En 1981, IBM lance son ordinateur personnel en l’assemblant pour l’essentiel avec des pièces venues d’ailleurs : un processeur d’Intel, un système d’exploitation de Microsoft. La machine porte son nom, mais la valeur file vers ceux qui détiennent la puce et le logiciel, à mesure que les fabricants de compatibles font du boîtier une marchandise. IBM finira par céder son activité de PC au chinois Lenovo en 2005.
Les robots humanoïdes rejouent cette partie à trois : le corps, fait de moteurs, d’articulations et de mains ; l’ordinateur de bord, qui exécute les modèles ; le logiciel, qui perçoit et décide. D’après le site américain The Information, Meta a conçu avec le fabricant chinois Fourier un humanoïde expérimental, Max, doté d’un ordinateur de bord de Nvidia. Le groupe, qui a bâti sa fortune sur les réseaux sociaux et la publicité, parle de recherche, sans projet de vente.
Reste à séparer ce que rapporte l’enquête de ce que confirme Meta, puis à examiner le corps fourni par Fourier, le cerveau signé Nvidia, la doctrine du groupe, l’intérêt d’un prototype sans produit, la dépendance à un fabricant chinois, les capteurs d’un groupe publicitaire dans les foyers et la distance qui sépare Max d’un robot ménager.
Une enquête de presse, une confirmation partielle
Un prototype mis au point en trois mois
L’enquête, signée Jyoti Mann et fondée sur des sources proches du projet, a paru le samedi 31 octobre ; The Next Web l’a reprise le lendemain, sans l’avoir vérifiée par lui-même. Selon The Information, Meta a mis au point avec Fourier, en trois mois environ, un humanoïde appelé en interne Max : à peu près 1,5 mètre pour 48 kilogrammes, un écran en guise de visage qui imite des expressions, des haut-parleurs dans le torse, des mains à cinq doigts pour saisir de petits objets et, pour ordinateur de bord, un Jetson Thor de Nvidia.
Li-Chen Miller, vice-présidente chargée des produits robotiques de Meta, aurait passé près de deux mois dans l’usine de Fourier à Shanghai, et le robot aurait été montré à des salariés lors d’un sommet interne fin août. Un successeur, Max 2, serait en chantier depuis septembre : torse redessiné, mains plus précises, projecteur et capteurs supplémentaires pour affronter les escaliers. Meta recruterait aussi des ingénieurs à Shanghai et à Shenzhen, pour le prototypage et une éventuelle fabrication à grande échelle.
Ce que Meta confirme, et ce qu’elle laisse ouvert
La parole de l’entreprise est plus étroite. Meta a fait savoir à The Information que ce partenariat relevait de la recherche et de l’expérimentation internes, et un porte-parole a précisé qu’elle ne prévoyait pas de vendre les robots qui en sont issus ; selon une source du journal, aucune date de lancement n’est fixée. La collaboration est donc reconnue, ses détails ne reposant que sur l’enquête. Max n’a pas été présenté au public, aucun produit n’est annoncé, et Meta, sans hâte de vendre des humanoïdes, reste très discrète sur sa robotique.
Le corps chinois, le cerveau américain
Fourier, des hôpitaux aux humanoïdes
Fondée en 2015 à Shanghai, Fourier s’est d’abord fait connaître dans la rééducation, avec des exosquelettes et des appareils pour les membres, utilisés par plus de 2 000 organisations et hôpitaux dans plus de 40 pays et régions. Elle a lancé en décembre 2023 la production de son premier humanoïde, le GR-1, puis troqué en juillet 2024 son nom de Fourier Intelligence contre celui de Fourier, la rééducation passant à une filiale, Fourier Rehab. Nvidia la citait dès mars 2024 parmi ses partenaires humanoïdes, à l’annonce de Jetson Thor et du modèle de fondation GR00T.
Le GR-3, présenté le 6 août 2025 comme un robot de compagnie pour enfants et personnes âgées, donne la mesure de ce savoir-faire : 165 centimètres, 71 kilogrammes, jusqu’à 12 degrés de liberté par main, quatre microphones, une caméra couleur et une caméra à lumière structurée pour reconnaître les visages, 31 capteurs de pression. Selon The Information, Max n’en est pas une copie rebaptisée, mais une plateforme qui puise dans trois générations de robots Fourier, proportions, tête, écran et caméras revus.
Jetson Thor, l’ordinateur de bord de toute une filière
Disponible depuis le 25 août 2025, Jetson Thor démarre à 3 499 dollars en kit de développement, pour un processeur graphique Blackwell, 128 gigaoctets de mémoire et jusqu’à 2 070 téraflops en précision FP4 sous 130 watts ; les modules de série partent de 2 999 dollars l’unité par lots de mille. Meta figurait parmi ses premiers adoptants, avec Boston Dynamics ou Figure. La semaine où Max a été révélé, Nvidia s’est engagée à investir 3 milliards de dollars dans l’augmentation de capital lancée par Meta le 26 octobre et à élargir leur collaboration sur les modèles Muse.
Ce que Meta garde pour elle
Une équipe logée dans Reality Labs
Le 14 février 2025, un mémo d’Andrew Bosworth consulté par Reuters et Bloomberg annonçait au sein de Reality Labs, la division des casques et des lunettes, une équipe robotique confiée à Marc Whitten, ancien patron de Cruise : Meta voulait ses propres humanoïdes, d’abord pour les tâches ménagères, et fournir intelligence artificielle, capteurs et logiciels à d’autres fabricants. Ning Li a pris la tête de l’ingénierie en février 2025, et Li-Chen Miller, venue des lunettes connectées, est devenue la première responsable produit de l’équipe en septembre 2025. Aucun budget n’est publié : la robotique se fond dans Reality Labs, qui a perdu 4,13 milliards de dollars au troisième trimestre 2026 pour 443 millions de revenus.
Le pari du logiciel
Fin septembre 2025, Andrew Bosworth, directeur technique du groupe, qualifiait les humanoïdes de pari de la taille de la réalité augmentée et défendait un modèle de licence logicielle à la manière d’Android : selon lui, le goulot d’étranglement n’est pas le matériel mais le logiciel. Max applique cette doctrine. Bouclé le 1er mai selon le groupe, pour un montant non divulgué, le rachat d’Assured Robot Intelligence, concepteur de modèles d’intelligence artificielle pour robots, la prolonge : ses cofondateurs, Lerrel Pinto et Xiaolong Wang, ont rejoint Meta Superintelligence Labs, et Meta situe la start-up « à la frontière de l’intelligence robotique ».
Un prototype de recherche, sans produit à vendre
Un corps pour l’agent Muse
Au-delà de ses grands modèles de langage, dont l’un des plus avancés rivalise, au prix d’investissements considérables, avec les meilleurs du secteur, Meta a lancé le 8 septembre Muse, son agent personnel, puis publié le 15 octobre un modèle ouvert, Muse Spark Open. Selon The Information, elle voit dans les humanoïdes la forme physique de Muse et espère leur confier à terme des tâches ménagères. Le cahier des charges rapporté privilégie l’échange : reconnaître une commande vocale à cinq mètres environ et un salut de la main à trois, soutenir un regard, signaler s’il écoute, traite une demande, parle ou hésite. Ce sont des objectifs, non des capacités démontrées.
Ce que rapporte un robot qu’on ne vend pas
Un prototype sans débouché commercial n’est pas sans retour : il permet d’éprouver un agent dans un corps, de recueillir des données d’interaction et de manipulation que la simulation restitue mal, et d’offrir aux chercheurs d’Assured Robot Intelligence un matériel maîtrisé. Le chantier rapporté de Max 2, ouvert en septembre, donne la cadence d’un laboratoire qui itère. Avec 135 à 145 milliards de dollars d’investissements prévus en 2026, le groupe dirigé par Mark Zuckerberg pourrait y engager bien davantage, sur un marché que beaucoup voient s’envoler.
Un fabricant chinois au moment où Washington se raidit
Le 28 octobre, trois jours avant les révélations de The Information, Donald Trump a signé une proclamation au titre de la section 232, qui reprend la conclusion du département du Commerce : les importations de robots, de machines industrielles et de leurs composants menacent la sécurité nationale. Aucun droit de douane n’est imposé à ce stade ; le Commerce et le représentant américain au commerce doivent négocier avec les partenaires et faire le point sous 180 jours. La Chine n’est pas nommée, mais le Commerce prête des risques particuliers aux équipements de « certaines entités étrangères », dont les systèmes traitent des données sensibles.
Si ces négociations débouchent sur des droits de douane ou des restrictions ciblées, un prototype bâti avec un fabricant de Shanghai deviendrait un point d’exposition pour Meta ; si elles aboutissent à des accords, la chaîne resterait praticable. Le précédent d’iRobot montre jusqu’où peut aller la dépendance : entré en Chapter 11 le 14 décembre 2025, le concepteur des Roomba a été repris le 23 janvier 2026 par son principal sous-traitant et créancier, le chinois Shenzhen PICEA Robotics, et une filiale, iRobot Safe, dirigée par un conseil de citoyens américains, a été créée pour protéger les données des consommateurs du pays.
Des capteurs Meta dans les foyers
Faire entrer un robot de Meta dans un logement pose la question des données qu’il y capterait. Le modèle économique du groupe repose sur la publicité ciblée et s’étend déjà aux assistants : depuis le 16 décembre 2025, les conversations écrites et vocales avec Meta AI servent à personnaliser contenus et publicités sur Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger, sans possibilité de refus ; l’Union européenne, le Royaume-Uni et la Corée du Sud ont été exclus au lancement, et le groupe dit écarter les sujets sensibles. Les objectifs fixés à Max supposent une écoute à cinq mètres et des caméras attentives aux gestes et au regard ; Meta n’a rien dit de ce qu’un tel robot verrait, conserverait ou transmettrait.
L’histoire des robots domestiques montre jusqu’où voyagent les images qu’ils captent. En 2020, des Roomba J7 de développement ont photographié des scènes intimes, dont une femme aux toilettes ; transmis à Scale AI pour annotation, les clichés ont fini dans des groupes Facebook et Discord, publiés par des sous-traitants au Venezuela, et iRobot a indiqué avoir confié plus de 2 millions d’images à ce seul prestataire. Entraîner un robot suppose que des humains regardent ce qu’il a vu.
Entre Max et le robot qui fait le ménage
Ce que mesurent les bancs d’essai
Au défi BEHAVIOR de Stanford, cinquante tâches ménagères complètes en simulation photoréaliste, l’équipe lauréate de l’édition 2025 n’en a mené à terme qu’environ 12 %, pour un score partiel de 26 %, celle de Nvidia Research suivant à 25 %. Les constructeurs publient leurs propres mesures : Google DeepMind a accompagné le 30 juillet Gemini Robotics 2 de taux de réussite tâche par tâche, Figure a revendiqué le 17 septembre, avec Helix 2.5, 56 % de corvées réussies par son Figure 03 dans trente logements inconnus, et 1X a ouvert en octobre 2025 les précommandes de NEO avec un mode où un employé pilote le robot à distance. Max n’a ni taux de réussite publié, ni calendrier, ni prix.
Des prévisions à lire comme des paris
Reste l’argument du marché, qui explique l’intérêt de Meta sans rien démontrer. Elon Musk, patron de Tesla, qui développe l’humanoïde Optimus et a commencé à en construire, prédisait en octobre 2024 au moins 10 milliards d’humanoïdes en service à l’horizon 2040, vendus de 20 000 à 25 000 dollars. La banque d’affaires Morgan Stanley chiffrait en mai 2025 le marché à 5 000 milliards de dollars en 2050, pour environ un milliard d’unités, dont quelque 90 % dans l’industrie et le commerce, loin des foyers. Ce sont des paris, que Meta prend tôt, avec un prototype qui ne l’engage à rien.
À en croire l’enquête, Max condense la répartition des rôles qui se dessine dans le secteur : un corps tiré des humanoïdes d’un spécialiste chinois de la rééducation, un ordinateur de bord que Nvidia vend à toute la filière, une intelligence que Meta entend développer elle-même. Le groupe semble avoir choisi la place qui, en 1981, avait échappé à IBM : celle du logiciel qui décide, plutôt que celle de l’assembleur.
Ce que l’on sait reste mince : une enquête de presse, une déclaration qui reconnaît la collaboration en la cantonnant à la recherche, l’assurance qu’aucune vente n’est prévue. Le reste se lit dans des documents antérieurs, du mémo de février 2025 aux comptes de Reality Labs, où la robotique n’a pas de ligne propre. Un prototype dont on ne publie ni les performances ni le coût ne se juge pas : il se situe.
Les questions qu’il soulève dépassent Meta. L’une est industrielle : les négociations ouvertes le 28 octobre diront à quelles conditions un corps de robot pourra encore venir de Shanghai. Une autre touche à la vie privée : un humanoïde qui écoute, regarde et retient prolongerait jusque dans le salon un modèle économique fondé sur la donnée. La dernière est technique : tant que les meilleures équipes du défi de Stanford ne mènent à terme qu’environ une tâche ménagère sur huit, en simulation, le robot qui fait le ménage reste une promesse, et les milliards prédits une hypothèse.
Aller plus loin
La reprise la plus complète de l’enquête de The Information est l’article Meta built a humanoid robot with China’s Fourier, The Information reports, de The Next Web, qui réunit les caractéristiques de Max, la déclaration de Meta, le chantier de Max 2 et le lien avec Muse, en signalant que le rapport n’a pas été vérifié de manière indépendante.
Le parcours de Fourier, de la rééducation aux humanoïdes, est retracé dans Fourier Intelligence rebrands to Fourier and Fourier Rehab, article de The Robot Report qui chiffre sa clientèle hospitalière, rappelle la mise en production du GR-1 et explique le transfert de l’activité médicale à Fourier Rehab.
Le cerveau de Max est décrit dans le communiqué de Nvidia sur la disponibilité de Jetson Thor, daté du 25 août 2025, qui donne le prix du kit, ses performances revendiquées et la liste des premiers adoptants, où Meta figurait déjà.
L’acte de naissance de la robotique chez Meta est rapporté par la dépêche Meta plans investments into AI-driven humanoid robots, memo shows, qui cite le mémo d’Andrew Bosworth et expose la double ambition du groupe : ses propres robots ménagers, et une plateforme pour les autres fabricants.
L’organisation de l’équipe se lit dans l’enquête de Business Insider sur les recrues de la robotique de Meta, qui détaille les rôles de Marc Whitten, de Ning Li et de Sangbae Kim, ainsi que l’arrivée de Li-Chen Miller, venue des lunettes connectées.
Le cadre américain s’éclaire avec l’analyse de la proclamation du 28 octobre par le cabinet Mayer Brown, qui souligne l’absence de droits de douane à ce stade, le délai de 180 jours et les risques que le Commerce associe aux équipements de certaines entités étrangères.
La règle qui régit l’usage publicitaire des échanges avec l’assistant de Meta est exposée dans l’article Meta will listen into AI conversations to personalize ads de The Register, qui en précise le calendrier, les pays exclus et l’absence d’option de refus partout ailleurs.
Le trajet des images d’un robot domestique est reconstitué par l’enquête A Roomba recorded a woman on the toilet. How did screenshots end up on Facebook? de MIT Technology Review, qui suit les clichés de la caméra jusqu’aux annotateurs sous-traitants et à leurs groupes de discussion.
La reprise d’un fabricant américain par son sous-traitant chinois est documentée par le communiqué d’iRobot sur la transaction avec Picea, daté du 23 janvier 2026 et joint à son formulaire 8-K, qui détaille aussi la création d’iRobot Safe pour les données des foyers américains.
L’état de l’art en tâches ménagères se mesure dans Task adaptation of Vision-Language-Action model: 1st Place Solution for the 2025 BEHAVIOR Challenge, où l’équipe lauréate du défi de Stanford décrit sa méthode et ses scores, sans cacher qu’ils ont été obtenus en simulation.
Lus ensemble, ces documents dessinent une stratégie plus cohérente que son silence officiel. Meta s’est appuyée sur un fabricant chinois éprouvé pour le corps et sur Nvidia pour le calcul embarqué, a recruté et racheté pour l’intelligence, au moment où Washington range les robots importés parmi les menaces pour la sécurité nationale. Les précédents d’iRobot rappellent ce que coûtent une dépendance industrielle et une caméra dans un foyer, et les bancs d’essai la distance qui reste à parcourir avant qu’un humanoïde range une cuisine.
