Le droit européen de l’énergie a tranché il y a vingt ans une question que les électriciens jugeaient théorique : celui qui possède le réseau ne peut pas vendre l’électricité qui y circule. La règle ne présume aucune malveillance. Elle constate qu’un gestionnaire intégré n’a pas besoin de tricher pour avantager ses centrales : il lui suffit de retarder un raccordement ou de laisser une interconnexion sans entretien.
L’intelligence artificielle ouverte s’est dotée d’une infrastructure comparable sans jamais discuter sa gouvernance. Poids de modèles, jeux de données, bibliothèques de compatibilité matérielle et routage des requêtes d’inférence passent par un même service, opéré par une société privée dont nul n’interrogeait la propriété tant qu’elle restait indépendante. The Information rapporte, source proche du dossier à l’appui, que Nvidia s’est entendu pour acquérir Hugging Face au prix de 12,9 milliards de dollars.
Le montant hisserait l’affaire au rang des plus lourdes jamais bouclées par le concepteur de processeurs graphiques, mais nul accord n’est signé : Business Insider, premier à faire état des pourparlers le week-end précédent, avertit qu’ils peuvent encore capoter, et les deux entreprises se sont tues devant les journalistes. Restent à mesurer le poids de la somme pour l’acquéreur, la nature de la neutralité du Hub, ce qu’un fork ne reprendrait pas, les contrôles applicables et la valeur d’une promesse.
Une opération rapportée que personne ne dément
Le silence tient ici lieu de signal. TechCrunch souligne l’anomalie : le groupe, d’ordinaire prompt à rectifier ce qu’il estime erroné, laisse l’information circuler sans la contredire. Dans un dossier où la moindre rumeur déplace des capitalisations, ce mutisme vaut confirmation tacite, sans engager l’entreprise sur un prix ni sur un calendrier.
La veille, le 26 août 2026, Nvidia publiait les résultats de son deuxième trimestre fiscal 2027, clos le 26 juillet : 96,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en hausse de 106 % sur un an, dont 89,0 milliards pour la seule division Data Center, une marge brute de 75,0 % et 59,7 milliards de bénéfice net. Avec près de 99,4 milliards de trésorerie et de titres négociables, les 12,9 milliards pèsent environ 13 % de ses liquidités.
Le goulet par lequel transite l’intelligence artificielle ouverte
Née à New York en 2016 sous l’impulsion de Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, Hugging Face met à disposition plus de 2,5 millions de modèles et près d’un million de jeux de données, pour 13 millions de comptes inscrits. Concevoir, entraîner ou diffuser un modèle ouvert sans passer par là relève de l’exception, moins par préférence que par défaut : c’est là que les poids sont publiés, versionnés, téléchargés et comptés.
Cette centralité ne se réduit pas à un volume de fichiers. La plateforme certifie aussi la filiation des modèles dérivés, la licence attachée à des poids, le compteur de téléchargements qui sert de mesure d’adoption. Une enquête de juillet 2026 auprès de cinquante producteurs et quatre-vingt-quinze utilisateurs de modèles établit que 28 % des premiers et 31 % des seconds remontent la filiation au-delà du parent immédiat. La confiance repose sur l’opérateur, faute de vérification indépendante.
Une table de capitalisation conçue comme un équilibre
La dernière levée remonte au 24 août 2023 : 235 millions de dollars en série D menée par Salesforce Ventures, sur une valorisation de 4,5 milliards. Y figuraient Google, Amazon, Nvidia, AMD, Intel, Qualcomm Ventures, IBM et Sound Ventures, soit les principaux fournisseurs de silicium concurrents réunis au même tour, chacun minoritaire. La neutralité n’était pas une intention affichée : elle était inscrite au capital.
Le refus de 2025 et le prix de 2026
Nvidia avait ensuite tenté d’injecter 500 millions de dollars supplémentaires fin 2025, sur une valorisation de 7 milliards, selon le Financial Times. Hugging Face avait décliné : son directeur général Clément Delangue tenait à ce qu’aucun actionnaire ne puisse, à lui seul, infléchir les décisions de la plateforme. Neuf mois plus tard, l’offre atteint près de trois fois la valorisation de la dernière levée et près du double de celle refusée.
La neutralité n’est pas une promesse, c’est un budget de maintenance
Optimum, ou la compatibilité écrite dans le code
La bibliothèque Optimum, sous licence Apache 2.0, maintient des backends pour Intel avec OpenVINO et les accélérateurs Gaudi, pour AWS avec Inferentia et Trainium, pour AMD avec les GPU Instinct et les unités Ryzen AI, ainsi que pour FuriosaAI, ONNX Runtime et TensorRT-LLM de Nvidia. C’est la couche qui fait tourner un modèle du Hub sur du silicium concurrent. Ce qui se dégrade après un rachat n’est pas une déclaration, c’est une ligne d’entretien.
Le banc d’essai que l’acquéreur possèderait
La plateforme n’héberge pas seulement, elle arbitre. Le Space optimum/llm-perf-leaderboard, alimenté par l’outil optimum-benchmark, publie des mesures comparées de latence, de débit, de mémoire et de consommation énergétique selon le matériel et le backend, et se présente comme un service aux partenaires matériels. L’acquéreur posséderait le banc d’essai sur lequel il est noté.
L’aiguillage du trafic d’inférence
Le Hub aiguille aussi des requêtes. Le service Inference Providers route l’inférence, avec un jeton unique et une interface compatible OpenAI, vers dix-huit fournisseurs dont Cerebras, Groq, Together, Fireworks, Baseten, mais aussi OVHcloud et Scaleway. La politique par défaut retient le débit le plus élevé, arbitrage rendu côté serveur. Le propriétaire de l’aiguillage deviendrait le concurrent direct de la plupart de ceux vers qui il aiguille.
Nvidia n’est pas seulement l’acquéreur potentiel : elle compte parmi les principaux éditeurs du Hub, où la famille Nemotron 3 est publiée jusqu’à l’Ultra 550B mis en ligne le 4 juin 2026. Les liens commerciaux sont anciens, du calcul DGX Cloud accessible depuis la plateforme en août 2023 au service d’inférence sans serveur propulsé par les microservices NIM en juillet 2024. Le rachat ne créerait pas la relation : il en supprimerait la réversibilité.
Ce qui se duplique et ce qui ne se duplique pas
L’emprise se mesure d’abord en dépendances : à la sortie de huggingface_hub 1.0, le 27 octobre 2025, la bibliothèque cliente comptait 113,5 millions de téléchargements mensuels et était déclarée comme dépendance par plus de 200 000 dépôts GitHub et 3 000 paquets PyPI, dont Keras, LangChain, YOLO et NeMo de Nvidia. Elle se mesure ensuite en tonnage : 500 000 dépôts et 20 pétaoctets migrés vers Xet, son stockage adressé par contenu.
La leçon des forks récents
L’open source sait répliquer du code : le basculement de Terraform sous licence BSL en août 2023 a produit OpenTofu, forké le 25 août et accueilli par la Linux Foundation le 20 septembre ; le changement de licence de Redis, en mars 2024, a suscité Valkey en quelques jours. On a dupliqué des fichiers, rien de plus. Vingt pétaoctets de poids, un compteur de téléchargements et treize millions d’inscrits ne se forkent pas, et le seul repli comparable, ModelScope d’Alibaba Cloud, déplacerait la tutelle sans la lever.
Les contrôles qui s’appliqueraient, et ceux qui manquent
Groq, un montage mis en cause au Sénat américain
Nvidia a déjà absorbé un acteur de la couche d’inférence. Le 24 décembre 2025, le groupe annonçait le rachat des actifs de Groq pour environ 20 milliards de dollars, monté non en acquisition mais en licence non exclusive sur la technologie LPU, assortie de l’embauche du fondateur Jonathan Ross et du président Sunny Madra. Le 19 mars 2026, les sénateurs Elizabeth Warren et Richard Blumenthal demandaient à Jensen Huang si ce reverse acquihire visait à échapper au contrôle des concentrations.
Un seuil franchi cent fois
Le rachat de Hugging Face serait, lui, une acquisition classique. Le seuil américain de notification préalable a été porté pour 2026 à 133,9 millions de dollars : une opération à 12,9 milliards se situe près de cent fois au-dessus, notifiable à la FTC comme au ministère de la Justice. Nvidia connaît la suite possible, pour avoir renoncé au rachat d’Arm le 7 février 2022 en passant une charge de 1,353 milliard. Sa plus grosse acquisition menée à terme reste Mellanox, 6,9 milliards en 2020.
L’Europe pourrait rester à la porte
Le chiffre d’affaires de Hugging Face est estimé autour de 150 millions de dollars en rythme annualisé, très en deçà des 250 millions d’euros réalisés dans l’Union que le règlement 139/2004 exige de chacune des parties. La porte de secours s’est refermée le 3 septembre 2024 : par son arrêt Illumina/Grail, la Cour de justice de l’Union a jugé que la Commission ne peut accepter un renvoi au titre de l’article 22 que si l’État demandeur est lui-même compétent.
Nvidia conteste ce mécanisme. Après le renvoi italien qui avait permis d’examiner le rachat de Run:ai, autorisé sans conditions le 20 décembre 2024, le groupe a saisi le Tribunal de l’Union pour faire annuler la décision de renvoi. L’audience s’est tenue les 12 et 13 mars 2026 et l’arrêt reste à venir : selon qu’il confirme ou annule ce renvoi, les États dotés d’un pouvoir d’évocation garderont ou perdront la clé d’entrée des opérations sous les seuils.
Une porte française et un filet britannique
La France ne dispose pas de ce pouvoir : l’Autorité de la concurrence a indiqué le 10 avril 2025 privilégier une évocation sur le modèle danois, hongrois, irlandais et italien, mais aucun projet de loi n’avait été déposé au 31 décembre 2025. Une autre porte reste ouverte : HUGGING FACE SAS est immatriculée à Paris sous le numéro 822 168 043 depuis le 1er août 2016, et la recherche en intelligence artificielle compte parmi les technologies critiques soumises à autorisation de Bercy.
Ce contrôle des investissements étrangers ne poursuit pas les buts du droit de la concurrence et s’exerce entité par entité. Le Royaume-Uni, lui, peut depuis le 1er janvier 2025 se saisir d’une opération dès qu’une partie détient au moins 33 % d’un marché de fourniture et y réalise plus de 350 millions de livres, sans qu’aucun chevauchement d’activités soit nécessaire.
Ce que vaut un engagement d’ouverture
Le précédent que chacun invoque dit moins qu’on ne lui fait dire. Notifiée le 14 septembre 2018, l’acquisition de GitHub par Microsoft pour 7,5 milliards de dollars a été autorisée sans conditions en phase I le 19 octobre, la Commission européenne concluant que l’acquéreur n’aurait pas intérêt à dégrader l’ouverture d’une plateforme forte de 28 millions de développeurs. L’engagement d’indépendance n’a pris la forme d’aucune obligation formelle.
La méthode remonte plus loin : dans Oracle/Sun, la Commission a autorisé l’opération sans conditions le 21 janvier 2010 en s’appuyant sur dix engagements publics annoncés un mois plus tôt, dont celui de continuer à publier MySQL sous licence GPL. Des tiers lui avaient reproché de fonder son analyse sur de simples déclarations plutôt que sur des engagements formels.
Une couche devenue dépendance publique
Les modèles Albert, développés depuis juin 2023 par la direction interministérielle du numérique et Etalab pour les agents des services publics, sont distribués sur la plateforme, et le projet européen OpenEuroLLM, démarré le 1er février 2025, emprunte les mêmes canaux. Le Hub joue en outre un rôle documentaire pour le droit européen, puisque les obligations de l’article 53 du règlement sur l’IA s’appliquent depuis le 2 août 2025.
La question posée n’est pas de savoir si Nvidia trahirait une promesse. Un acquéreur peut être loyal et une infrastructure cesser d’être neutre par le seul jeu d’arbitrages ordinaires : une équipe réaffectée, un backend en retard d’une génération de puces, un critère de classement reformulé, une intégration native plus rapide parce qu’elle est développée dans le même bâtiment.
Ce que le dossier révèle, c’est l’absence de dispositif. Le droit des concentrations se déclenche sur des seuils de chiffre d’affaires, et la cible en réalise trop peu pour être vue depuis Bruxelles ; le contrôle américain s’appliquera, mais il évalue des marchés, non la gouvernance d’un bien commun ; le contrôle des investissements étrangers protège une entité, pas un écosystème.
Les infrastructures qui ont duré ont fini par se doter d’un mécanisme : la séparation patrimoniale pour les réseaux électriques, la fondation pour le noyau Linux ou PyTorch, la gouvernance multipartite pour les noms de domaine. L’IA ouverte a bâti sa couche de distribution à une vitesse qui lui a fait sauter cette étape, s’en remettant à l’équilibre d’une table de capitalisation et à la parole de trois fondateurs. Ce dispositif informel a tenu neuf ans, et l’offre rapportée en mesure la solidité.
Aller plus loin
L’échelle de l’opération se lit dans le communiqué de résultats du deuxième trimestre 2027 de NVIDIA, publié la veille : 96,2 milliards de dollars de revenus trimestriels, 89,0 pour la seule division Data Center et 99,4 milliards de trésorerie. Les 12,9 milliards n’y pèsent pas le quart d’un bénéfice trimestriel.
La neutralité matérielle cesse d’être une abstraction quand on ouvre le dépôt huggingface/optimum, dont les backends couvrent OpenVINO et Gaudi chez Intel, Inferentia et Trainium chez AWS, Instinct et Ryzen AI chez AMD. Sous licence Apache 2.0, ce code est ce qu’un propriétaire peut laisser dépérir sans rien annoncer.
Le problème de l’arbitre racheté par un joueur s’observe sur le LLM-Perf Leaderboard, banc d’essai hébergé par la plateforme, qui compare débit, latence et consommation énergétique selon le matériel et le backend et se présente aux fabricants de puces comme un service. L’acquéreur pressenti figure parmi les mesurés.
Le mécanisme où se jouerait l’auto-préférence est décrit sans détour dans la documentation du service Inference Providers : un jeton unique, une interface compatible OpenAI, dix-huit fournisseurs dont Cerebras, Groq et Scaleway, un routage par défaut vers le débit le plus élevé. Ce classement, arbitré côté serveur, distribue la demande entre des puces rivales.
Ce qui rend le Hub non duplicable se lit dans le billet d’ingénierie Migrating the Hub from Git LFS to Xet, qui raconte la migration en six mois de 500 000 dépôts et 20 pétaoctets vers un stockage adressé par contenu, avec des pointes de débit autour de 300 Gb/s. Un fork reprend des fichiers, jamais vingt pétaoctets de poids.
Le raisonnement européen sur les plateformes ouvertes gagne à être lu dans le texte, et la décision M.8994 sur le rachat de GitHub par Microsoft autorise l’opération sans conditions, au motif que l’acquéreur n’aurait pas intérêt à dégrader l’ouverture de la plateforme. Aucun engagement formel n’accompagne ce raisonnement.
Bruxelles n’a examiné qu’une fois une acquisition de Nvidia sous l’angle de l’interopérabilité, dans le dossier Run:ai, et le communiqué d’autorisation de l’affaire M.11766 détaille la théorie du préjudice retenue : un logiciel dont la compatibilité avec les GPU concurrents pourrait se dégrader.
Le levier français absent des récits tient dans la liste des secteurs soumis à autorisation préalable du ministre de l’Économie, qui range la recherche en intelligence artificielle parmi les technologies critiques. Elle vise une entité, non un marché.
L’autre issue existe et l’IA l’a déjà empruntée : le communiqué Meta Transitions PyTorch to the Linux Foundation acte le transfert d’une brique fondamentale à une fondation dont le conseil réunit AMD, AWS, Google Cloud, Meta, Microsoft Azure et Nvidia. Le motif invoqué, un foyer neutre, décrit la situation du Hub.
La mesure de l’écosystème que l’opération placerait sous une seule main vient de la recherche, et l’étude Economies of Open Intelligence retrace l’historique des téléchargements de 851 000 modèles entre juin 2020 et août 2025, documentant le déplacement du pouvoir vers des développeurs non affiliés et vers l’industrie chinoise.
Lus ensemble, ces documents déplacent la question. Ils ne disent pas si l’ouverture du Hub survivrait au changement de propriétaire ; ils montrent que rien, ni dans les seuils de notification, ni dans les précédents d’autorisation, ni dans la gouvernance de la plateforme, ne permettrait de l’y contraindre autrement que par la confiance. La neutralité d’une infrastructure a toujours tenu à des mécanismes explicites, et l’IA ouverte s’est développée sans s’en construire un.
