Dans l’industrie pharmaceutique, la part minoritaire qu’un laboratoire prend au capital d’une biotech ne se juge pas à son pourcentage. Celui qui détient quelques points n’y dirige rien, mais obtient souvent ce que l’argent n’achète pas seul : une option sur les molécules, une place dans la confidence, une longueur d’avance.

C’est cette zone grise qu’ouvre l’annonce faite à Paris, ce mardi 13 octobre, par Jensen Huang : Nvidia va prendre une part du capital de Doctolib, plateforme de rendez-vous médicaux, puis de ceux d’Entalpic, de Genesis AI et de Pigment. Le patron du fabricant américain de puces y voit de quoi « lancer la révolution de l’intelligence artificielle en Europe ». Montants, parts et véhicule ne sont pourtant pas publics.

Doctolib concentre les enjeux : la plateforme manie des données de santé, et l’arrivée d’un acteur américain à son capital rouvre la question de la souveraineté. Entre une minorité qui n’est qu’un ticket d’entrée et un contrôle, tout tient à des seuils, des contrats et des licences. Suivront l’annonce et ses silences, l’usage de l’argent, la chaîne qui protège les données, les seuils du contrôle, les licences, puis les trois autres sociétés.

Une annonce qui ne dit ni combien ni comment

Daté du 12 octobre, le billet de Nvidia annonce de « nouveaux investissements prévus » dans les quatre sociétés, sans montant ni part de capital. Il rappelle des participations dans Alice & Bob, Gradium et Scintil Photonics, et près de 10 milliards de dollars engagés dans l’écosystème technologique européen. Le mot « prévus » compte : rien n’indique quand ni sous quelle forme Nvidia entrera au capital.

Reste le véhicule. NVentures est le bras de capital-risque de Nvidia, mais ni le billet ni les dépêches du 13 octobre ne le nomment ; le programme Inception, gratuit et sans prise de participation exigée, n’est pas un véhicule de participation. Chez Mistral AI, Nvidia avait participé le 9 septembre 2025 à un tour de 1,7 milliard d’euros mené par ASML ; TotalEnergies, elle, a choisi avec Mistral la voie du client : trois ans de partenariat, plus de 100 millions d’euros, annoncés le 15 septembre 2026.

Jensen Huang ouvrira le 21 octobre le GTC de Berlin, où se jouera la suite : déclaration d’intention ou dossier chiffré ? Si Nvidia nomme son véhicule et publie les montants, les parts pourront se rapporter aux valorisations connues ; sinon, chaque société devra dire seule ce que son actionnaire pèse.

Doctolib, à quoi servira l’argent de Nvidia

Recrutements, experts et modèles ouverts

Pour Stanislas Niox-Château, directeur général et cofondateur de Doctolib, déjà engagée dans les outils d’IA, il s’agit d’« accélérer nos recrutements et nos développements IA » ; Nvidia sera actionnaire minoritaire, sans siège au conseil d’administration, précise-t-il à l’AFP. Les experts de Nvidia viendront en appui de « la centaine de scientifiques, ingénieurs et designers » des équipes d’IA. Depuis un an, Doctolib bâtit ses modèles sur les technologies de Nvidia, au « plus haut standard de précision médicale » selon elle ; ils équipent des agents offerts aux soignants « pour les aider à mieux soigner ».

L’assistant de consultation, fondé sur une transcription vocale réglée pour le français médical, a consigné plus de 12 millions de consultations ; d’autres gèrent la codification, les documents, le secrétariat et la facturation. L’argent doit étendre l’assistant personnel des patients, que 400 000 Français essaient déjà et que tous les utilisateurs se verront proposer en 2027, faire avancer des modèles aux poids ouverts, voire open source, et « investir encore davantage dans les infrastructures européennes qui les font fonctionner ». Niox-Château dit à l’AFP viser une « IA souveraine entraînée à partir de nos modèles, de nos données, et contrôlée par nous ».

Quelques millions face à 3,6 milliards

Doctolib ne communique aucun chiffre ; Le Figaro avance une mise de quelques millions d’euros, symbolique pour Nvidia comme pour Doctolib, valorisée à 3,6 milliards d’euros lors de l’opération d’avril. Cette valeur, rapportée par la presse, découle d’une cession de titres existants, un peu moins de 300 millions d’euros, sans argent frais. À 3 ou 10 millions d’euros, Nvidia détiendrait de 0,08 à 0,28 % du capital : ordre de grandeur calculé.

L’intérêt se lit ailleurs. Nvidia y trouve une société qui bâtit déjà sur ses technologies et un récit européen ; Doctolib, devenue rentable avant l’opération d’avril, y gagne des experts et un signal, au risque de brouiller son discours de souveraineté. À l’autre bout de l’échelle, la presse rapportait le 3 octobre un versement de 10 milliards de dollars de Nvidia à OpenAI.

Les données de santé, là où se joue la souveraineté

Une chaîne d’hébergement sans Nvidia

Dans sa politique de protection des données des patients, version de juillet 2026, Doctolib désigne Amazon Web Services EMEA comme hébergeur de données de santé certifié (HDS), et reconnaît que « AWS ne détient pas la qualification SecNumCloud 3.2 ». Les données restent dans l’Espace économique européen « sans aucun accès depuis l’extérieur de l’EEE dans le cadre du service », mais la société mère d’AWS est américaine et AWS peut devoir se plier à une injonction valide (Patriot Act, FISA 702, Cloud Act) ; des données pourraient alors être consultées depuis les États-Unis.

L’entrée de Nvidia ne touche aucun maillon connu de cette chaîne : le fabricant ne figure ni parmi les hébergeurs ni parmi les sous-traitants d’IA répertoriés. En revanche, l’accord de traitement de données de mars 2026 nomme d’autres acteurs américains, Microsoft Azure, Anthropic et Google Irlande, pour la « fourniture du modèle de LLM », et Doctolib dit héberger les données médicales en France et en Allemagne, chiffrées, avec des clés chez Eviden.

Une certification qui ne vaut pas immunité

Le référentiel HDS révisé, publié au Journal officiel le 16 mai 2024, impose un hébergement physique dans l’EEE et la transparence sur les accès depuis les pays tiers. L’Agence du numérique en santé écrit que la localisation, « sans être suffisante pour garantir totalement l’immunité extra-territoriale », apporte des garanties, et que le référentiel ne s’aligne pas sur l’immunité de SecNumCloud 3.2, la qualification de l’ANSSI, point à réévaluer au plus tard en 2027. Un décret du 24 mars 2026 inscrit au Code de la santé publique le stockage dans l’Union ou l’EEE et, dans le contrat, la liste des législations extra-européennes applicables, en vigueur depuis la fin septembre.

Le précédent le plus net est l’ordonnance de référé du Conseil d’État du 12 mars 2021 : le juge a refusé de suspendre le partenariat de l’État avec Doctolib pour la vaccination, malgré un hébergement chez une filiale d’Amazon, parce que les données de rendez-vous ne comportaient pas de motif médical d’éligibilité et qu’un dispositif reposant sur un tiers de confiance situé en France empêchait des tiers de les lire. Une décision d’urgence, non un jugement au fond.

Une défiance antérieure à l’annonce

Après les révélations du Canard enchaîné du 2 juin, Doctolib a assuré qu’elle ne transmettait pas les données de ses utilisateurs aux géants américains de l’IA et que les notes de consultation n’entraînaient pas leurs modèles. En juillet, elle a annoncé les utiliser par défaut dès août pour un projet de recherche avec l’équipe Heka (Inria, Inserm, Université Paris Cité), au titre de l’intérêt légitime et de la méthodologie MR-004 de la CNIL, sans consentement préalable mais avec un droit d’opposition.

Participation minoritaire contre contrôle

Ce qui sépare l’investisseur financier de l’acteur influent tient à la gouvernance : un siège au conseil, mais aussi les clauses d’un pacte d’actionnaires, droits d’information, veto, protection contre la dilution. Ici, pas de siège, mais le pacte n’est pas public et rien n’exclut de telles clauses. Détenir des actions n’ouvre pas, en soi, l’accès aux dossiers médicaux, qui relèvent du secret médical, du RGPD et du cadre HDS.

L’article L. 233-3 du Code de commerce range parmi les cas de contrôle la majorité des droits de vote, la détermination de fait des décisions d’assemblée et le pouvoir de nommer ou révoquer la majorité des organes de direction ; il présume le contrôle au-delà de 40 % des droits de vote si nul autre actionnaire n’en détient davantage. Le contrôle des investissements étrangers vise toute prise de contrôle et, hors Union et EEE, le franchissement de 25 % des droits de vote, dans des secteurs sensibles : santé publique et recherche sur l’IA, les semi-conducteurs ou la robotique. À 3,6 milliards d’euros, 25 % de Doctolib vaudraient environ 900 millions : le seuil paraît loin, mais la part exacte est inconnue.

Une dépendance technique plus que financière

Quand un modèle ouvert de Nvidia relève de la NVIDIA Open Model License (version du 24 octobre 2025), celle-ci accorde un droit mondial, gratuit et perpétuel, mais révocable, d’utiliser, de modifier, de distribuer et de vendre le modèle. Elle prévoit des cas de résiliation, dont le contournement des garde-fous, et laisse Nvidia la mettre à jour pour des raisons légales ou réglementaires, sous peine de cesser l’usage. La définition de l’Open Source AI de l’OSI exige davantage, dont des informations sur les données d’entraînement : poids ouverts ne veut pas dire open source.

Salesforce illustre l’usage de ces modèles avec Koa, présenté le 15 septembre 2026 et relayé par la presse le 16 : post-entraîné à partir de Nemotron 3 Super, il tourne chez l’éditeur, qui déclare en contrôler les poids, ce qui n’affranchit pas de la licence du modèle de départ. Pour Doctolib comme pour Salesforce, la dépendance à Nvidia passerait par la technique et le contrat plutôt que par le capital.

Entalpic, Genesis AI et Pigment, trois paris plus discrets

Entalpic, des matériaux pour les puces

Nvidia décrit Entalpic, start-up parisienne, comme un acteur des matériaux avancés à l’échelle atomique, expert des surfaces et interfaces pour la fabrication de semi-conducteurs. Son seul financement annoncé est un amorçage de 8,5 millions d’euros en 2024, pour des catalyseurs d’ammoniac : les puces élargissent l’horizon. Hugging Face, son partenaire dans le projet ouvert LeMaterial depuis décembre 2024, doit être racheté par Nvidia : projet rapporté le 27 août, accord annoncé début septembre, clôture visée au premier semestre 2027. Montant et part de Nvidia restent inconnus ; Entalpic peut y gagner du calcul et une caution, au risque d’une indépendance moins crédible.

Genesis AI, des robots et un simulateur ouvert

Genesis AI développe des robots généralistes, modèles de fondation, données, simulation et matériel compris. Sortie de l’ombre le 1er juillet 2025 avec 105 millions de dollars d’amorçage, elle compte parmi ses fondateurs Zhou Xian, qui a mené le simulateur open source Genesis, paru en décembre 2024 avec le concours de Nvidia. Bloomberg rapportait le 23 juillet 2026 des discussions pour environ 500 millions de dollars à 3 milliards de valorisation avant investissement ; montant et part de Nvidia ne sont pas établis. Genesis AI peut y gagner du calcul, mais ce simulateur, qui se mesure à l’écosystème Isaac de Nvidia, risque d’y perdre sa neutralité perçue.

Pigment, la planification d’entreprise

Pigment, fondée à Paris en 2019 par Eléonore Crespo et Romain Niccoli, propose une plateforme de planification destinée à la finance, aux ventes, aux effectifs et aux opérations. Sa série D de 145 millions de dollars, en 2024, en a fait une licorne ; en mars 2026, elle approchait les 100 millions de dollars de revenu récurrent et comptait Unilever, Anthropic et Siemens parmi ses clients. Aucun lien antérieur avec Nvidia n’est connu et ni montant ni part ne sont publics : c’est la participation la moins documentée. Pigment peut y gagner du calcul pour ses agents d’IA et un aval de poids, au prix d’une indépendance moins lisible.

Ces quatre annonces ont un point commun : un nom, un dessein, pas un chiffre. Ce qui est établi tient en peu de lignes : une minorité sans siège au conseil chez Doctolib, quelques millions d’euros rapportés pour 3,6 milliards de valorisation, un véhicule non nommé, des parts inconnues chez les trois autres. Le reste relève de la lecture, que Berlin pourra préciser ou laisser en suspens.

La souveraineté des données de santé se joue ailleurs que dans le capital : chez l’hébergeur, dans les clés de chiffrement, chez les sous-traitants de l’IA, dans les lois auxquelles chacun est soumis, et désormais dans les licences des modèles. L’entrée de Nvidia laisse intact le premier maillon et déplace le dernier : la dépendance se mesure moins en pourcentage qu’en contrats.

Au-delà de Doctolib, une partie de l’IA européenne se construit avec des capitaux et des outils américains, quand les règles mesurent surtout où dorment les serveurs, plus rarement qui tient réellement la chaîne. Chaque société semble payer en indépendance perçue ce qu’elle gagne en calcul et en crédibilité.

Aller plus loin

Tout part du billet NVIDIA Announces New Investments in France’s Startups, qui décrit les quatre sociétés, parle d’investissements prévus, rappelle les participations antérieures et les 10 milliards de dollars engagés en Europe, mais ne donne ni montant ni véhicule.

Les ordres de grandeur financiers viennent de l’article Doctolib dépasse les 400 millions d’euros de revenus et fait entrer de nouveaux investisseurs, qui établit la nature secondaire de l’opération d’avril, ses nouveaux actionnaires, la rentabilité et les 422 millions d’euros de revenu récurrent.

Doctolib écrit elle-même l’exposition de sa chaîne d’hébergement dans sa politique de protection des données à caractère personnel des patients, version de juillet 2026, qui nomme l’hébergeur, admet l’absence de qualification SecNumCloud 3.2 et décrit le risque d’injonction américaine, Cloud Act compris.

Ce que vaut la certification se lit dans le communiqué de l’ANS sur la publication au Journal officiel du référentiel HDS, qui détaille les exigences 28 à 31 et reconnaît que la localisation ne vaut pas immunité extraterritoriale.

Le droit le plus récent tient dans le décret n° 2026-209 du 24 mars 2026, qui fixe le stockage dans l’UE ou l’EEE, encadre les accès à distance depuis un pays tiers et impose de lister dans le contrat les législations extra-européennes.

La manière dont un juge pèse un hébergement américain est consignée dans l’ordonnance du juge des référés du Conseil d’État du 12 mars 2021 sur Doctolib, avec ses motifs et ses limites : un référé, non un jugement au fond.

Les sous-traitants de l’IA de Doctolib sont passés en revue dans l’enquête Doctolib réfute livrer « les infos de ses utilisateurs » aux grands acteurs de l’IA, qui rapporte l’accord de traitement de mars 2026 et les réponses de la société sur l’hébergement et les clés de chiffrement.

Le lien entre Entalpic et Hugging Face est documenté dans l’annonce LeMaterial: an open source initiative to accelerate materials discovery and research, qui présente la base LeMat-Bulk de 6,7 millions d’entrées, fusion de trois bases publiques sous licence CC-BY-4.0.

Les secteurs où une participation étrangère se déclare figurent sur la page Les secteurs d’activités dans lesquels les investissements sont soumis à autorisation préalable du Trésor, dont la page voisine sur les conditions d’une opération fixe le seuil de 25 % des droits de vote hors Union et EEE.

Ce que « poids ouverts » signifie quand le modèle vient de Nvidia est écrit dans la NVIDIA Open Model License Agreement, qui énumère les droits accordés, leur caractère révocable, les cas de résiliation, la mise à jour unilatérale et le droit applicable, de quoi mesurer l’écart avec une définition de l’open source.

Lus ensemble, ces documents montrent qu’une participation minoritaire se mesure moins à son pourcentage qu’aux voies par lesquelles elle pèse : l’hébergement, qui expose Doctolib au droit américain comme avant l’annonce, les licences, qui logent la dépendance dans un contrat, et la gouvernance, dont seule l’absence de siège est connue. L’annonce de Nvidia désigne où regarder, pas encore ce que l’examen révélera.