Le transport routier a longtemps cherché sa fraude au mauvais endroit. Tant qu’ils portaient sur les fichiers du chronotachygraphe, les contrôles examinaient un enregistrement sincère, fidèle à ce que le capteur lui disait. La triche se jouait un cran plus tôt, dans un aimant posé sur le capteur de mouvement, hors du champ de la mémoire de l’appareil. Le règlement européen de 2014 en a tiré la conséquence: adosser l’appareil à un signal satellitaire que l’aimant ne commande pas, et cesser d’interroger la mesure pour interroger sa provenance.
La vérification d’identité à distance en est au même point. Quand une banque en ligne demande de bouger la tête d’avant en arrière devant la caméra, parfois de prononcer une phrase, elle cherche moins à reconnaître un visage qu’à établir qu’un être vivant se tient devant l’objectif à cet instant. L’attaque qui vise ce contrôle ne tente pas de le tromper visuellement: elle remplace le flux vidéo entre la caméra et l’algorithme, et lui livre l’image irréprochable d’un visage jamais filmé.
Les fournisseurs mesurent la bascule sur leur propre trafic. « Depuis plusieurs mois, nous remarquons que les attaques par injection de deepfakes sur les systèmes de biométrie faciale ne font qu’augmenter: elles représentent désormais une attaque sur cinq en la matière », affirme Tuan-Minh Nguyen, directeur des produits chez Entrust, spécialiste de la sécurité des identités. Sur les forums du dark web, les conseils pour franchir cette étape se multiplient, avec un but constant: masquer son identité pour accéder à des comptes bancaires et y blanchir de l’argent. L’injection, son économie, la riposte des éditeurs et le calendrier européen suivent dans cet ordre.
Le geste exigé, et l’endroit où il est trahi
Les sites pornographiques et les banques en ligne ont fini par partager une porte d’entrée: le know your customer, cette vérification d’identité à distance qui réclame des mouvements de tête et parfois quelques mots face caméra. Ces gestes fournissent ce que le métier appelle des preuves de vie, ou vérification de vivacité, et relèvent moins d’une mode technique que d’une exigence écrite.
Vivacité active, vivacité passive
Les orientations de l’Autorité bancaire européenne sur l’entrée en relation à distance, applicables depuis le 2 octobre 2023, imposent la vivacité dans les parcours non assistés. Elles distinguent la vivacité active, qui demande une action au client, de la vivacité passive, qui analyse les données reçues sans rien lui demander. En France, l’article R.561-5-2 du code monétaire et financier impose deux mesures de vigilance complémentaires prises dans une liste fermée.
Une attaque par injection, et non par présentation
Montrer une photographie ou un écran à l’objectif est une attaque par présentation, que traite la norme ISO/IEC 30107. Ce qui se joue ici a un autre nom: la spécification européenne CEN/TS 18099, publiée en novembre 2024, définit les attaques de type 2, où l’échantillon est substitué après le capteur et avant l’extraction de caractéristiques. Aucun progrès de l’analyse d’image ne corrige un défaut de provenance. MITRE l’a acté en décembre 2025: sa base ATLAS accueille un cas d’iProov où Faceswap, OBS et une application Android de caméra virtuelle franchissent les deux vivacités d’une application financière.
Un fil de discussion qui tient lieu de mode d’emploi
« J’essaie de contourner le KYC de Verisoul, j’ai un vrai permis de conduire et un vrai selfie. Et d’après ce que j’ai compris, Verisoul est le système le plus facile à contourner car la vérification de vivacité est simple. (…) Toute aide est appréciée », écrit quizmaker33 dans un fil ouvert sur Dread, le Reddit du dark web. Verisoul est une jeune société américaine de cybersécurité qui revendique plus d’une centaine de clients pour sa brique de vérification biométrique, néobanques et fintech en tête.
Son plan: tirer du selfie de sa victime une vidéo deepfake qui mimera les mouvements attendus. Sous ce mot se range tout média fabriqué par intelligence artificielle pour prêter à une personne réelle des gestes ou des propos qui ne sont pas les siens, enregistré d’avance ou produit en direct. La vidéo s’anime en calquant les gestes du fraudeur devant sa caméra, ou en les inventant seule. « Dans le dark web, les outils sophistiqués capables de générer des deepfakes en temps réel peuvent en effet produire automatiquement les preuves de vie demandées lors du KYC », confirme Christophe Chaput, directeur produit chez IDnow, entreprise allemande de vérification d’identité numérique.
Ce que ces fils préparent n’est pas le pillage d’un compte existant mais l’ouverture d’un compte neuf, sous une identité qui n’est celle de personne. L’injection est alors un enjeu de conformité anti-blanchiment avant d’être un enjeu de sécurité informatique. Dread, ouvert en 2018 et resté librement accessible, n’est qu’une porte parmi d’autres: Group-IB a relevé plus de trois cents publications associant deepfake et KYC sur les forums du darknet entre 2022 et septembre 2025, et compté 8 065 tentatives d’injection contre le seul parcours de crédit d’un établissement financier en huit mois.
Le prix d’entrée d’une fraude bancaire
Des outils au prix d’un abonnement de streaming
Fabriquer un visage animé n’exige plus de savoir-faire. Kling AI et Magicam, cités parmi les outils employés, s’ouvrent pour quelques euros par mois dans leurs formules payantes, et une photographie immobile suffit à en tirer une séquence en mouvement. Reste à faire croire au navigateur qu’il parle à une webcam: le fil mentionne les outils freemium VCam et ManyCam, ainsi qu’OBS Studio, logiciel libre devenu l’équipement ordinaire des streamers, dont la caméra virtuelle date de 2020 et du confinement.
Le service clé en main
Pour qui ne veut rien installer, l’offre existe. Group-IB établit la grille du deepfake à la demande: dix à cinquante dollars pour une image, cinq à quinze dollars pour une identité synthétique prête à l’emploi, mille à dix mille dollars pour la location d’un logiciel d’échange de visage, moins de dix dollars par mois pour un clonage vocal qui n’exige que dix secondes d’audio. Sur les huit outils d’injection caméra testés par le Forum économique mondial, trois sont gratuits et cinq payants, de dix à trois mille dollars.
Le précédent le plus net date d’octobre 2024: vendu 629 dollars par an, ProKYC fabriquait un visage inexistant, le glissait dans un gabarit de passeport australien et passait le KYC d’un échange de cryptomonnaies. « Au lieu de générer un visage à partir d’une photo sur un document volé, les fraudeurs peuvent désormais générer un visage qui n’existe pas, générer un document d’identité et un deepfake avec ce visage inventé, modifier des visages générés, les réutiliser, en générer toujours plus », résume Christophe Chaput.
La démonstration de juillet et son pont juridique
Synacktiv a publié en juillet 2026 une étude, signée Kevin Tellier et Léo Desmonts, qui prend OBS Studio au mot. Leur cible: AgeGo, service de vérification d’âge adossé au FaceMovementChallenge d’AWS Rekognition, sur un site pornographique. Le visage y est vieilli avec NanoBanana Pro, animé par Wan 2.2 Animate, modèle vidéo libre d’Alibaba, ou par Kling 3.0, injecté par le module noyau v4l2loopback et diffusé par OBS. Cinq secondes de vidéo demandent trois minutes de calcul sur une carte graphique de jeu, sept via un service en nuage.
Le rapprochement entre le site pornographique et la banque en ligne est aussi juridique. La délibération de l’Arcom du 9 octobre 2024 impose un mécanisme de reconnaissance du vivant aux systèmes de vérification de l’âge fondés sur l’analyse faciale, et un audit de la résistance au contournement. « Le KYC est une problématique actuelle qui doit faire face à des défis techniques face à l’arrivée de nouvelles technologies toujours plus convaincantes », conclut l’étude.
Cesser de croire l’image pour se méfier du terminal
Sécuriser la liaison avec la caméra physique
« On observe que la simple reconnaissance faciale n’est plus suffisante pour lutter contre l’émergence de fraudes génériques. Il est nécessaire de mettre en œuvre des mécanismes supplémentaires », constate Christophe Chaput. Les premiers traquent les webcams virtuelles. « Ceux-ci sécurisent la liaison avec la vraie caméra physique. Nous avons mis en place ce type de mécanisme, et cela nous permet de détecter l’injection vidéo », explique Michaël Lakhal, directeur produits chez Signaturit. Sur Dread, nycbridge le confirme: échouer avec un vrai permis et un vrai selfie trahit un flux virtuel repéré, les systèmes contrôlant aussi les interfaces des capteurs et les pilotes de la caméra.
La parade reste fragile: le nom que le système d’exploitation donne à une caméra ne distingue pas un capteur physique d’une caméra virtuelle bien réglée, et l’injection passe aussi par un émulateur ou une clé vidéo USB. Sans attestation matérielle ni environnement de confiance, résume IOActive, la provenance d’un flux reste indémontrable. Aucune plateforme n’est un refuge: iProov mesure 741 % de hausse des injections en un an et, sur iOS seul, 1 151 % au second semestre 2025 après 14 % au premier.
Le défi lumineux et les signaux annexes
L’autre riposte projette sur le visage, depuis l’écran du téléphone ou de l’ordinateur, une séquence de couleurs qu’un générateur peine à recalculer en direct sur une peau filmée. Le procédé d’iProov porte un nom, Flashmark, et une logique: séquence imprévisible, générée côté serveur, adossée à un code de session éphémère qui interdit le rejeu. Les chercheurs français n’ont vu qu’un modèle, Wan 2.2, intégrer partiellement ces variations. Ailleurs, la défense corrèle métadonnées de session et micro-mouvements de l’accéléromètre pendant la prise du selfie.
Le régulateur, prescripteur involontaire du marché noir
Ce sont les autorités qui ont rendu le geste obligatoire, et cette obligation a créé le marché du contournement. En 2024, la banque centrale de Thaïlande imposait la vérification faciale au-delà de cinquante mille bahts, le Vietnam s’apprêtait à l’étendre à tous les virements, et Group-IB documentait en février GoldPickaxe, premier cheval de Troie iOS voleur de données faciales: il faisait enregistrer à sa victime clignements, sourires et rotations de tête, ensuite passés dans des outils d’échange de visage.
Ce qui se joue après le selfie
La France impose depuis 2021, dans son référentiel de vérification d’identité à distance, des tests distincts de résistance à la présentation et à l’injection; quatre prestataires seulement étaient qualifiés début 2025, IDnow parmi eux. Le sort du selfie vidéo se décide, lui, à Francfort: l’autorité européenne de lutte contre le blanchiment y a ouvert le 9 février 2026 une consultation, close le 8 mai, dont l’article 7 ferait de l’identification électronique la voie principale et du contrôle documentaire un simple repli.
Le calendrier européen de l’identité numérique arrive au même moment: les vingt-sept États membres doivent proposer au moins un portefeuille à leurs citoyens au plus tard le 24 décembre 2026. Le point aveugle est connu: l’enrôlement dans ce portefeuille repose lui-même sur une vérification d’identité à distance, dont un règlement d’exécution d’avril 2026 fixe les règles au niveau d’assurance élevé. La même étape de vivacité conditionnerait l’accès à un justificatif souverain.
La menace n’est pourtant pas encore parfaite. Ayant passé au banc dix-sept outils d’échange de visage et huit outils d’injection caméra, le Forum économique mondial constate que la plupart des attaques laissent des incohérences détectables: synchronisation temporelle, éclairage, artefacts de compression. Synacktiv liste ses propres échecs avec la même franchise, des yeux et de la bouche imparfaits à la difficulté de rendre un reflet imposé, et juge la validation humaine la plus dure à tromper.
« En plus de nos techniques de vérification biométrique, on doit aussi collecter des informations invisibles, comme la localisation du mobile utilisé, la configuration du mobile, l’utilisation ou non d’un VPN », plaide Christophe Chaput, qui voit dans la corrélation de ces métadonnées le moyen de repérer une fraude. La défense se déplace vers ce qui entoure l’image, faute de garantir l’image, et chaque contrôle ajouté décrit un signal que le prochain générateur apprendra à produire.
Ce qu’une banque devra prouver demain n’est plus qu’un visage correspond à un document, mais qu’un flux vidéo provient du capteur qu’il prétend. Cette preuve ne tient qu’au sein d’un environnement d’exécution de confiance, sur un téléphone récent et dans une application dédiée, ce qui condamne à terme le parcours en navigateur et laisse sans réponse le client dont l’appareil ne sait rien attester. Le même contournement vaut partout où une caméra tient lieu de preuve, de l’embauche à distance à la téléconsultation.
Aller plus loin
La démonstration la plus complète en français est publique: dans KYC: contourner la vérification d’âge avec des modèles génératifs vidéo, deux chercheurs déroulent la chaîne entière, du vieillissement du visage à l’injection par module noyau, avec les temps de rendu et la liste de ce qui a échoué.
Une seule évaluation systématique publique existe, et le rapport Unmasking Cybercrime: Strengthening Digital Identity Verification against Deepfakes la porte: vingt-cinq outils passés au banc, leurs prix relevés un à un et vingt-sept recommandations.
L’économie criminelle se lit dans le rapport Weaponised AI Is Powering the Fifth Wave of Cybercrime, qui pose côte à côte la grille tarifaire du deepfake à la demande et la mesure de l’activité des forums darknet où ces outils se vendent.
L’entrée de cette attaque dans les référentiels de menace est racontée par MITRE ATLAS Publishes Critical Vulnerability in the KYC Identity Process, qui nomme les trois logiciels grand public ayant franchi la vivacité d’une application financière.
Le chiffre d’une attaque sur cinq prend son sens dans l’analyse Protect every layer of identity to thwart deepfake injection attacks, qui restitue la méthodologie du rapport d’origine, plus d’un milliard de vérifications dans cent quatre-vingt-quinze pays.
Le vocabulaire manque à la plupart des discussions sur le sujet, et la fiche de la spécification Biometric data injection attack detection le fournit: définition du point d’injection, périmètre des attaques de type 2, frontière avec les attaques par présentation.
Le geste imposé au client a une origine écrite, et les Guidelines on the use of Remote Customer Onboarding Solutions de l’Autorité bancaire européenne la contiennent: ce texte a généralisé le contrôle de vivacité en Europe et distingue ses deux formes.
Pour mesurer l’écart entre la norme et le marché, le catalogue des prestataires de vérification d’identité à distance tenu par l’ANSSI renvoie aux sociétés qualifiées et affiche les dossiers à l’instruction, dans le seul cadre national imposant des tests distincts de présentation et d’injection.
La conclusion architecturale la plus nette vient d’une équipe offensive, et l’article Virtual Assistant: Defeating Liveness Detection with the Help of Virtual Devices la formule sans détour: le problème déborde la caméra, câbles audio virtuels et émulateurs compris, et sans attestation matérielle la provenance d’un flux ne se prouve pas.
Chercher le signal ailleurs que dans l’image est l’autre voie, explorée par Selfie-Capture Dynamics as an Auxiliary Signal Against Deepfakes and Injection Attacks, qui exploite les capteurs inertiels du téléphone pendant la prise de vue et affiche les limites du signal pris isolément.
Lus ensemble, ces documents décrivent moins une course technologique qu’un déplacement de la question. La vérification d’identité à distance cherchait à savoir si une image était authentique; elle doit désormais établir d’où elle vient, ce qui relève de l’architecture des terminaux plus que de la biométrie. Normes, certifications et textes financiers convergent vers cette exigence de provenance, au moment où l’Europe s’apprête à y faire tenir l’accès à une identité numérique officielle.
