur de ce qu’il faudrait faire reculer se lit dans le Baromètre du numérique, édition 2026 réalisé par le Crédoc pour quatre autorités publiques : usages par âge et par catégorie sociale, fréquence quotidienne, perception de l’impact environnemental.
Le chiffre qui manque à la plupart des récits figure sur la page L’essor des data centers en France du gestionnaire du réseau de transport, avec les capacités de raccordement réservées et les trajectoires à 2030 et 2035. En parler sans ces ordres de grandeur revient à discuter à l’aveugle.
Le cadrage mondial tient dans le résumé exécutif d’Energy and AI, où l’Agence internationale de l’énergie répartit la consommation des centres de données entre États-Unis, Chine et Europe, puis chiffre l’autre moitié du bilan, ces économies que l’IA rend possibles et qu’elle relativise.
Le protocole qui a donné au débat son expression de dette cognitive se lit sous le titre Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt, à consulter pour ses tracés d’électroencéphalographie autant que pour ses limites revendiquées : cinquante-quatre participants, quatre sessions, aucune relecture par les pairs.
La thèse de l’affaiblissement gagne à être confrontée à la méta-analyse Does Generative Artificial Intelligence Improve Students’ Higher-Order Thinking? du Journal of Intelligence, qui agrège vingt-neuf expérimentations : un gain moyen net sur la résolution de problèmes et la pensée critique, puis un net repli passé seize semaines.
Lus ensemble, ces documents décrivent une controverse moins binaire que ses deux porte-voix. Le législateur européen n’est pas absent, il a choisi de retarder, et deux échéances proches diront si ce choix vaut aussi pour la transparence. Le monde culturel n’a pas découvert l’abstention, il y est venu après avoir essayé la loi, le contrat et le juge. La consommation électrique tient à l’entraînement plus qu’aux conversations, et le risque cognitif se joue sur la durée d’exposition, donc à l’école.
