Le mot illimité a une histoire commerciale avant d’avoir une histoire technique. Les opérateurs mobiles en ont fait un argument de vente, puis ont appris à le border d’une clause d’usage raisonnable sans laquelle l’offre ne tenait pas. La répression des fraudes a épinglé ceux qui l’annonçaient sans expliciter les restrictions qui l’accompagnaient : la pratique commerciale trompeuse coûte en France jusqu’à 1,5 million d’euros à une personne morale.

Le logiciel a repris le procédé tel quel. Google a fermé le stockage photo gratuit et sans plafond le 1er juin 2021, sept mois après l’avoir annoncé ; Dropbox a supprimé son offre de stockage illimité le 24 août 2023 en invoquant les abus, du minage de cryptomonnaies à la revente d’espace entre inconnus. L’illimité y aura duré le temps de l’acquisition d’utilisateurs qu’il servait à financer.

C’est dans cette généalogie que s’inscrit l’annonce faite par OpenAI le 6 août 2026. Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, le plafond de messages est resté l’instrument qui fait basculer un compte sans frais vers une formule payante : les seuils varient d’un palier tarifaire à l’autre, et qui les atteint doit patienter ou souscrire. D’ici quelques jours, l’échange écrit cessera d’être décompté sur les comptes gratuits d’un service qui revendique un milliard d’utilisateurs par semaine. Restent à examiner le calendrier réel, le modèle promu par défaut, l’unité où se compte la ressource rare et le cadre européen où il atterrit.

Ce que le 6 août supprime, et ce qu’il laisse en place

Le communiqué échelonne ce que le mot annonce d’un bloc. La version mise à jour de GPT-5.6 Sol et le curseur de raisonnement sont disponibles le jour même pour les abonnés Plus et Pro ; GPT-5.6 Luna devient le modèle par défaut de Free et de Go dans la semaine ; les conversations texte illimitées et le bouton Réfléchir n’arrivent qu’à la semaine suivante, sous réserve, précise le texte, de protections contre les abus.

Le périmètre de ce qui reste rationné

L’illimité ne porte que sur la conversation écrite : la génération d’images, les fichiers, la voix et les autres outils conservent leurs quotas. Une seconde limite passe inaperçue : la mise à jour de Sol n’est déployée que dans l’expérience Chat, la version qui alimente ChatGPT Work et Codex demeurant inchangée. Les gains revendiqués en programmation, en recherche, en sciences, en cybersécurité, dans le pilotage autonome d’un ordinateur et dans les travaux de design ne concernent donc ni les usages professionnels ni le développement.

Luna, le plus petit modèle promu par défaut

L’ouverture ne porte pas sur le modèle le mieux classé, qui demeure l’apanage des formules payantes les plus onéreuses. Le nouveau défaut de Free et de Go s’appelle GPT-5.6 Luna, le plus petit du catalogue d’OpenAI. Une confusion guette avec GPT-5.6 Sol, sorti le même jour pour tenir tête à Claude Fable 5 : autrement plus puissant, celui-ci vise les tâches complexes, la recherche, le code et les raisonnements qui réclament beaucoup de calcul.

Un modèle qui ne raisonne pas par défaut

Taillé pour traiter vite les sollicitations ordinaires, Luna s’abstient de raisonner tant qu’on ne le lui demande pas. Un bouton Réfléchir servira à lui accorder un délai supplémentaire sur une question ardue, et un curseur inédit réglera le niveau de raisonnement. OpenAI dit rapprocher les expériences Instant et Thinking pour que monter d’un cran donne l’impression que le modèle prend plus de temps, non celle de changer de modèle.

Ce que le plus petit vaut en capacité

Les mesures publiées le 9 juillet 2026 par Artificial Analysis situent Luna, à effort maximal, à 51 points d’indice d’intelligence contre 59 pour Sol et 60 pour Claude Fable 5, pour un coût par tâche de 0,21 dollar contre 1,04. Le modèle offert sans plafond n’est donc pas dégradé. OpenAI avance de son côté, sur une évaluation interne non auditée de requêtes financières, médicales et juridiques, 62 % de réponses en moins entachées d’une erreur factuelle avec Luna et 68 % avec Sol, par rapport à GPT-5.5 Instant.

Le compteur change d’unité

Avant le 6 août, la limite gratuite n’était pas un mur mais une bascule. Des mesures tierces la situaient autour de dix à quinze messages par fenêtre glissante de cinq heures sur le modèle par défaut, après quoi la conversation se poursuivait sur une version amoindrie. L’utilisateur gratuit pouvait déjà parler sans fin ; ce qu’il perdait, c’était la qualité du modèle servi. Ce que supprime l’annonce, c’est la dégradation, pas le silence.

Le curseur et le bouton ne relèvent donc pas de l’ornement : ils déplacent le point de rationnement du message vers le jeton de raisonnement. La fiche système de GPT-5.6 rapporte d’ailleurs les performances en courbes d’effort plutôt qu’en score unique. Illimité en volume, borné en profondeur : la formule décrit l’offre mieux que le mot qui la vend, et laisse entière la question de savoir si la concurrence s’alignera.

L’économie qui rend le geste soutenable

Une semaine plus tôt, le 30 juillet, OpenAI baissait de 80 % le prix de Luna dans son interface de programmation, de 1 et 6 dollars par million de jetons entrants et sortants à 0,20 et 1,20, et de 20 % celui de Terra. L’entreprise crédite son petit modèle de performances comparables à celles des modèles de pointe d’un an plus tôt, pour environ 6 cents par dollar et par tâche ; sur Agents’ Last Exam, il dépasserait Claude Fable 5 à un coût inférieur de près de 99 %. Michele Catasta, chez Replit, y voit une intelligence trop bon marché pour être comptabilisée.

Le modèle qui a réécrit le code qui le sert

Le 29 juillet, OpenAI en documentait le mécanisme. GPT-5.6 Sol, piloté via Codex, a réécrit et optimisé de manière autonome les noyaux GPU de production, écrits en Triton et Gluon, deux langages open source maison : 20 % de coût de service en moins de bout en bout. Le même modèle a mené des centaines d’expériences sur le modèle d’ébauche du décodage spéculatif, améliorant de plus de 15 % l’efficacité de génération de jetons. Un modèle a donc financé sa propre gratuité.

Qui paie l’illimité européen

Le principe figurait déjà dans le texte publié le 16 janvier 2026 par Fidji Simo, alors directrice générale des applications d’OpenAI, qui présentait la publicité comme le moyen d’ouvrir ces outils à davantage de personnes avec des limites d’utilisation plus élevées. Les tests visaient les États-Unis, les plus de 18 ans, les seules formules Free et Go ; les annonces s’affichent sous la réponse, identifiées, et sont écartées des sujets sensibles comme la santé et la politique.

La publicité tourne aux États-Unis depuis le 9 février 2026 et aurait dépassé 100 millions de dollars de revenus annualisés en six semaines. Rien de tel en Europe : l’illimité y arrive sans contrepartie locale. Le pari reste mesurable : environ 25 milliards de dollars de revenus annualisés à la mi-2026, des pertes projetées autour de 14 milliards, des coûts d’inférence passant de 8,4 à 14,1 milliards. Il tient tant que la baisse du coût unitaire, qu’Epoch AI chiffre entre 9 et 900 fois par an selon les tâches, devance la croissance de l’usage.

ChatGPT Go, vidé de son argument une semaine après avoir été vendu

Le changement fait une victime : la formule à 8 euros par mois, tout juste adossée aux cartes Revolut. Ce qu’elle vendait tenait en une ligne, un volume d’échanges très supérieur à celui du compte gratuit, sans pour autant ouvrir les modèles haut de gamme. Le 30 juillet 2026, la banque mobile annonçait de trois à douze mois de Go selon la formule bancaire ; sept jours plus tard, OpenAI retirait à son offre payante la moins chère son attrait le plus visible.

Ce qui reste à huit euros

L’abonnement ne bascule pas pour autant dans l’inutile : les plafonds y restent plus hauts sur la production d’images, le dépôt de fichiers, l’analyse de données et diverses autres fonctions, la mémoire y est plus étendue et l’accès aux outils plus large. Pour beaucoup d’usagers, la version sans frais suffira désormais. Offrir l’entrée de gamme pour ancrer l’habitude n’a du reste rien d’inédit : depuis le 4 novembre 2025, Go est offert douze mois en Inde.

Deux manières opposées de rationner la même rareté

Le principal concurrent a tranché en sens inverse trois semaines plus tôt : depuis le 20 juillet 2026, Anthropic inclut Claude Fable 5 en permanence dans les forfaits Max à 100 dollars par mois et Team Premium, mais à 50 % des quotas habituels, quand les abonnés Pro à 20 dollars perdent l’accès inclus contre un crédit de 100 dollars. OpenAI ouvre le bas de gamme sur un petit modèle, Anthropic resserre le haut de gamme sur un gros. Reste un troisième acteur, Google, dont l’application Gemini revendiquait plus de 900 millions d’utilisateurs mensuels le 19 mai 2026, contre 400 millions un an plus tôt.

Ce qu’un modèle sans plafond expose

Le 31 juillet 2026, OpenAI annonçait avoir dépassé le milliard d’utilisateurs actifs, moins de quatre ans après le lancement de ChatGPT, quand il avait fallu six ans à Facebook. Le périmètre est plus large que ChatGPT seul, puisqu’il agrège l’ensemble des interfaces, dont Codex et ChatGPT Work. C’est à cette échelle qu’il faut rapporter les taux mesurés en laboratoire.

Une capacité classée haute sur deux domaines critiques

La fiche système de GPT-5.6, publiée le 9 juillet 2026 et mise à jour le 3 août, classe Sol, Terra et Luna en capacité haute en cybersécurité comme en risque biologique et chimique, au titre du cadre de préparation d’OpenAI. Dans son tableau de résultats de production, où un score élevé vaut mieux, Luna obtient 0,585 sur les contenus sanglants, le plus bas de la série, contre 0,708 pour Sol et 0,800 pour GPT-5.5-thinking.

Le quota comme dernier frein comportemental

Le communiqué du 6 août détaille des garde-fous propres aux utilisateurs estimés mineurs, des jeux de rôle romantiques évités au refus de se présenter comme substitut aux relations réelles. Reste ce que le quota faisait sans le dire : l’étude d’OpenAI et du MIT Media Lab soumise le 4 avril 2025, qui a analysé trois millions de conversations et mené un essai randomisé de vingt-huit jours, lie un usage très élevé à des indicateurs auto-déclarés de dépendance.

Le cadre européen dans lequel l’illimité arrive

Cinq jours avant l’annonce, le 2 août 2026, les obligations de transparence de l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle sont devenues applicables, en même temps que s’élargissaient les pouvoirs de la Commission sur les fournisseurs de modèles à usage général, sous peine de sanctions atteignant 7 % du chiffre d’affaires mondial. La réserve sur les abus reste, elle, l’équivalent de l’usage raisonnable des forfaits mobiles, sans seuil chiffré publié.

Les compteurs que l’illimité fait monter

En octobre 2025, OpenAI déclarait 120,4 millions d’utilisateurs mensuels dans l’Union pour la recherche dans ChatGPT, près de trois fois le seuil qui déclenche le statut de très grand moteur de recherche au titre du règlement sur les services numériques. Le 30 juillet 2026, la Commission déclarait évaluer encore ces chiffres, tandis que son porte-parole Thomas Regnier jugeait possible une désignation comme contrôleur d’accès au titre du règlement sur les marchés numériques. Les procédures restent ouvertes ; une offre gratuite sans plafond, elle, gonfle les compteurs qui les déclenchent.

Le 6 août ne supprime pas une limite : il en déplace le siège. Le volume de messages cesse d’être compté, tandis que la profondeur du raisonnement, les images, les fichiers, la voix et les outils continuent de l’être, et que le modèle offert n’est pas celui qui est vendu. L’utilisateur gratuit ne gagne pas la parole sans fin, qu’il avait déjà à qualité dégradée, mais la fin de la bascule vers une version amoindrie.

Les effets les plus lourds se joueront hors du produit. Le Pew Research Center a observé, sur 68 879 recherches Google effectuées en mars 2025 par un panel de 900 adultes américains, que les internautes cliquent sur un lien dans 8 % des visites quand un résumé généré s’affiche, contre 15 % sans, et sur une source citée dans 1 % des cas. Une conversation sans plafond pousse ce mouvement à son terme, au détriment des éditeurs, et rend l’inventaire publicitaire d’autant plus attractif.

La seule variable désormais sans borne, le nombre de requêtes, est celle dont l’empreinte se mesure le plus mal : Google situe la requête textuelle médiane de Gemini à 0,24 wattheure et 0,26 millilitre d’eau, Sam Altman avançait environ 0,34 wattheure pour ChatGPT, et l’analyse de cycle de vie menée par Mistral avec l’ADEME retient 1,14 gramme d’équivalent CO2 pour une réponse de 400 jetons. Le stockage photo et le cloud grand public ont montré combien de temps dure un illimité : celui de l’acquisition qu’il finance. Reste à savoir laquelle des deux courbes s’infléchira la première.

Aller plus loin

Le texte qui fait foi mérite d’être lu avant les commentaires : le communiqué Amélioration de GPT-5.6 Sol dans ChatGPT et accès élargi à GPT-5.6 Luna pour les utilisateurs gratuits donne le calendrier réel, ce qui reste plafonné, la réserve sur les abus et les protections prévues pour les comptes estimés mineurs.

La possibilité matérielle de l’offre se comprend en lisant Comment GPT-5.6 allie intelligence et efficacité de pointe, document d’ingénierie qui détaille l’équilibrage de charge, le décodage spéculatif et les noyaux GPU réécrits par le modèle lui-même. On y voit que l’illimité est d’abord un résultat d’optimisation, non une décision isolée.

Sept mois avant l’annonce, le texte Notre approche de la publicité pour élargir l’accès à ChatGPT reliait déjà l’arrivée des annonces au relèvement des limites d’usage, en précisant le périmètre des tests, le format sponsorisé placé sous la réponse et l’exclusion des sujets sensibles. C’est la clé de lecture économique du 6 août.

Le document que l’on cite rarement avant d’écrire sur un modèle rendu illimité est la fiche système de GPT-5.6 du Deployment Safety Hub, qui classe les trois modèles en capacité haute sur la cybersécurité et le risque biologique et chimique, et publie les scores de refus catégorie par catégorie.

Pour savoir ce que veut dire le plus petit modèle, l’évaluation tierce GPT-5.6 benchmarks across Intelligence, Speed and Cost situe Luna à 51 points d’indice d’intelligence pour 0,21 dollar par tâche, face à 59 points et 1,04 dollar pour Sol. Elle permet de raisonner en capacité mesurée plutôt qu’en étiquette de gamme.

La tendance de fond, sans laquelle l’annonce ressemblerait à un coup d’éclat, tient dans la série LLM inference prices have fallen rapidly but unequally across tasks, qui mesure des baisses annuelles très inégales selon les tâches. L’inégalité compte autant que la médiane : les capacités ne deviennent pas bon marché au même rythme.

Ce que devient un usage sans frein est documenté dans Investigating Affective Use and Emotional Well-being on ChatGPT, où trois millions de conversations, quatre mille répondants et un essai randomisé de vingt-huit jours relient un usage très élevé à des indicateurs auto-déclarés de dépendance. L’étude est cosignée par OpenAI, ce qui la rend difficile à écarter.

Le versant juridique européen est exposé par Searching for Answers: Why the EU Commission Should Designate Chatbots as Search Engines under the DSA, qui déroule l’article 3(j) du règlement, le seuil de 45 millions d’utilisateurs et les obligations qu’entraînerait une désignation, des évaluations de risques systémiques aux audits annuels et à l’accès des chercheurs agréés.

L’effet sur l’accès à l’information se chiffre dans l’enquête Google users are less likely to click on links when an AI summary appears in the results, dont la valeur tient à sa méthode : les recherches réelles d’un panel ont été observées, non déclarées.

L’ordre de grandeur environnemental par requête vient de Measuring the environmental impact of delivering AI at Google Scale, première méthodologie de mesure en production couvrant toute la pile, du processeur hôte aux pertes du centre de données. Elle montre que l’accélérateur ne pèse que 58 % de l’énergie consommée.

Lus ensemble, ces documents décrivent une décision moins soudaine qu’elle n’en a l’air. Une courbe de coût qui s’effondre, une régie publicitaire installée d’un côté de l’Atlantique, un modèle qui optimise l’infrastructure sur laquelle il tourne, une audience qui approche des seuils réglementaires : l’illimité est le point où ces trajectoires se croisent, non le signe que la ressource serait devenue abondante.