Une agence de notation financière est payée par l’émetteur dont elle note la dette. La clause paraît anodine tant qu’elle dort au dos du contrat ; elle a suffi, en 2008, à expliquer comment des créances irrécouvrables avaient décroché la meilleure note possible. Quand celui qui est jugé règle la facture du jugement, la sévérité devient un coût.
L’édition scientifique a adopté la même structure sans jamais lui donner ce nom. Le lecteur ne paie plus, l’auteur paie, et le revenu d’une revue croît avec le nombre de manuscrits qu’elle laisse passer. Ce basculement a précédé de dix ans les modèles de langage grand public, qui n’ont fait qu’une chose, mais décisive : ramener à presque rien le coût de fabrication d’un texte ressemblant à un article.
Le CNRS a publié le 7 septembre 2026 une alerte sur la menace qui pèse sur l’édifice des connaissances, où se croisent la multiplication des travaux fabriqués à la machine, les rétractations en série et un emballement éditorial jugé hors de contrôle. Sa riposte tient en deux volets : des outils de détection ouverts aux chercheurs et une refonte de son évaluation. Le fil suit l’économie qui rend ces textes rentables, la chaîne de contrôle qu’elle a usée, puis les leviers publics.
Le renversement du payeur et ce qu’il a rendu rentable
Naguère, les lecteurs finançaient une revue par abonnement. Ce sont aujourd’hui les laboratoires qui financent la parution de leurs travaux, au moyen des frais de publication, les APC pour article processing charges. L’incitation est mécanique : le chiffre d’affaires croît avec le nombre de manuscrits acceptés, et chaque refus est une recette perdue. Le contrôle éditorial devient une dépense à comprimer, et la porte s’ouvre aux textes rédigés vite, quand ils ne sont pas entièrement fabriqués.
L’échelle mondiale d’un marché de l’acceptation
Une étude de Lisa Matthias, Eric Schares et Juan Pablo Alperin, avec quatre coauteurs, croise une base ouverte de tarifs publics avec les articles en accès ouvert d’OpenAlex et estime à 15,08 milliards de dollars les frais versés à quatorze éditeurs entre 2019 et 2025. La dépense annuelle a quadruplé, de 0,9 à 3,7 milliards, et plus de 85 % vont à une poignée de maisons, dont la branche scientifique de RELX, à 38,4 % de marge opérationnelle ajustée en 2024.
La facture française, une baisse en trompe-l’oeil
La France a consacré près de 30 millions d’euros à ces frais en 2020, dont plus de trois millions pour le seul CNRS. Faute d’inflexion, le prélèvement atteindrait 50 millions par an d’ici 2030, et jusqu’à 200 millions si toutes les revues basculaient dans ce modèle. L’enquête Couperin sur 2024 recense 11,7 millions déclarés, en recul de 13 %, quand le prix moyen dépasse 3 000 euros dans les revues hybrides : la dépense a surtout migré vers les accords nationaux, dont 33 millions par an pour Elsevier.
Une surproduction antérieure aux modèles génératifs
Attribuer la crise à l’intelligence artificielle revient à confondre l’accélérateur et le moteur. Mark A. Hanson et trois coauteurs ont établi que le corpus indexé dans Scopus et le Web of Science dépassait en 2022 de 47 % celui de 2016, croissance portée par les numéros spéciaux à délai raccourci. Traiter un manuscrit demandait alors 37 jours chez MDPI et 72 chez Frontiers. Cinq millions d’articles paraissent en 2025, contre un million dans les années 1980.
La relecture par les pairs, débordée puis retournée
Un filtre bénévole adossé à une industrie salariée
Le tri repose sur un travail gratuit dont le débit n’a pas suivi. Emmanuelle Jannès-Ober l’a rappelé lors de la Journée science ouverte du CNRS : relire les articles de ses collègues ne rapporte rien à titre individuel, c’est du bénévolat, d’où l’idée de publier les rapports pour qu’ils comptent dans une carrière. Vincent Larivière, de l’Université de Montréal, ajoute que la communauté publie trop et qu’aucun outil ne réparera une évaluation minée par la surproduction : le problème est politique.
L’arithmétique aggrave le constat. Un article est en moyenne rejeté 2,6 fois avant d’être accepté et Elsevier écarte environ 80 % de ce qu’il reçoit : chaque manuscrit mobilise plusieurs comités successifs. Pendant que les relecteurs travaillent sans contrepartie, l’équipe intégrité de cet éditeur est passée de deux à cent vingt personnes pour vingt millions de dollars.
Le maillon acheté
L’affaiblissement peut devenir capture. Une étude parue dans les PNAS le 4 août 2025 relève que quarante-cinq rédacteurs de PLOS ONE ont traité 1,3 % des articles de la revue et 30,2 % de ceux qu’elle a rétractés. Les articles frauduleux doublent tous les dix-huit mois quand la littérature légitime met quinze ans à doubler ; Luís Amaral résume l’effort correctif d’une image, vider à la petite cuillère une baignoire qui déborde.
Le tarif d’une signature
Le marché de la fraude a désormais une grille de prix documentée. Le jeu de données BuyTheBy rassemble 18 710 annonces de fermes à articles et 51 812 prix horodatés portant sur 20 598 positions d’auteur, vendues entre mars 2020 et avril 2026 par sept officines réparties sur sept pays. Une place de premier auteur s’y négocie entre 56 et 5 631 dollars, médiane à 788, et les cibles sont nommées, actes IEEE ou revues Springer Nature.
Ce que l’intelligence artificielle a ajouté à un système déjà saturé
Les bavures les plus voyantes sont les moins représentatives. Voici deux ans, un périodique respecté laissait passer une planche anatomique de rat aux proportions génitales absurdes, sortie de Midjourney : la faille tenait moins à l’image qu’au comité censé la vérifier. Les détecteurs traquent ces maladresses, tels les bouts de consigne du type « en tant qu’IA » recopiés sans relecture. Une autre affaire, découverte sur arXiv et impliquant des universitaires de quatorze établissements prestigieux, avait mis au jour des instructions dissimulées visant l’évaluation par les pairs.
Les références inventées, désormais mesurées
La trace la plus mesurable est bibliographique. Une analyse de l’équipe de Nature avec la société britannique Grounded AI, en avril 2026, estime que 1,65 % des textes parus en 2025, soit plus de 110 000 documents sur sept millions, contiennent au moins une référence hallucinée, également répartis entre cinq grands éditeurs. Dans The Lancet, le 7 mai 2026, l’équipe de Maxim Topaz a vérifié 97,1 millions de références indexées dans PubMed et identifié 4 406 fabrications, d’un article sur 2 828 en 2023 à un sur 277 début 2026.
L’effet domino et la rétractation en chaîne
Le savoir s’empile : chaque résultat prend appui sur ceux qui le précèdent, et une pièce défectueuse fragilise tout ce qui repose dessus. Sur les 4,5 millions d’articles parus dans le monde en 2023, environ 10 000 ont été retirés pour fraude ou erreurs majeures. Le problème tient à leur descendance : près de 640 000 publications citent au moins une étude discréditée, dont des chercheurs de bonne foi tirent encore des conclusions. D’où la demande de rétractations en chaîne, réévaluation systématique des travaux bâtis sur ces données fantômes.
La contamination est déjà entrée dans le soin, où deux maillons seulement séparent une ferme à articles d’une recommandation clinique : Cochrane a bâti un dispositif qui interroge la Retraction Watch Database via Crossref et signale les revues systématiques dont les conclusions reposent sur des études retirées, un peu moins de 1 % de ses 9 500 synthèses.
Opposer la machine à la machine
La position officielle, exposée par Guillaume Cabanac, par Lucienne Letellier et Claudine Pique pour la Mission à l’intégrité scientifique et par Alain Schuhl, alors directeur général délégué à la science, tient en une distinction : le reproche ne porte pas sur l’usage de ces technologies mais sur leur dissimulation, l’humain restant seul responsable de son manuscrit, y compris de ce qu’il n’a pas écrit.
BibCheck et la référence aux pieds d’argile
S’appuyant sur les travaux de ce chercheur toulousain, l’Institut de l’information scientifique et technique du CNRS a mis BibCheck à disposition sur la plateforme TDM Factory. Avant d’envoyer son manuscrit, un scientifique y fait passer sa bibliographie : l’outil interroge Crossref, le miroir MetaDoRe de DataCite et le Problematic Paper Screener, puis rend cinq statuts.
Le dernier est le plus intéressant. Outre found, retracted, not_found et to_be_verified, cette mention désignant une référence potentiellement engendrée par une machine, BibCheck signale les feet of clay : une référence valide, mais qui cite elle-même des travaux rétractés. On ne nettoie plus une bibliographie, on remonte un arbre de dépendances.
Le criblage dont l’outil hérite
Le Problematic Paper Screener, développé par Guillaume Cabanac avec Cyril Labbé et Alexey Magazinov, existe depuis février 2021, agrège Crossref, Dimensions, PubMed et PubPeer et fait tourner des détecteurs par famille de fraude : phrases torturées, pieds d’argile, textes issus de générateurs. Il balaie 130 millions de publications par semaine et a contribué à plus de mille rétractations. Plus de trente-cinq éditeurs y ajoutent le STM Integrity Hub, 125 000 manuscrits criblés par mois.
Réformer l’évaluation plutôt que la seule police des textes
Les outils ne touchent pas au dogme du publier ou périr, qui adosse financements et carrières au volume produit. Le CNRS a transformé l’évaluation de ses chercheurs dès 2019 : les indicateurs bibliométriques cessent de faire loi, chacun répartit quarante points entre publications, colloques, communication auprès du public et management, puis explicite dans une note narrative la valeur de ses apports.
L’organisme généralise le libre accès par l’archive publique HAL et a annoncé la fin, au début de 2026, de son abonnement au Web of Science, 1,4 million d’euros par an réorientés vers la science ouverte, la base gratuite OpenAlex prenant le relais. La production française ralentit, mais la part du pays dans le total mondial recule aussi depuis 2010 : la sobriété revendiquée et le décrochage subi dessinent la même courbe.
Le diamant, une infrastructure déjà en place
Le modèle dit diamant, gratuit pour les auteurs comme pour les lecteurs, n’est pas un vœu mais un existant. Le CNRS soutient le Centre Mersenne, OpenEdition, Episciences et Peer Community In ; Episciences a lancé en avril 2026 des ambassadeurs chargés de combattre l’idée qu’une revue sans frais serait moins exigeante. Hors Occident, ce modèle domine déjà l’accès ouvert, et le Conseil de l’Union européenne posait dès mai 2023 que ces coûts ne devraient pas peser sur les chercheurs.
Ce qui s’ouvre rue Michel-Ange
La vertu nationale ne suffit pas dans une recherche mondialisée. La coalition CoARA rassemble plus de 970 institutions décidées à sortir des métriques quantitatives ; le CNRS y pilote l’analyse des engagements des membres par des outils de fouille de données et accueille les 7 et 8 septembre 2026, dans son auditorium du 3 rue Michel-Ange à Paris, la conférence annuelle. L’intitulé, Shaping CoARA’s Future, dit l’enjeu : arrêter une trajectoire au-delà de 2026, avant le jalon des cinq ans prévu en 2027.
Les leviers encore en suspens
Ou bien la réforme reste une déclaration signée par un millier d’institutions, sans effet sur les jurys de recrutement, ou bien elle devient une contrainte opposable aux financeurs. Un autre levier est aux mains du premier bailleur biomédical mondial : les NIH ont mis en consultation en juillet 2025 un plafonnement des frais de publication imputables à leurs subventions, de l’inéligibilité totale à 2 000 dollars par article, ou 3 000 si les relecteurs sont rémunérés. Close en septembre 2025, elle n’avait donné lieu à aucun arbitrage public début 2026.
Le déplacement du payeur n’a pas seulement changé qui règle la facture : il a fait de l’acceptation d’un manuscrit une recette et du refus une perte. Les modèles génératifs sont arrivés dans un marché déjà organisé pour absorber du volume et ont supprimé le dernier obstacle, le temps d’écriture. Un vérificateur de bibliographies, une grille à quarante points et des revues sans frais ne corrigent pas cette incitation, ils en limitent les effets.
Reste l’asymétrie des rythmes. Un texte se fabrique en minutes, une rétractation demande des années, et l’arbre de citations croît pendant ce temps. Tant que le compteur d’articles décidera des carrières et que la relecture restera bénévole dans une industrie à forte marge, la détection sera un rattrapage plutôt qu’une garantie.
Face à une désinformation qui prospère sur le soupçon, une discipline qui laisserait circuler des travaux truqués scierait la branche portant son autorité. L’intégrité n’est pas un supplément moral mais la condition pour rester audible, et elle suppose de rendre les corrections aussi visibles que les découvertes. Ce que la conférence parisienne changera tient moins à ses déclarations qu’à ce qu’elle rendra opposable.
Aller plus loin
La pièce institutionnelle du dossier, l’alerte du CNRS sur la menace pesant sur l’édifice des connaissances, expose les positions de la Mission à l’intégrité scientifique, les montants d’APC de l’organisme et la réforme à quarante points. La lire de première main évite de confondre prudence institutionnelle et catastrophisme.
L’économie qui produit cette pression est chiffrée dans Estimating global article processing charges paid to 14 publishers for open access between 2019 and 2025, qui croise des tarifs publics avec les données d’OpenAlex. On y suit le quadruplement de la dépense annuelle et sa concentration, échelle que les chiffres français ne laissent pas deviner.
La démonstration que la surproduction précède l’IA générative tient dans The strain on scientific publishing, où Mark A. Hanson et ses collègues attribuent l’accélération du corpus aux numéros spéciaux. Les délais comparés éditeur par éditeur y valent argument : un manuscrit traité en trente-sept jours n’a pas subi la relecture d’un manuscrit traité en six mois.
L’état réel de la relecture se lit dans le compte rendu Publications scientifiques : une surproduction fatale ?, qui restitue la Journée science ouverte du CNRS. On y trouve le coût des abonnements, les effectifs qu’Elsevier consacre à l’intégrité et l’argument de Vincent Larivière sur la nature politique du problème.
Le versant illicite du marché devient vérifiable avec BuyTheBy, un catalogue de 18 710 annonces de fermes à articles, où Reese A. K. Richardson, Spencer S. Hong et Anna Abalkina ont horodaté plus de cinquante mille prix. La ventilation par rang d’auteur et par pays transforme une dénonciation en grille tarifaire.
La contamination bibliographique devient une série chiffrée dans One in 277 PubMed-indexed papers in 2026 shows fabricated references, qui détaille la vérification de 97,1 millions de références par l’équipe de Maxim Topaz pour The Lancet. La courbe donne à la dérive une pente mesurable et situe l’inflexion mi-2024.
Qui veut comprendre l’outil du CNRS trouvera dans la documentation de BibCheck, la vérification de référence bibliographique d’Istex les bases interrogées et les statuts de sortie. C’est là que se lit la différence entre repérer une référence rétractée et en signaler une, saine, qui s’appuie sur des travaux retirés.
L’outil amont se visite en direct, puisque le Problematic Paper Screener de Guillaume Cabanac, Cyril Labbé et Alexey Magazinov affiche ses compteurs par famille de fraude et laisse parcourir les articles signalés. Voir défiler les phrases torturées instruit mieux qu’un exposé.
Côté finances publiques, l’enquête Couperin sur les APC payés par les établissements en 2024 documente un recul des montants déclarés doublé d’une hausse du prix unitaire. La dépense migre vers les accords nationaux, moins visible sans être moindre.
Le rendez-vous par lequel se joue la suite est décrit sur la page de la conférence CoARA 2026, Shaping CoARA’s Future, qui donne les dates, le lieu et l’objet des discussions. La coalition y prépare son jalon de 2027, ce qui suppose de trancher entre la déclaration d’intention et la règle opposable.
Lus ensemble, ces documents déplacent le procès. La fraude assistée par machine n’est pas une anomalie morale surgie avec les modèles de langage : elle est le produit prévisible d’un marché où l’acceptation d’un texte est une recette, où le contrôle est bénévole et où le volume tient lieu de mérite. Les détecteurs colmatent, les rétractations comptabilisent, mais seul un changement de ce qui compte dans une carrière atteint la cause.
