Le droit de la guerre a déjà eu affaire à une machine qui tue sans personne derrière elle. La mine automatique, abandonnée à son mécanisme, occupa les diplomates de La Haye en 1907 : la convention VIII ne l’interdit pas, elle lui imposa une horloge. Une mine dérivante devait devenir inoffensive une heure après que celui qui l’avait posée en eut perdu le contrôle. L’autonomie était tolérée à condition d’être bornée. Un quadricoptère muni d’une caméra et d’un classifieur d’images rouvre la question avec un écart décisif : la mine attend, le drone cherche. C’est cette différence que la diplomatie tente de nommer depuis treize ans.
Alexander Kokhanovskyy, fabricant de drones ukrainien, affirme qu’une dizaine d’appareils entièrement autonomes ont tué des soldats russes lors d’un essai sur la ligne de front, sans liaison et sans validation humaine au moment du tir. Restent à établir ce qui demeure invérifiable, pourquoi la révélation tombe quand son auteur réclame un assouplissement réglementaire, ce que le brouillage impose au champ de bataille, et ce qui se jouera à Genève cet automne.
Dix drones, aucune liaison vidéo, aucune confirmation officielle
Le récit tient en quelques paramètres. Dix quadricoptères autonomes surnommés « Terminator » auraient été lâchés il y a deux ans près de Bakhmout et de Tchassiv Iar, réglés pour parcourir de trois à cinq kilomètres en territoire disputé et pour désigner eux-mêmes ce qu’ils frappaient, personne au bout d’une liaison, aucune image renvoyée pendant le vol. Des appareils pilotés dépêchés ensuite sur zone ont dressé le décompte : plusieurs soldats russes tués, un camion détruit. Devant la presse réunie par l’ambassade d’Ukraine, le fabricant a résumé : « On le lance et on sait que tout sera anéanti, tout ce qui se trouvera dans cette zone sera détruit. »
Ce que personne n’a pu vérifier
L’information ne vient d’aucune annonce officielle mais d’un entretien accordé à Matthew Sparkes pour New Scientist, publié le 10 juin 2026 et repris dans la semaine par Slashdot et Futurism. Kokhanovskyy dirige Aero Center et a fourni la technologie sans assister à l’essai, mené par une unité non identifiée. Aucune vidéo n’existe, le mode autonome supposant l’absence de liaison ; le ministère ukrainien de la Défense n’a pas commenté ; aucune source indépendante ne corrobore le bilan.
Une chronologie qui ne se referme pas
La datation résiste mal à l’examen. « Il y a deux ans », depuis juin 2026, renvoie au milieu de 2024. Or Bakhmout est tombée aux mains des Russes en mai 2023, la contre-offensive ukrainienne s’est achevée à l’automne 2023, et la bataille de Tchassiv Iar a commencé le 6 avril 2024 comme un assaut russe. Un essai mené pendant une poussée de reconquête auprès de ces deux villes ne peut relever à la fois de 2024 et de la contre-offensive.
Une révélation qui sert un plaidoyer réglementaire
Le fabricant ne raconte pas un épisode clos par goût de la confession. Aero Center développe ALITA, une batterie d’interception automatisée de seize rampes et soixante-quatre drones, dirigée contre les Shahed et les hélicoptères, avec une vitesse annoncée de 450 kilomètres par heure et une livraison visée en octobre ; sous les règles actuelles, elle exige deux opérateurs humains. Les lancements de Shahed sont passés de 334 par mois en janvier 2024 à plus de 4 000 en août 2025.
Le commandant Danylo Polozhukhno, du 21e régiment de systèmes sans pilote, a rappelé la règle au même magazine : « Nous n’utilisons pas de systèmes de drones entièrement autonomes qui sélectionnent et engagent des cibles indépendamment de toute intervention humaine. » La règle ukrainienne ne proscrit pas l’autonomie mais le geste ultime contre des humains ; l’essai décrit serait une exception aujourd’hui suspendue, et son assouplissement se discuterait.
L’autonomie comme conséquence du brouillage
Le moteur de l’autonomisation n’est pas idéologique, il est électromagnétique. La guerre électronique coupe la liaison radio dans les derniers instants d’une attaque, et le guidage terminal par vision machine prend la main sur les quatre à cinq cents derniers mètres : l’alternative n’oppose pas un drone piloté à un drone autonome, mais un drone perdu à un drone qui finit seul. Franchir ce seuil coûte une centaine de dollars, prix du module TFL-1 de la société ukrainienne The Fourth Law, et fait passer selon le CSIS le taux de réussite d’une frappe de 10 ou 20 % à 70 ou 80 %.
Le V2U russe et ce que les capteurs ne voient pas
L’avance ukrainienne n’a rien d’un monopole. Le drone russe V2U, décrit par le renseignement militaire ukrainien le 9 juin 2025, embarque un module Nvidia Jetson Orin sur une carte chinoise vendue 380 dollars dans le commerce, avec 128 gigaoctets de bases de terrain et de cibles ; il trouve, sélectionne et engage seul. Sa faible discrimination l’a conduit à frapper des toilettes publiques prises pour des véhicules. Kateryna Bondar, du CSIS, estime qu’il faudra « deux ou trois ans » pour une autonomie complète et « encore dix ou quinze ans » avant que l’humain sorte des boucles de décision.
Ce que pèse un camion détruit dans une guerre de drones
Au récit manque un dénominateur. L’Ukraine a produit deux millions de drones en 2024 et plus de quatre millions en 2025 ; elle en vise plus de sept millions en 2026, cinq à six selon le Council on Foreign Relations. Les drones causent 75 à 85 % des pertes sur la ligne de front et frappent jusqu’à cent kilomètres derrière elle. Quelques soldats et un camion ne pèsent rien statistiquement : l’épisode vaut par la catégorie qu’il inaugure, une mort sans ordre de tir.
Le robot humanoïde ramené à ses essais
Deux robots humanoïdes Phantom MK-1, expédiés par la start-up américaine Foundation, sont arrivés en Ukraine avec une promesse affichée : tenir un jour le rôle du combattant. Le détail des missions reste confidentiel, et l’épisode dit surtout la convoitise d’une industrie de défense pour des machines qui retireraient l’homme des endroits où l’on meurt. Le bilan des essais, publié le 31 mai 2026, ramène l’objet à ses dimensions : deux exemplaires cantonnés à la logistique, 20 kilogrammes de charge utile, 150 000 dollars l’unité.
L’humain dans la boucle et ce qu’il y fait
Aucune armée contemporaine ne se passe plus de traitement automatique : le renseignement se dépouille par masses, la désignation d’objectifs se calcule, une part de la navigation se délègue. Les forces américaines exploitent un outil qui trie les objectifs au combat et laisse, sur le papier, un opérateur trancher avant le tir : Maven Smart System, dont le plafond contractuel atteint 1,3 milliard de dollars.
Vingt secondes pour approuver
La nuance n’a rien de théorique. L’enquête de +972 Magazine et Local Call publiée le 3 avril 2024 sur le système israélien Lavender décrivait 37 000 personnes désignées comme cibles, un taux d’erreur estimé à 10 %, des opérateurs servant de tampon avec parfois vingt secondes par nom. Le précédent est ancien : en mars 2003, des Patriot ont abattu en Irak un Tornado britannique puis un F/A-18 américain, sous un protocole que le Defense Science Board a jugé « largement automatique ».
Un vide juridique qui a un calendrier
La montée en puissance de ces armes laisse les États devant une question qu’ils n’ont pas tranchée : nulle prohibition internationale ne les vise, et personne ne sait à qui imputer un tir. Le secrétaire général des Nations unies António Guterres a déclaré l’an passé qu’« il n’y a pas de place pour les systèmes d’armes autonomes létaux dans notre monde », citant le risque d’une méprise, d’un engrenage que rien n’arrête, d’une entorse au droit des conflits armés. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’une première fois s’annonce : en 2021, un rapport onusien sur la Libye décrivait des Kargu-2 turcs programmés pour frapper sans liaison.
La ligne de partage du CICR
Le débat public oppose l’humain à la machine ; la doctrine humanitaire oppose les cibles entre elles. La position du Comité international de la Croix-Rouge, formalisée le 12 mai 2021, tient en deux interdictions et une régulation : proscrire les systèmes imprévisibles, proscrire ceux qui visent des personnes, encadrer les autres par des limites de cible, de durée et de zone. Un intercepteur lancé contre un Shahed n’émeut personne ; un quadricoptère lâché sur une zone habitée relève de l’autre catégorie. C’est la ligne qu’un appel conjoint du secrétaire général et du président du CICR, le 5 octobre 2023, voulait consacrer avant la fin de 2026.
Ce qui se jouera à Genève à l’automne
Parler de vide suppose qu’aucun texte n’existe. Le président du Groupe d’experts gouvernementaux a diffusé le 18 décembre 2025 un projet d’instrument en cinq sections, révisé le 5 juin 2026 après une première lecture en mars. La session de mars a déplacé le rapport de force : les États jugeant le texte mûr pour négocier sont passés de plus de 40 à plus de 70 en une semaine. La délégation américaine y a refusé « contrôle humain » au profit de « jugement et diligence humains de bonne foi », formule que la majorité a tenue pour insuffisante.
Le blocage est structurel : la Convention sur certaines armes classiques décide par consensus, veto de fait pour la Russie et les États-Unis. Le 1er décembre 2025, l’Assemblée générale adoptait une résolution sur ces armes par 164 voix contre 6 — Biélorussie, Burundi, Corée du Nord, Israël, Russie, États-Unis — et 7 abstentions, sans mandater de négociation. Le groupe siégera du 31 août au 4 septembre, puis remettra son rapport à la Septième Conférence d’examen, convoquée du 16 au 20 novembre au Palais des Nations.
Trois issues restent ouvertes. Une négociation ferait passer le sujet du registre consultatif au registre conventionnel et obligerait chaque État à écrire sa position ; une prolongation du mandat reconduirait un format sans résultat depuis 2013 ; un statu quo laisserait le champ aux doctrines nationales, c’est-à-dire à la vitesse du terrain. L’Ukraine, d’où vient la revendication, n’a jamais déclaré de position sur un instrument contraignant.
Les doctrines nationales et l’angle mort du droit européen
La France a tranché sur le papier. L’avis du Comité d’éthique de la défense du 29 avril 2021 sépare les systèmes d’armes létaux autonomes, programmés pour faire évoluer leurs règles au-delà du cadre d’emploi initial et pour décider sans appréciation de situation par le commandement, de ceux qui gardent leur autonomie sous maîtrise humaine ; le pays refuse d’employer, de fabriquer et d’exporter les premiers, et soumet les seconds aux cinq C, commandement, contrôle des risques, conformité, connaissance et confiance. La définition est si étroite qu’elle laisse passer le cas concret : un drone à paramètres fixes, lâché sur une zone délimitée pour une durée bornée, ne modifie aucune de ses règles.
Une arme que l’inspection ne peut pas voir
Côté américain, la référence n’est pas une loi mais la directive 3000.09 du Pentagone, rééditée le 25 janvier 2023 : elle impose une revue de haut niveau avant développement et déploiement, mais permet de la lever pour besoin militaire urgent. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, lui, exclut par son article 2 les systèmes utilisés exclusivement à des fins militaires ; le mot décisif est « exclusivement », un module de vision à double usage restant dans son champ.
Reste l’obstacle propre au dossier. L’autonomie est une propriété du logiciel : une arme autonome et une arme télépilotée peuvent être physiquement identiques, et une mise à jour suffit à franchir le seuil. Les pistes discutées portent sur des inspections intrusives ou sur le contrôle du calcul embarqué, comme pour les matières fissiles.
Ce qui a été rendu public à la mi-juin est une revendication, pas un procès-verbal : elle émane d’un industriel absent de l’essai, porte sur un épisode qu’aucune image n’atteste et sert la demande d’assouplissement d’une règle qui limite son prochain produit. La catégorie qu’elle nomme existe pourtant des deux côtés du front.
La ligne qui sera tracée à Genève, si elle l’est, ne séparera pas l’humain de la machine mais les cibles entre elles. Un intercepteur lancé contre un Shahed et un quadricoptère lâché sur une tranchée partagent calculateur, capteur et parfois code ; seul l’objet visé les distingue. C’est une frontière que le droit sait écrire et que la technique ne sait pas rendre visible.
Borner une mine par une heure d’horloge créait une obligation vérifiable parce que le mécanisme était dans l’objet ; le contrôle se déplace vers l’amont, vers les puces. Reste la garantie que tous les États invoquent, celle du validateur humain : vingt secondes par nom à Gaza, un protocole largement automatique en Irak, deux opérateurs pour soixante-quatre drones en Ukraine. Le rendez-vous de novembre décidera moins de l’avenir des robots tueurs que de ce que les États acceptent de laisser vérifier.
Aller plus loin
Le calendrier des deux sessions de l’année, le mandat adopté en 2025 et les versions du texte de négociation sont réunis sur la page du Groupe d’experts gouvernementaux sur les systèmes d’armes létaux autonomes, dont la bibliothèque transforme le vide juridique invoqué de toutes parts en un processus daté.
Tout converge vers un rendez-vous dont la page de la Septième Conférence d’examen de la Convention sur certaines armes classiques donne les dates, le lieu et les pièces préparatoires. Ces cinq jours trancheront entre l’ouverture d’une négociation, la reconduction du groupe d’experts et le statu quo.
Ce qui se dit dans la salle échappe aux comptes rendus officiels, d’où l’intérêt du bulletin CCW Report consacré à la session de mars 2026, qui suit la montée de plus de quarante à plus de soixante-dix États favorables à la négociation et la bataille autour du mot « contrôle ».
Le rapport de force chiffré tient dans le compte rendu de l’adoption des résolutions de la Première Commission de l’Assemblée générale, qui donne le décompte du vote de décembre 2025 et la liste des six opposants. On y mesure l’écart entre une majorité écrasante et une règle de consensus qui la neutralise.
Pour juger un cas plutôt que s’en indigner, la position du Comité international de la Croix-Rouge sur les systèmes d’armes autonomes fournit le critère le plus opérant : elle sépare ce qui devrait être interdit de ce qui peut être encadré, et place la frontière sur la nature de la cible.
La réponse d’un État européen figure dans l’avis du Comité d’éthique de la défense sur l’intégration de l’autonomie dans les systèmes d’armes létaux, dont les recommandations valent par la définition très étroite de ce que le pays s’interdit.
L’état de la technique au printemps se lit dans l’enquête The Coming Drone-War Inflection in Ukraine, qui met des prix sur les modules d’autonomie, décrit le matériel embarqué des deux camps et recueille auprès des ingénieurs les délais qu’ils jugent nécessaires.
Les ordres de grandeur qui manquent à un récit d’épisode isolé sont rassemblés dans l’analyse How Ukraine’s Drone Innovation Reversed Russia’s Momentum, du volume annuel de production à la part des pertes imputables aux drones et à la dépendance déclinante aux composants chinois.
La symétrie du front apparaît dans le démontage du drone russe V2U par le renseignement militaire ukrainien, qui détaille les composants, leur prix dans le commerce et la base embarquée. L’autonomie létale y est ce qu’elle est devenue, un assemblage d’électronique disponible.
Sur ce que vaut la validation humaine, l’enquête Lavender: The AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza reste le document de référence : elle décrit une chaîne où la présence d’un opérateur était formellement respectée et vidée de son objet.
Lus ensemble, ces documents déplacent le sujet. Le fait brut demeure invérifiable, mais il n’est plus l’information principale : celle-ci tient dans le prix d’un module de guidage, dans un taux de réussite qui quadruple, dans un projet d’instrument que plus de soixante-dix États jugent mûr et que six suffisent à retenir. La technique a franchi le seuil par le bas, quand le droit a un texte sans avoir la procédure pour l’adopter.
