Quand une collectivité reprend en régie la distribution de son eau, la délibération ne suffit pas. Il faut récupérer les plans du réseau, les fichiers d’abonnés, réembaucher ceux qui savent où passent les canalisations. Le contrat s’arrête à une date ; la dépendance, elle, s’éteint au rythme du transfert de savoir-faire. Les praticiens du service public appellent cela la réversibilité.
L’informatique régalienne obéit à la même physique. Une plateforme d’analyse installée au cœur d’un service de renseignement ne se remplace pas comme un fournisseur d’électricité : il faut migrer des bases, réécrire des modèles de données, réentraîner des analystes, sans jamais suspendre l’activité du service.
C’est ce décalage qu’éprouve le triple mouvement présenté par Sébastien Lecornu ce mardi 16 juin 2026, la veille du coup d’envoi de VivaTech à Paris : 655 millions d’euros de plus pour l’intelligence artificielle dans France 2030, le remplacement de Palantir par l’éditeur français ChapsVision à la Direction générale de la sécurité intérieure, et un assistant conversationnel appuyé sur Mistral AI ouvert d’ici l’été à un million d’agents publics. « Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique », écrit le Premier ministre sur X. Le financement, la sortie de Palantir et ce chiffre d’un million méritent d’être repris séparément.
Trois annonces, un même mot d’ordre
Les 655 millions passeront par France 2030 : infrastructures, calcul, recherche, entreprises innovantes, filières industrielles, gigafactories d’IA en tête. Dans une vidéo diffusée sur ses réseaux sociaux, le chef du gouvernement pose l’alternative, « Nous pouvons subir cette révolution. Ou nous pouvons la conduire. », et formule un vœu : « Que cette révolution profite aux Français, protège notre souveraineté et renforce nos services publics. » S’y ajoutent un outil d’IA en santé pour Ameli et une plateforme de données pour les chercheurs.
Le guichet que ces crédits rejoignent avait reçu, le 19 novembre 2025, un portrait sévère de la Cour des comptes : 1,3 milliard d’euros en première phase, 1,1 milliard en deuxième, un tiers d’investissement de moins qu’annoncé, 35 % des crédits consommés au 30 juin 2025. La capacité des ministères à s’en servir entrera dans les arbitrages budgétaires.
La rupture avec Palantir est l’issue d’un marché public
Dix ans de contrat toujours présenté comme transitoire
Le contrat initial date de l’été 2016 : une dizaine de millions d’euros pour le logiciel Gotham, commandé après les attentats du 13 novembre 2015 faute d’alternative européenne crédible, et d’emblée dit transitoire, tant l’achat à une société américaine cofondée par Peter Thiel, proche de Donald Trump, heurtait la souveraineté. Le provisoire a duré : renouvellements en 2019, en 2022, puis en décembre 2025.
Le 15 décembre 2025, Palantir célébrait encore un renouvellement de trois ans et « un partenariat qui dure depuis près d’une décennie », rappelant l’appui fourni pendant les Jeux de 2024 ; Alex Karp s’y disait « très fier de soutenir la DGSI dans son travail crucial au service de la France ». L’engagement courait jusqu’en 2028. Six mois plus tard, il tombe.
Le programme OTDH et le consolidateur qui l’emporte
La décision n’a rien d’une improvisation : elle achève un marché lancé en 2022, le programme OTDH, outil de traitement des données hétérogènes, doté d’environ 40 millions d’euros. Neuf candidats, trois finalistes : Athea, Blueway et ChapsVision. Le lot 1 est revenu à ChapsVision fin 2024, le lot 2 en juin 2026. Dès le 1er décembre 2023, seuls ChapsVision et Blueway restaient en lice.
Le vainqueur ne ressemble pas au champion imaginé. L’État avait essayé deux fois : le programme Artemis, notifié en 2017, puis Athea, coentreprise Atos-Thales officialisée le 27 mai 2021 et battue sur l’OTDH. Fondée le 16 mai 2019 par Olivier Dellenbach, ChapsVision revendique 1 100 salariés, 200 millions d’euros de chiffre d’affaires et près de vingt-neuf acquisitions, dont Deveryware et Systran. Palantir a réalisé 4,48 milliards de dollars en 2025 : le repreneur pèse environ 4 % de celui qu’il remplace.
Le Premier ministre a rattaché l’annonce à un autre dossier : « Après la migration des données de santé, je veux annoncer que la société française ChapsVision a été retenue aujourd’hui par la DGSI pour remplacer le géant américain Palantir. » Le débranchement, lui, n’a pas de date : Matignon admet qu’il faudra former les agents et migrer, les outils américains restant en service jusqu’à l’arrivée du remplaçant.
Ce que le changement de pavillon ne règle pas
La seule décision de justice qui dise ce que fait un tel outil
Le débat a porté sur la nationalité du fournisseur, jamais sur ce que l’outil autorise. L’Allemagne, elle, a tranché en droit : le 16 février 2023, la Cour constitutionnelle fédérale jugeait contraires à l’autodétermination informationnelle les bases légales de l’analyse automatisée de données par les polices de Hesse, qui exploitait hessenDATA sur un Gotham acheté en 2017, et de Hambourg : le croisement crée une atteinte « plus lourde que la gravité de l’ingérence résultant de la collecte initiale ».
Une concentration française des briques de surveillance
ArgonOS, la plateforme retenue, agrège plus de trois cents sources et se déploie sur cloud français ou en environnement coupé du réseau, capacité qui avait pesé le 13 mai 2026 dans le choix du renseignement intérieur allemand, dont le président Sinan Selen invoquait des « décisions géostratégiquement correctes ». Le repreneur n’est pas neutre pour autant : titulaire d’un des quatre lots de la vidéosurveillance algorithmique et propriétaire de Deveryware, il réunit des briques dispersées.
L’assistant, un million d’agents et un chiffre de réseau
Le troisième pilier généralise L’Assistant, adossé aux modèles de Mistral AI. L’outil a tourné dix mois durant chez dix mille fonctionnaires, dans huit ministères dont l’Intérieur, la Justice et plusieurs directions de Bercy ; d’ici l’été, il s’ouvrira à environ un million d’agents raccordés au réseau interministériel, sur un ensemble de 2,6 millions, pour 700 000 euros couvrant modèles et calcul. « Comme l’électricité hier, comme internet il y a trente ans, l’intelligence artificielle change déjà nos vies », écrit le Premier ministre en annonçant « un assistant conversationnel souverain commun pour tous les agents » : « Le temps des expérimentations est terminé. »
Sept cent mille euros remis à l’échelle
Le plafond du million n’est pas un arbitrage mais une contrainte de câblage : le réseau interministériel compte treize mille points d’accès et exactement un million d’utilisateurs internes. Rapporté aux 5,9 millions d’agents publics recensés fin 2024, cela fait un agent sur six ; les 1,9 million de territoriaux restent dehors, alors qu’une étude du SNDGCT chiffrait à 40 % les agents de collectivités y recourant clandestinement.
Sept cent mille euros pour un million d’agents font 0,70 euro par tête et par an : aux tarifs de Mistral Medium 3, cela finance quelques centaines de tokens par agent et par jour, deux ou trois réponses courtes. Le prix bas n’est pas un marqueur de souveraineté : l’administration américaine des services généraux ouvrait le 6 août 2025 ChatGPT Enterprise à toute agence fédérale pour un dollar par an.
Albert, le prédécesseur que l’annonce ne cite pas
L’outil généralisé n’est pas Albert, mais il en descend. Développé depuis juin 2023 par le DataLab de la DINUM et présenté par Gabriel Attal le 23 avril 2024 dans une maison France Services de Sceaux, Albert a échoué comme produit : en janvier 2026, la DINUM faisait savoir qu’il ne serait pas généralisé « dans sa forme actuelle », alors qu’il tournait dans quarante-huit maisons France Services. Devant les caméras, le chatbot avait annoncé la gratuité du renouvellement d’une carte d’identité, facturé 25 euros.
Le projet a été démembré plutôt qu’abandonné, en trois briques : Albert API, socle d’infrastructure, Albert Conversation, devenu L’Assistant, et Albert Data. « Albert, c’était créer une marque pour montrer que l’État peut faire de l’IA sans dépendre des Gafam », résume Nathanaël Romano, de la DINUM. La DILA développe en parallèle Aria, pour ses propres agents d’abord : c’est ce projet que recouvre l’assistant spécialisé promis à l’automne dans une partie des maisons France Services, en appui des conseillers qui reçoivent le public.
Notre IA, une pile souveraine et ses angles morts
Le plan présenté à Bercy s’appelle « Notre IA ». David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, en expose le détail ce mardi devant une rencontre professionnelle sur l’IA dans l’État, son intervention principale étant fixée à 12 h 15. Le périmètre dépasse l’assistant : Transcript pour la transcription, une visioconférence souveraine et DiploIA pour la traduction, sur 419 langues, le tout adossé à Mistral et à l’hébergeur Outscale, qualifié SecNumCloud.
L’objectif affiché est d’assécher ces « outils d’IA clandestins » que rien n’encadre. Le ministre l’avait posé le 7 mai 2026 sur X : « L’IA clandestine se développe à toute vitesse », écrivait-il en annonçant « un plan massif pour une IA d’intérêt général dans l’État : agent conversationnel souverain, outil de transcription ouvert à 1 million d’agents, visioconférence et traduction souveraines. » Une enquête d’avril 2026 montre que plus de la moitié des agents y recourent sans cadre ; la DINUM, la DITP et la DGAFP ont publié le 16 juin un cadre commun d’usage.
DiploIA, un contre-modèle construit par un ministère
Baptisé DiploIA et né au Quai d’Orsay, l’outil de traduction s’ouvre ce mois-ci aux administrations qui le demanderont, mais il n’a rien de neuf : le ministère le déploie depuis mai 2025 auprès de treize mille agents, sur des centres de données internes, en Diffusion Restreinte. Socle interministériel unique ou fédération de capacités ministérielles : l’annonce choisit le premier, l’exemple qui fonctionne relève du second.
Ce que la recherche mesure derrière les gains annoncés
Les 12 % de gain en production écrite revendiqués pour l’expérimentation font écho à la littérature, qui porte un avertissement omis. L’expérience de Dell’Acqua et ses coauteurs sur 758 consultants du Boston Consulting Group mesure 12,2 % de tâches en plus, mais à l’intérieur seulement de ce qu’ils nomment la frontière déchiquetée des capacités du modèle. Au-delà, les participants équipés font dix-neuf points de moins bien que les autres.
Une autorité en construction, un calendrier européen en suspens
La séquence institutionnelle doit beaucoup à un accident. L’effraction subie par l’Agence nationale des titres sécurisés, remontant au 15 avril 2026 et confirmée le 20 avril par le ministère de l’Intérieur, a laissé filer les données de près de douze millions de personnes et hâté la création d’une autorité de l’État chargée du numérique et de l’intelligence artificielle. Elle relève de la faille dite IDOR, où changer un chiffre dans une requête suffisait à ouvrir le dossier d’un autre usager. Cette autorité a un nom, ARIANE, et une échéance : elle prendrait la suite de la DINUM en janvier 2027, sous la direction de Walter Arnault.
Reste le régime juridique. Le 2 août 2026, dans moins de sept semaines, la majorité du règlement européen sur l’intelligence artificielle doit s’appliquer, dont les obligations de l’annexe III sur les systèmes à haut risque, qui couvrent nombre d’usages administratifs. Le 7 mai 2026, Conseil, Parlement et Commission sont pourtant parvenus à un accord provisoire sur le Digital Omnibus, qui les repousserait au 2 décembre 2027. Non publié avant le 2 août, il laisserait s’appliquer le calendrier initial. Selon l’issue, l’État généralisera son assistant dans un cadre contraignant ou dans une fenêtre de dix-huit mois sans obligation opposable.
Le plan tient par une phrase, le refus de nouvelles dépendances stratégiques, et se décompose une fois les pièces séparées. Un abondement budgétaire s’ajoute à des crédits largement inemployés. Une rupture souveraine est l’attribution d’un lot dans une procédure ouverte quatre ans plus tôt. Un déploiement massif épouse le tracé d’un réseau et laisse dehors cinq agents publics sur six.
Rien de cela ne disqualifie l’entreprise. L’IA clandestine est un problème réel et mesuré, auquel opposer un outil encadré plutôt qu’une circulaire d’interdiction est un choix défendable, et la bascule du renseignement intérieur répond à un diagnostic posé dès 2020 sans avoir jamais été suivi d’effet.
Ce qui manque tient à ce que la souveraineté désigne. Elle est comprise ici comme la nationalité du prestataire, quand elle se mesure au coût de sortie, à la traçabilité des traitements et au régime juridique encadrant ce que l’outil permet. Les échéances qui trancheront sont discrètes : la publication du texte européen avant le 2 août, la naissance d’ARIANE, le premier bilan d’usage de l’assistant. Elles diront si un million d’accès font des usages, ou si le chiffre reste la mesure d’un réseau.
Aller plus loin
Avant d’ajouter au guichet, la lecture du rapport de la Cour des comptes sur la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle s’impose : il chiffre les milliards engagés par phase et recommande de la gouvernance avant des rallonges.
La mesure du retournement tient en une page. Six mois avant la rupture, le communiqué de renouvellement du contrat pluriannuel entre Palantir et la DGSI célébrait, le 15 décembre 2025, trois années supplémentaires, une décennie de partenariat et l’appui fourni pendant les Jeux de 2024.
Que l’issue se soit jouée dans un marché public plutôt que dans un conseil de défense, la dépêche ChapsVision et Blueway seules encore en lice pour le projet de plateforme d’analyse de données hétérogènes de la DGSI l’établissait dès le 1er décembre 2023, en actant l’élimination d’Athea.
Le seul texte qui dise en droit ce que fait une plateforme de croisement est allemand. Karlsruhe, dans son arrêt du 16 février 2023 sur l’analyse automatisée de données policières, tient l’appariement pour une atteinte propre, distincte de la collecte, et exige un seuil de danger identifiable.
Le précédent allemand de mai se lit dans l’article Digital sovereignty: BfV buys European Palantir alternative, qui détaille les capacités ayant emporté la décision et la fracture avec un ministre resté favorable à Palantir.
L’échelle de ce dont la France se détache, et surtout de ce dont elle ne se détache pas, apparaît dans l’enquête Renseignement, armée, santé, entreprises : Palantir à la conquête de l’Europe, publiée douze jours plus tôt : treize pays de l’Union, contrats britanniques par centaines de millions, clients privés du CAC 40.
L’histoire du prédécesseur que l’annonce ne nomme jamais tient dans l’article Derrière l’échec médiatique d’Albert, un projet d’IA plus global qui s’ancre dans l’État, qui va de la démonstration ratée au démembrement dont L’Assistant est issu.
Le moment de la bascule se lit dans la brève Albert, l’IA souveraine de la Dinum, ne sera pas généralisée dans sa forme actuelle, qui détaille la refonte de l’interface de programmation et le retrait de la recherche web.
La source primaire sur le produit reste la fiche de la startup d’État L’Assistant, qui expose un périmètre fonctionnel progressif et une justification assumée par le shadow IA, appuyée sur une enquête interne auprès de deux mille agents de Bercy.
Le prix cesse d’être un argument dès qu’on lit le communiqué de la GSA sur son partenariat avec OpenAI, qui ouvre ChatGPT Enterprise à toute agence fédérale pour un dollar par an : le tarif souverain n’est pas moins cher que celui qu’il déloge.
Lus ensemble, ces documents déplacent le sujet. La dépendance ne se mesure pas à la nationalité inscrite sur une facture mais à ce qu’il en coûte de partir, et la décennie écoulée montre qu’un contrat dit transitoire se renouvelle trois fois. La question du contrôle n’a reçu de réponse que devant un tribunal allemand. Quant à l’assistant, son prédécesseur enseigne que la difficulté n’est pas de mettre un modèle à disposition, mais de garantir qu’il ne se trompe pas là où l’usager ne peut le vérifier.
