L’électricité voyage mal : au-delà de quelques centaines de kilomètres, la ligne coûte plus cher que le courant qu’elle transporte. Cette contrainte a dessiné une part de la géographie industrielle du vingtième siècle, les pays riches en barrages et pauvres en clients attirant les industries les plus voraces en courant, la fonderie d’aluminium au premier rang, son métal passant pour de l’électricité en conserve.
Les centres de données appliquent au calcul le même raisonnement. Un rack de processeurs graphiques transforme des mégawatts en textes, en images et en prédictions, et ce produit-là part par la fibre sans coût de transport. Qui ne peut vendre ses électrons à ses voisins peut tenter de leur vendre le calcul qu’ils alimentent.
À Nouaceur, près de Casablanca, un consortium réunissant le sud-coréen Naver Cloud, l’américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre d’intelligence artificielle évalué à 1,2 milliard de dollars, soit 1,04 milliard d’euros, visant à terme 500 mégawatts, davantage que la puissance cumulée installée dans les cinq premiers pays africains du secteur. Un second projet de même taille, entièrement éolien et solaire, est annoncé à Dakhla. Restent à voir ce que le royaume pèse, ce que les protocoles engagent, ce que ce site implique en droit et sur quoi repose sa souveraineté.
Un cinquième rang continental et un marché encore minuscule
Le classement continental n’est pas celui que suggèrent les annonces. Le rapport « Africa’s Digital Leap » de Heirs Technologies recensait fin 2025 environ 211 centres de données actifs sur le continent, dont 49 pour la seule Afrique du Sud. Le Maroc, avec huit infrastructures à Casablanca, occupait la cinquième place, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya et l’Égypte, devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie. En mégawatts, l’Africa Data Centres Association n’établit qu’à 360 la capacité africaine en service : un seul campus de 500 mégawatts la dépasserait.
Le marché marocain tient en quatre noms : Maroc Telecom, inwi, Medasys et N+One se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence. Oracle multiplie de son côté ses implantations à Casablanca, Orange Maroc s’associe à Amazon Web Services et Maroc Telecom a signé avec Google Cloud une convention évaluée à 3 milliards de dollars, soit 2,6 milliards d’euros, décrite en juillet 2025 comme une alliance en vue plutôt qu’un contrat conclu. Le taux d’utilisation des centres africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient.
Nouaceur, ce qui est annoncé et ce qui est signé
L’histoire ne commence pas en 2026. Le 18 juin 2025, le consortium mené par Nexus Core Systems, avec Lloyds Capital, NAVER Cloud et Maroc Telecom, annonçait une usine à intelligence artificielle adossée à un contrat d’électricité renouvelable signé avec TAQA : 500 mégawatts à terme et une première tranche de 40 mégawatts livrée avant la fin 2025 sur processeurs Nvidia Blackwell.
Le protocole signé au GITEX Africa de Marrakech en avril 2026 dit une autre échelle : 1,28 milliard de dollars, soit 12 milliards de dirhams, mais 36 mégawatts seulement d’ici la fin 2027, en deux phases de 16 et 20 mégawatts, pour 125 emplois directs. Les 500 mégawatts ne sont qu’un potentiel d’extension, et les 40 mégawatts promis pour la fin 2025 se sont mués, dix mois plus tard, en 16 mégawatts de première phase. Le royaume a déjà vu passer pareille promesse : en mai 2024, l’américain Iozera, créé cinq mois plus tôt, annonçait 500 millions de dollars pour 386 mégawatts près de Tétouan, projet rapporté comme abandonné.
Dakhla, une adresse qui engage plus qu’un terrain
Trois annonces pour un même projet
Le second chantier a été présenté trois fois. Le partenariat entre les ministères de la Transition énergétique et de la Transition numérique a été signé début juillet 2025, la ministre déléguée y voyant l’affirmation de la souveraineté numérique du royaume ; il a été réannoncé en janvier 2026 comme un centre vert de 500 mégawatts alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire, adossé à un institut Al Jazari consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique avec l’université de Dakhla, puis relancé sous le nom Igoudar Dakhla en avril 2026. Jeune Afrique dénombrait en janvier 2026 quatre projets de cette nature, près de deux gigawatts cumulés, contre un demi-gigawatt à peine pour les cinq pays africains les plus avancés.
Un territoire que le droit européen distingue déjà
Dakhla n’est pas simplement située dans le sud du pays : la ville se trouve au Sahara occidental, territoire non autonome au sens des Nations unies. L’organisation Western Sahara Resource Watch conteste le site depuis juillet 2025 : « Aucun panneau solaire ni argument vert ne peut masquer que ce projet est développé sur un territoire militairement occupé. » Pour un hébergeur qui vend de la conformité européenne, la question devient contractuelle avant d’être diplomatique.
La Cour de justice de l’Union européenne a jugé le 4 octobre 2024 que les accords commerciaux de 2019 méconnaissaient le droit à l’autodétermination, faute de consentement du peuple sahraoui, et depuis le 3 octobre 2025 les marchandises du territoire déclarent pour origine la région de récolte et non plus le Maroc. Le cadre politique reste ouvert : la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, fait du plan d’autonomie marocain la seule base de négociation et proroge la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026.
Le lieu a d’ailleurs déjà porté pareille promesse. En 2018, la société Soluna associait à Dakhla un parc éolien de 900 mégawatts et un centre de calcul dédié à la chaîne de blocs, avant que le certificateur DNV GL ne se retire pour cause de controverse territoriale. Aucun chantier n’a jamais démarré.
Le mur électrique
Deux gigawatts face à la pointe nationale
La pointe de puissance appelée a atteint 8 400 mégawatts en juillet 2026, pour 49 térawattheures consommés en 2025, et la puissance renouvelable installée s’élevait à 4 851 mégawatts fin 2025. Deux gigawatts de centres de données tournant en continu représenteraient près du quart de la pointe nationale.
Une raison rarement dite explique le calendrier : le débouché électrique européen s’est refermé. Londres a refusé en juin 2025 d’ouvrir la négociation d’un contrat de long terme avec Xlinks, et la troisième interconnexion avec l’Espagne, attendue en 2026, a glissé à 2030. Les centres de données deviennent le preneur de substitution d’une filière renouvelable en attente de clients, et leur adossement aux énergies propres, par TAQA Morocco à Nouaceur comme par l’éolien et le solaire à Dakhla, entraîne une industrie déjà engagée dans la diversification de son mix.
Le qualificatif vert ne règle pourtant pas la simultanéité : un rack réclame sa puissance la nuit comme à midi. Le précédent kényan indique où cela bute. Le centre géothermique d’un milliard de dollars annoncé par Microsoft et G42 à Olkaria en mai 2024 est à l’arrêt : pour l’allumer, expliquait le président William Ruto en mai 2026, il faudrait couper le courant à la moitié du pays, la machine réclamant 1 000 mégawatts pour une capacité nationale d’environ 3 000.
La densité change l’unité de mesure
Un rack Nvidia GB200 NVL72 consomme environ 120 kilowatts et impose un refroidissement liquide, l’air ne suffisant plus au-delà de 30 kilowatts par baie quand un rack généraliste plafonne à 12. Les salles en exploitation dépassent rarement 60 kilowatts par baie : les huit centres de Casablanca ne se convertissent pas. Et un centre d’un mégawatt refroidi par tours peut consommer 68 000 litres d’eau par jour, dans un pays dont le remplissage des barrages est passé de 23 % en février 2024 à 69,8 % début août 2026, une amplitude qui interdit tout engagement de long terme.
Une souveraineté aux fondations étrangères
Des câbles solides, une conformité plus fragile
L’argument géographique tient. Le Maroc est le seul pays du continent à disposer d’une façade atlantique et d’une façade méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins dont Africa-1 et 2Africa, ce dernier porté par Meta, avec des latences inférieures à 20 millisecondes vers le sud de l’Europe.
La protection des données, second atout revendiqué, gagne à être décrite exactement. Le rapprochement de la loi 09-08, qui date de 2009, avec le règlement européen n’a donné lieu qu’à une étude financée par l’Union européenne, sans modification législative aboutie, et le royaume ne bénéficie d’aucune décision d’adéquation : les transferts reposent sur des clauses contractuelles types. Ce qui permet à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger sans contrevenir à leurs obligations tient d’abord à la Convention 108 du Conseil de l’Europe.
La puce, le modèle et la règle d’exportation
La variable décisive ne se décide ni à Rabat ni à Séoul. La règle américaine dite AI Diffusion, publiée en janvier 2025, plaçait le Maroc dans un deuxième cercle plafonné derrière dix-huit alliés, avant d’être abrogée le 12 mai 2025 ; une exception de licence autorise depuis l’export du calcul avancé vers presque toutes les destinations, et le sous-secrétaire au Commerce Jeffrey Kessler indiquait au Congrès le 14 juillet 2026 que la règle abrogée ne serait pas remplacée.
La pile revendiquée comme souveraine est pourtant étrangère de bout en bout : la puce vient de Nvidia sous licence américaine, la plateforme de Naver Cloud, les modèles en darija et en amazigh du français Mistral AI. Le royaume maîtrise le foncier, l’électricité et le droit applicable ; ni la puce, ni le modèle, ni la règle d’exportation. Se loger entre les pôles d’attraction américain et chinois sans dépendre de l’un ou de l’autre revient à renégocier sans cesse ce que la souveraineté proclamée ne procure pas.
Ce que ces campus laissent sur place
Les emplois, mesurés plutôt qu’annoncés
Les référentiels du secteur situent l’emploi permanent d’un centre de données entre 0,3 et 0,5 poste par mégawatt : un campus de 500 mégawatts vaudrait 150 à 250 postes, à rapporter aux 240 000 emplois numériques visés en 2030. La charte de l’investissement réserve par ailleurs ses primes les plus élevées aux projets dépassant 2 milliards de dirhams et créant plus de 500 emplois : douze milliards pour 125 emplois directs franchissent le premier seuil et pas le second.
Le peering et la formation plutôt que les mètres carrés
Le principe tient debout : tant que les données du continent dorment sur des serveurs installés ailleurs, la valeur qu’elles produisent se comptabilise ailleurs, et ramener ce traitement à Casablanca ou à Dakhla y ancrerait ingénieurs, recettes fiscales et savoir-faire. Un autre levier existe pourtant, moins spectaculaire : le Kenya et le Nigeria n’échangeaient localement qu’environ 30 % de leur trafic Internet en 2012, contre près de 70 % après l’essor de leurs points d’échange.
La réponse au déficit de compétences cloud relevé par Heirs Technologies passe par un réseau plutôt que par un bâtiment. La feuille de route « AI Made in Morocco », lancée le 12 janvier 2026, a fait naître JAZARI ROOT, noyau d’un réseau national d’instituts, et l’institut JAZARI Industrie X.0, signé en mars 2026, associe à Fès trois ministères et quatre universités. En mariant recherche et formation universitaire, ce réseau peut devenir un relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.
Le pari marocain n’est pas déraisonnable, il est plus étroit que son récit. Ce qui est signé tient en 36 mégawatts pour la fin 2027 et 125 emplois directs, quand la communication porte sur deux gigawatts ; entre les deux se glissent un bouclage financier, un premier terrassement, une garantie de fourniture électrique et une licence d’exportation, dont aucun n’est acquis.
Le continent a besoin de ces infrastructures : il abrite 19 % de la population mondiale pour moins de 1 % de la capacité mondiale de centres de données. L’ambition marocaine relève d’une lecture longue des recompositions internationales, et elle exige un travail politique que ni les modèles ni les machines n’exécutent à la place des personnes. Elle a un visage, celui d’Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, qui porte la stratégie data et intelligence artificielle du royaume jusqu’au déploiement des nouveaux centres.
Reste la question posée à toute la région : qui achètera ce calcul, et sous quelles conditions juridiques ? L’appétit d’innovation d’une jeunesse marocaine diplômée est un actif impossible à importer, mais les échéances des prochains mois, du mandat de la MINURSO à la livraison des seize premiers mégawatts, diront lesquels de ces gigawatts deviennent des racks.
Aller plus loin
Pour mesurer l’écart entre une annonce et un engagement, le compte rendu Nexus Core Systems signs Morocco AI factory MoU détaille ce qui a été paraphé au GITEX Africa d’avril 2026, phase par phase, et distingue l’objectif de 500 mégawatts du contrat effectivement conclu.
Le point zéro du dossier se lit dans l’annonce coréenne rapportée par Naver-led consortium to build next-gen AI data center in Morocco, qui donne la composition du consortium, le contrat d’électricité renouvelable avec TAQA et la phase initiale de 40 mégawatts promise pour la fin 2025. Comparer les deux textes suffit à mesurer les glissements de calendrier.
L’inventaire des mégaprojets qui composent les deux gigawatts figure dans l’enquête Le Maroc, futur hub africain de l’IA et des data centers, mais…, d’Iozera à Tétouan au campus semi-public de Ben Guerir, avec l’estimation d’une infrastructure électrique pleinement prête seulement en 2035 et l’analyse de Guy Zibi, de Xalam Analytics, pour qui la demande visée par ces projets est essentiellement européenne.
La chronologie réelle du projet de Dakhla est établie par Morocco plans massive AI center in occupied Western Sahara, qui date de juillet 2025 le partenariat interministériel présenté depuis à trois reprises et formule l’objection juridique adressée aux futurs clients du site.
Le cadre qu’affrontera tout hébergeur européen tient dans le communiqué de presse n° 170/24 de la Cour de justice de l’Union européenne, qui résume les arrêts du 4 octobre 2024 : absence de consentement du peuple du Sahara occidental et méconnaissance du droit à l’autodétermination.
La traduction administrative de cette jurisprudence apparaît dans la note aux opérateurs de la douane française sur les produits originaires du Sahara occidental, qui impose depuis le 3 octobre 2025 de déclarer non plus le Maroc mais la région de récolte : un État membre distingue déjà les deux territoires dans ses flux commerciaux.
Le versant diplomatique, encore ouvert, est décrit par Mohammed Loulichki dans La résolution 2797 du Conseil de sécurité: la solution d’autonomie plébiscitée, qui détaille le vote du 31 octobre 2025, la prorogation du mandat de la MINURSO et la négociation qui s’ouvre.
Rien n’est plus instructif, pour évaluer une annonce de 500 mégawatts à Dakhla, que le dossier What happened to the Dakhla bitcoin wind park?, qui retrace le parc éolien et son centre de calcul annoncés en 2018 au même endroit, le retrait du certificateur et l’effondrement financier du porteur.
Le scénario que le royaume devra éviter est raconté par Energy shortfall problem scuppers Kenya’s $1B Microsoft data center, qui montre un projet d’un milliard de dollars immobilisé non par un manque de capitaux, mais par un réseau national incapable de garantir la puissance demandée.
Pour situer l’ensemble à l’échelle mondiale, le rapport Energy and AI de l’Agence internationale de l’énergie fournit le référentiel : la consommation des centres de données en 2024, sa trajectoire vers 2030 et une ventilation régionale qui place l’Afrique sous un kilowattheure par habitant.
Lus ensemble, ces documents déplacent la question. Le Maroc réunit des atouts rares sur le continent : des câbles, une double façade maritime, une filière renouvelable en avance. Ce qui lui manque n’est ni le foncier ni la volonté politique, mais trois variables qui se décident ailleurs : des puces soumises à un contrôle américain révisable, une puissance réseau que nul ne garantit à cette échéance, et la sécurité juridique d’un site dont l’Europe distingue déjà l’origine. Les mégawatts se construisent ; ces trois variables-là se négocient.
