La médecine a formulé une règle que l’intuition refuse : un test très fiable appliqué à une population entière produit surtout des fausses alertes. Quand la chose cherchée est rare, les gens indemnes sont si nombreux qu’une erreur minuscule, multipliée par la foule, l’emporte sur les détections justes. D’où la doctrine du dépistage : cibler, et ne jamais confondre un positif avec un diagnostic.
Des caméras de magasin appliquent ce test à des millions de visages. Facewatch équipe les milliers de boutiques de plus de cent enseignes britanniques, dont Sainsbury’s et Spar, et annonce le lancement d’une fonctionnalité censée « alerter immédiatement la police lorsque les délinquants les plus dangereux font l’objet d’une correspondance en temps réel grâce à la reconnaissance faciale ». Son directeur général, Nick Fisher, situe l’essai à l’automne et compte sur une alerte en quatre secondes en moyenne dès le repérage des « pires délinquants », rapporte The Guardian.
La police de Londres, qui revendique deux mille arrestations grâce à la reconnaissance faciale en direct depuis 2024, veut au même moment étendre à toute la population un projet pilote mené avec Palantir, conçu pour repérer de manière « proactive » les individus et comportements « problématiques » et intervenir « avant que le préjudice ne survienne ». Restent à examiner ce fichier privé, ce que valent les taux annoncés, ce qu’a produit le pilote londonien et un droit resté en arrière.
Une alerte automatique du rayon vers le commissariat
Le lien entre commerce et police n’a rien d’inédit : lancé en octobre 2023, le Project Pegasus avait vu dix grandes enseignes financer le passage d’images de vidéosurveillance dans la reconnaissance faciale de la Police National Database. La nouveauté tient au temps réel et à l’automatisation, dans un pays qui a enregistré 507 086 vols à l’étalage en un an.
Ce que l’annonce tait pèse davantage : ni les critères qui définiront les « délinquants les plus dangereux », ni les précautions prises pour raccorder une telle liste au système d’une société privée sans fuite. « Il n’est pas illégal d’entrer dans un magasin, même si l’on a commis des délits par le passé », rétorque Charlie Whelton, de l’ONG de défense des droits humains Liberty.
« L’idée d’appeler la police pour quelqu’un qui n’a pas commis de délit, mais dont on craint qu’il puisse en commettre un, bouleverse véritablement notre façon de fonctionner. Et bien sûr, ce n’est pas infaillible. Ces systèmes commettent des erreurs, et il est très difficile de contester cela quand on en est victime. » Des personnes refoulées après avoir été identifiées à tort comme voleuses qualifient d’« orwellienne » cette façon d’être « considérées comme coupables jusqu’à preuve du contraire ».
La plus grande base de données privée sur la criminalité du pays
Un fichier que les commerçants alimentent eux-mêmes
Facewatch se présente comme « le seul outil de prévention de la criminalité qui identifie de manière proactive les délinquants connus, permettant ainsi au personnel d’intervenir avant même qu’un délit ne soit commis ». L’entreprise revendique plus de 57 000 alertes proactives pour le seul mois de juin chez ses plus de 125 clients, près de 300 000 sur six mois, un taux de réussite de 99,98 % et jusqu’à 70 % de baisse de la délinquance.
Comme un même visage passe d’une enseigne à l’autre, les abonnés accèdent à ce que la société nomme « la plus grande base de données privée sur la criminalité au Royaume-Uni ». Ils « peuvent signaler de nouveaux suspects d’intérêt (SOI) par le biais de signalements d’infractions, qui doivent inclure une déclaration officielle d’un témoin attestant qu’une infraction a bien eu lieu, ainsi que des motifs raisonnables permettant de soupçonner le SOI d’en être l’auteur », chacun ne voyant que ses propres inscriptions.
Une alerte comprend, selon la page de confidentialité, des images faciales, le pourcentage de certitude, une galerie d’images conservées, le type d’infraction et tout indicateur associé comme la violence. Elles « font l’objet d’une double vérification algorithmique avant leur envoi et ne sont transmises que si le taux de similitude est supérieur à 99 % ou si un analyste facial de Facewatch estime qu’il y a correspondance ». Le tout tourne sur des serveurs AWS britanniques, dont le service de reconnaissance faciale fait le second contrôle.
Ce que le régulateur a constaté sans rien sanctionner
Big Brother Watch a porté plainte en juillet 2022 sur un point que rien n’a corrigé : les listes sont dressées par les employés des magasins, aucun seuil pénal ne conditionne l’inscription, et la police n’en est pas la source. L’Information Commissioner’s Office a clos son enquête le 31 mars 2023 en constatant des manquements à la licéité, à la loyauté et à la transparence, tout en jugeant qu’« aucune action réglementaire supplémentaire n’est requise ». L’entreprise en a fait un feu vert et affiché le logo du régulateur, qui en a exigé le retrait.
L’arithmétique que les pourcentages dissimulent
Un taux de 99,98 % décrit une performance d’essai, pas un risque social : rapporté à près de 300 000 alertes en six mois, il laisse plusieurs dizaines de personnes désignées à tort par semestre. L’affirmation londonienne d’une seule fausse alerte pour plus de 470 000 passages ne mesure pas la même grandeur. Quant à l’étude du National Physical Laboratory, seule source de l’absence de biais revendiquée, elle ne vaut qu’au seuil de 0,6.
Quand la fiabilité érode la vigilance
En dessous, les écarts réapparaissent : les annexes de la consultation de décembre 2025 donnent, pour la version rétrospective, 9,9 % de faux positifs sur les femmes noires contre 0,4 % sur les hommes noirs. Un rapport de l’université de Northumbria du 25 juin 2026, qui recense 70 outils d’IA dans la justice pénale d’Angleterre et du pays de Galles, tient l’humain dans la boucle pour un faux sentiment d’assurance : moins un système se trompe, moins l’opérateur vérifie. Une caméra qui alerte, une alerte qui fait intervenir : le soupçon circule sans que personne le reprenne.
Londres, Croydon et le chiffre de 10,5 %
À Croydon, au sud de Londres, la Metropolitan Police a fixé dès octobre 2025 quinze caméras sur du mobilier urbain, les premières permanentes du pays. Entre octobre 2025 et mai 2026, 173 personnes y ont été arrêtées, dont une femme recherchée depuis plus de vingt ans ; plus de 470 000 personnes sont passées devant les objectifs pour une seule fausse alerte, rapporte la BBC. Le communiqué du 23 juin annonce le West End d’ici décembre, sept quartiers l’an prochain.
Ce que la présence policière explique
La Met avance plus de 2 000 arrestations liées à la reconnaissance faciale depuis 2024 et un recul de la criminalité de 10,5 % touchant le commerce de détail et les comportements antisociaux, avec une « baisse significative des violences faites aux femmes et aux filles ». Nulle part elle n’établit par quel mécanisme le système y aurait contribué, tout en indiquant que les caméras ne s’activent que lors des déploiements d’agents, policiers spécialisés et équipes de proximité étant « déployés tout au long de chaque opération ». Ce recul doit donc autant à ces uniformes qu’aux caméras.
Le pilote Palantir a commencé par les policiers
Le pilote Palantir ne porte pas, dans sa forme documentée, sur la population. Révélé par The Guardian le 22 février 2026, il fait tourner Foundry sur les données RH et opérationnelles des quelque 46 000 agents de la Met, arrêts maladie, heures supplémentaires, badgeages, pour repérer des schémas « pouvant indiquer un comportement inapproprié ». Trois policiers ont été arrêtés et 98 soumis à une évaluation disciplinaire.
Le secrétaire général de la Police Federation, Matt Cane, y voit une atteinte à la vie privée « scandaleuse et impardonnable » : le syndicat de police tient sur ce dispositif le discours exact que Liberty tient sur Facewatch. La prédiction a été éprouvée sur les employés avant d’être proposée au public.
Le seuil franchi à une livre près
Le contrat initial courait du 1er février au 30 avril 2026 pour 489 999 livres, une livre sous le seuil de 500 000 déclenchant l’approbation du bureau du maire chargé de la police. Le 21 mai 2026, Sadiq Khan a bloqué par ce canal un contrat distinct de 50 millions sur l’automatisation de l’analyse du renseignement, pour « violation claire et grave » des règles de la commande publique. Le premier verrou qui ait tenu n’est pas le droit des données, c’est celui des marchés publics.
Un cadre juridique qui n’a jamais suivi les usages
De Bridges à Thompson et Carlo
Le premier jugement au monde censurant la reconnaissance faciale policière est britannique. Le 11 août 2020, dans l’affaire Bridges, la Court of Appeal a déclaré illégal le dispositif de la police du pays de Galles du Sud pour trois motifs : une ingérence dans la vie privée non prévue par la loi, trop de discrétion étant laissée aux agents sur qui inscrire et où déployer ; une analyse d’impact défaillante ; un manquement à l’obligation d’égalité du secteur public. Ce cadre jugé insuffisant n’a jamais été remplacé.
Le 21 avril 2026, la High Court a rejeté le recours de Shaun Thompson, identifié à tort en février 2024 comme son frère inscrit sur une liste de recherche puis menacé d’arrestation pour avoir refusé ses empreintes, et de Silkie Carlo, de Big Brother Watch : la politique de la Met offrirait une « clarté, prévisibilité et des garanties » suffisantes. L’appel a été annoncé le jour même. Une confirmation viderait le précédent de 2020 de sa portée ; une infirmation forcerait le gouvernement à légiférer sous contrainte.
Une réforme qui laisse les magasins dehors
Close le 12 février 2026, la consultation gouvernementale propose un régulateur unique et des autorisations graduées, mais s’arrête aux forces chargées d’appliquer la loi : les déploiements privés du type Facewatch en sont exclus. William Page, de la faculté de droit de Birmingham, y voit l’angle mort : réformer la seule police crée deux régimes pour deux caméras d’une même rue, et le passant identifié à tort par un supermarché sera le moins protégé.
Le débat porte du reste sur la partie visible : la reconnaissance rétrospective génère environ 25 000 recherches mensuelles sur la Police National Database sans autorisation préalable, contre 962 arrestations londoniennes en douze mois pour le temps réel. Les dix recommandations de la revue Ryder de 2022 sont restées lettre morte, et l’objection opposée à toute règle nouvelle tient en une formule : il serait « impossible de légiférer pour chaque évolution technologique ».
Ce que d’autres régulateurs ont déjà tranché
Aux États-Unis, la Federal Trade Commission a interdit le 19 décembre 2023 à Rite Aid tout usage de la reconnaissance faciale pendant cinq ans, après des milliers de fausses correspondances plus fréquentes dans les quartiers noirs et asiatiques. Le régulateur australien a jugé le 19 novembre 2024 que Bunnings avait violé la loi sur la vie privée dans 63 magasins, son dispositif étant « l’option la plus intrusive, interférant de manière disproportionnée avec la vie privée de tous ceux qui entraient dans ses magasins, et pas seulement des individus à haut risque ».
Le verrou du règlement européen
Dans l’Union européenne, le dispositif serait doublement interdit : le règlement sur l’intelligence artificielle prohibe l’identification biométrique à distance en temps réel dans les espaces accessibles au public à des fins répressives, hors trois exceptions soumises à autorisation, et interdit d’évaluer sur le seul profilage le risque qu’une personne commette une infraction, définition même de la police proactive. Ces interdictions valent depuis le 2 février 2025, et l’espace accessible au public y englobe les magasins.
Ce qui se met en place n’est pas une technologie mais une chaîne : une liste dressée par des employés de magasin sans seuil pénal, un algorithme propriétaire hébergé chez un fournisseur de cloud, un second contrôle confié à un service commercial, une alerte en quatre secondes, une intervention policière. Chaque maillon a sa justification, aucun ne répond de l’ensemble, et la personne désignée à tort n’a aucun interlocuteur.
Le mouvement vaut aussi transfert de charge. Là où le vol suppose une plainte que les enseignes jugent inopérante, l’alerte automatique fait du commerçant le déclencheur de l’action publique tout en le laissant hors du périmètre de la loi qui l’encadrera. Le déclenchement change de main sans que la responsabilité suive.
Reste ce que l’arithmétique impose et que les communiqués évitent. Un dispositif très précis appliqué à des centaines de milliers de passages produit peu d’erreurs en proportion, beaucoup en nombre, et d’autant moins repérées qu’il inspire confiance. Deux régulateurs étrangers ont tranché sans attendre un texte ; le juge britannique s’en remet à une politique interne dont un appel dira la solidité. Entre-temps, deux caméras continueront de filmer la même rue sous deux régimes.
Aller plus loin
Tout le débat découle de la consultation du Home Office sur un cadre juridique pour la reconnaissance faciale policière, dont on retiendra le régulateur unique et le périmètre laissant les commerçants dehors.
Six ans après l’arrêt gallois, le résumé du jugement Thompson et Carlo contre le commissaire de la Metropolitan Police expose ce que la justice exige d’un déploiement policier, et ce qu’elle n’exige pas.
Toute revendication d’absence de biais repose sur l’étude d’équitabilité du National Physical Laboratory, qui montre combien le résultat dépend du seuil retenu : à 0,6 les écarts démographiques s’effacent, et rien ne garantit que ce réglage soit tenu partout.
La cartographie des soixante-dix outils algorithmiques de la justice pénale anglaise et galloise, ouverte par le communiqué AI in policing: safeguards can’t keep up, mène au rapport complet, dont la thèse sur la vigilance qui s’érode quand la précision progresse éclaire les taux annoncés.
Sur l’entreprise elle-même, l’enquête Facewatch: the Reality Behind the Marketing Discourse confronte ses affirmations aux documents obtenus par demande d’accès, et rappelle qu’un suspect d’intérêt désigné par une société privée n’a aucun recours.
Le récit de l’enquête réglementaire est dans Big Brother Watch’s complaint to the ICO on retailer facial recognition, de la plainte de 2022 à la querelle sur l’usage du logo. On y mesure la distance entre des manquements constatés et une absence d’action.
Le contrepoint chiffré est dans l’enquête Revealed: the skyrocketing scale of UK police’s secret facial recognition searches, menée auprès de trente et une forces : un usage jamais autorisé par le Parlement a crû de deux ordres de grandeur en quatre ans.
Le raisonnement le plus utile pour la suite est dans Two Cameras, Two Rules: Should Law Reform Cover Private Facial Recognition?, qui montre pourquoi une réforme limitée à la police créerait deux niveaux de protection dans une même rue.
Le contre-modèle le plus récent est australien : la note Privacy Commissioner publishes updated guidance on facial recognition in retail spaces dit, après Bunnings et Kmart, ce qu’un commerçant peut faire d’un visage.
Pour l’équivalent français, l’analyse Veesion et surveillance en supermarchés : vraie illégalité, faux algorithmes ? retrace le déploiement d’une détection de gestes dans des milliers de commerces malgré une position claire de la CNIL, et la main-d’œuvre délocalisée derrière l’automatisation.
Lus ensemble, ces documents dessinent moins un débat sur une technologie qu’un désajustement entre trois horloges. Les usages avancent au rythme des budgets et des contrats, les études techniques produisent des résultats conditionnels que les communiqués changent en garanties, le droit avance au rythme des consultations et des appels. Deux régulateurs étrangers ont tranché sans loi nouvelle ; le Royaume-Uni en attend une qui, telle qu’elle se dessine, ne couvrira pas la caméra du supermarché.
