L’aluminium ne se fabrique pas là où l’on en a besoin, mais là où le courant est bon marché : l’électrolyse coûte tant d’énergie que les fonderies ont émigré vers les fjords norvégiens et la géothermie islandaise. Toute industrie électro-intensive finit par obéir à cette règle, et le calcul informatique n’y échappe pas.
Depuis le rachat de xAI en février 2026, SpaceX pousse le raisonnement à son terme : un million d’engins en orbite basse, affectés non au trafic des télécommunications comme la flotte Starlink, mais au calcul d’intelligence artificielle. Ces satellites d’un modèle inédit, désignés AI1, tiendraient lieu de centres de données au-dessus de l’atmosphère. L’ensoleillement y est quasi permanent, quand un site terrestre doit composer avec des réseaux électriques tendus, des volumes d’eau considérables pour se refroidir et des sols disputés.
Six cents mètres carrés de panneaux par engin fourniraient une puissance permanente d’environ 120 kilowatts, de quoi faire tourner les accélérateurs graphiques les plus voraces. L’idée circule au-delà d’une seule maison : Google a éprouvé ses puces TPU pour anticiper leur tenue en orbite, Blue Origin, la société de Jeff Bezos, revendique plus de cinquante mille satellites de ce type, et la jeune pousse Starcloud en met déjà en vol. Le dossier déposé devant le régulateur américain, ce qu’annonce AI1, le plafond thermodynamique et le prospectus boursier forment la suite.
Un dossier réglementaire plutôt qu’une déclaration d’intention
La demande déposée le 30 janvier 2026
Porté sur X par les messages d’Elon Musk, le projet a des airs de rêverie personnelle, mais il existe sous une forme contraignante : Space Exploration Holdings a déposé le 30 janvier 2026 auprès de la Federal Communications Commission la demande SAT-LOA-20260108-00016, acceptée pour instruction le 4 février. Un million de satellites y sont décrits entre 500 et 2 000 kilomètres d’altitude, comme « the first step towards becoming a Kardashev II-level civilization ».
Quatre dérogations et un raisonnement circulaire
Le spectre réclamé est modeste et délibérément fragile, en bande Ka, sur une base « non-interference, unprotected » qui ne servira qu’à la télémesure, les données utiles passant par liens optiques. L’entreprise demande surtout quatre dérogations, dont celle aux jalons de l’article 25.164, qui imposent la moitié de la constellation en six ans. L’argument est habile, puisqu’un spectre sans protection ne saurait être thésaurisé, mais il se mord la queue : la ressource disputée n’est pas la bande Ka, c’est le volume orbital, que nulle règle ne protège tant que le droit de l’orbite basse reste embryonnaire. S’installer tôt aux altitudes les plus favorables procure ainsi une avance que les dérogations privent de contrepartie.
Une course arbitrée par un guichet
Amazon a réclamé le rejet, jugeant que la demande « seems to describe a lofty ambition rather than a real plan » ; Brendan Carr, président de la FCC, lui a répondu le 11 mars qu’il manquait à l’entreprise un millier de satellites pour tenir son propre jalon Kuiper. Les concurrents ont riposté en déposant : Blue Origin a présenté le 19 mars son Project Sunrise, jusqu’à 51 600 satellites, avec la même dérogation et le même argument, et Starcloud avait déposé pour 88 000 satellites. Au 1er août 2026, aucun de ces dossiers n’est tranché.
Le satellite AI1 et ce que sa masse révèle
Ce qu’annonce le constructeur
Le 8 juin 2026, quatre jours avant l’entrée en bourse, SpaceX a dévoilé AI1 : 120 kilowatts de calcul en moyenne, 150 en pointe, des panneaux à 250 watts par mètre carré, soit les six cents mètres carrés annoncés, et un radiateur liquide déployable. « The AI satellite is much simpler than a Starlink satellite… you don’t have all of the super complex antennas », commentait Elon Musk. Un AI1 vaut en puissance un rack Nvidia GB300, et trente à cinquante tiendraient dans un lancement de Starship.
Une densité que la littérature ouverte ignore
L’hypothèse la plus répandue donne à ces satellites 3,5 à 7,5 tonnes ; les chiffres annoncés la contredisent, soixante-dix kilowatts par tonne plaçant l’engin autour de 2,1 tonnes. L’écart divise par deux à trois le nombre de lancements, mais rend la promesse plus douteuse : quatorze kilogrammes par kilowatt, c’est deux à quatre fois mieux que le cas de référence publié en avril 2026 par Slava Turyshev, qui situe un mégawatt orbital entre 29,4 et 59 kilogrammes par kilowatt.
Le mur thermique et l’usure des composants
L’arithmétique du radiateur
Dans le vide, aucun fluide n’emporte la chaleur : elle ne s’évacue que par rayonnement infrarouge, et la loi de Stefan-Boltzmann convertit cette évidence en surface à embarquer. Andrew Cavalier, d’ABI Research, la chiffre dans IEEE Spectrum : un H100 de 700 watts réclame 1,4 mètre carré de radiateur à 60 °C, un centre de 100 mégawatts quelque 2 500 de ces panneaux, qui alourdissent la structure et compliquent la mécanique.
Radiateurs et solaire pèsent 65 à 70 % de la masse du satellite, et le rayonnement ionisant dégrade leurs revêtements au point d’imposer 40 % de surface en plus en fin de vie. Évacuer 120 kilowatts par une centaine de mètres carrés exigerait le double de la puissance surfacique calculée, sauf à faire rayonner le panneau par ses deux faces. Un processeur graphique coûte donc en orbite un ordre de grandeur de plus qu’au sol : « the constraint is never the silicon. It’s the thermodynamics. »
Le démonstrateur en vol et les radiations
Starcloud-1, lancé en novembre 2025 avec le premier H100 mis en orbite, ne fonctionne qu’en cycle intermittent, son radiateur passif interdisant tout fonctionnement à pleine puissance ; Starcloud-2, prévu en octobre 2026, doit emporter le plus grand radiateur déployable jamais volé par un satellite privé. Hors atmosphère et hors champ magnétique, les composants subissent le bombardement des radiations cosmiques, auxquelles les processeurs de dernière génération sont réputés très sensibles, d’où une durée de vie utile d’environ cinq ans sans réparation sur place. Les TPU exposés par Google à un faisceau de protons n’ont pourtant montré aucune défaillance imputable à la dose reçue : le verrou tient moins au silicium grillé qu’à l’obligation de tout jeter pour changer de puces.
L’orbite crépusculaire et la question de la latence
Le terme qui fait tenir le modèle économique manque à la plupart des descriptions : héliosynchrone crépusculaire. SpaceX, Blue Origin, Starcloud et Google ont tous retenu cette orbite qui suit le terminateur, où un satellite reste éclairé plus de 99 % du temps, ce qui supprime les éclipses et les cinq cents kilogrammes d’accumulateurs qu’exigent cent kilowatts ailleurs ; Google chiffre le gain, un panneau y produisant jusqu’à huit fois plus que sur Terre. L’astuce a un prix, astronomique au sens propre : ces engins restent illuminés à l’aube et au crépuscule, quand les observatoires travaillent, et Anthony Mallama et Richard Cole ont mesuré, sur cinq constellations existantes, un dépassement quasi général du seuil de magnitude admis.
L’objection la plus répandue veut que l’orbite convienne à l’inférence, peu exigeante en temps réel, et beaucoup moins à l’entraînement massif, où des milliers de puces distantes de plusieurs kilomètres doivent avancer au même pas et où le moindre retard de signal deviendrait rédhibitoire. La physique est moins docile : la lumière voyage 47 % plus vite dans le vide que dans une fibre, et deux cents mètres représentent 0,67 microseconde, l’ordre de grandeur d’un saut dans un rack terrestre. Google a bâti Project Suncatcher là-dessus, avec quatre-vingt-un satellites volant en formation dans un rayon d’un kilomètre et une liaison optique démontrée à 1,6 térabit par seconde, pour de l’entraînement.
Les arithmétiques d’échelle
Un million de satellites à 120 kilowatts, ce sont 120 gigawatts continus, de l’ordre de 1 050 térawattheures par an, quand l’Agence internationale de l’énergie chiffre à 415 térawattheures la consommation mondiale des centres de données en 2024 et en projette 945 en 2030. Côté silicium, l’équivalence revendiquée se retourne contre son auteur : un million de racks GB300, quand le monde en a livré 27 300 en 2025 et en attend 70 000 à 80 000 en 2026, soit une décennie de production intégrale, à renouveler tous les cinq ans.
Avec des satellites de 3,5 à 7,5 tonnes et un Starship V4 emportant deux cents tonnes de charge utile, il faudrait environ 3 500 lancements par an pour déployer puis renouveler une flotte dont la durée de vie n’excède pas cinq ans, soit près de dix décollages quotidiens, quand l’humanité entière a établi son record à environ 330 tentatives orbitales sur une année. L’enquête d’Ars Technica chiffre l’ensemble, satellites, lancements et sol, à 1 450 milliards de dollars au mieux, plutôt 10 000 milliards dans les scénarios prudents.
Le lanceur, lui, n’est pas encore opérationnel. Le vol 12 du 22 mai, premier de la V3 en essais, était suborbital et son étage inférieur s’est écrasé en mer ; le vol 13 du 24 juillet a récupéré les deux étages ; le vol 14, attendu au plus tôt en août, doit être la première mission orbitale. Le rédacteur en chef d’IEEE Spectrum, Harry Goldstein, retenait le 1er juillet 16 666 lancements dédiés et vingt-cinq ans de fabrication.
Ce que la Terre offre déjà
La saturation des réseaux n’est pas un fait universel. RTE recense environ trois cents centres de données français consommant une dizaine de térawattheures par an, et avait réservé en mai 2026 près de 18 gigawatts pour quatre-vingts projets contre 5 fin 2024 : le goulot n’est pas la production mais le délai de raccordement, de deux à sept ans.
Le refroidissement, lui, pèse de 7 % de la facture électrique dans un site hyperscale efficace à plus de 30 % dans un centre mal conçu, et c’est exactement la dépense que l’orbite prétend supprimer. L’Europe avait instruit la question deux ans plus tôt avec l’étude ASCEND, pilotée par Thales Alenia Space, qui jugeait ces centres faisables à condition d’un lanceur dix fois moins émissif, pour un gigawatt avant 2050 contre 120 annoncés.
Le prospectus, le cours et les fronts encore ouverts
La fusion avec xAI a été annoncée le 2 février 2026 pour un ensemble valorisé 1 250 milliards de dollars, et l’introduction sur le Nasdaq sous le sigle SPCX a eu lieu le 12 juin à 135 dollars ; la demande adressée à la FCC précède cette dernière de près de cinq mois. Annoncer une constellation vouée au calcul a bel et bien nourri la valorisation du groupe à l’approche de l’opération, et la manœuvre a d’abord porté.
Le prospectus déposé auprès du gendarme boursier tient pourtant un langage inverse des messages publics : ces projets reposent sur des technologies non éprouvées et « may not achieve commercial viability ». À Davos, en janvier, Elon Musk assurait de son côté que l’espace serait le lieu de calcul le moins cher « within two years, maybe three at the latest ». Le titre est passé sous son prix d’introduction le 15 juillet et clôturait fin juillet à 116,49 dollars, un passage à 20 % en dessous étant rapporté le 28 juillet.
Le levier réglementaire est lui aussi contesté. Le 8 juillet 2026, Earthjustice a demandé à la FCC, pour une coalition environnementale et astronomique, de suspendre l’instruction de ces demandes tant qu’une étude d’impact programmatique n’aura pas été conduite. Hugh Lewis établissait le 31 juillet que six des seize constellations examinées dépassent la taille au-delà de laquelle la population de débris s’emballe, quand les règles n’évaluent que des engins isolés.
Rien de cela ne tranche la viabilité du projet, et c’est l’état des lieux. Ce qui est en instruction devant la FCC n’est pas de savoir si l’on peut construire un centre de données en orbite, mais si l’on peut réserver un million de créneaux d’altitude sans obligation de les remplir. La réponse, refus, accord, ou accord assorti de jalons, fixera le régime applicable à Blue Origin, à Starcloud et à tous les suivants.
Les échéances qui approchent ne mettent pas à l’épreuve le même maillon. Le premier vol orbital de Starship dira ce que vaut la cadence de lancement, Starcloud-2 le thermique à puissance réelle, les prototypes AI1 attendus début 2027 et les satellites de Google et Planet Labs le vol en formation et la liaison optique. Aucune ne les tranche toutes, et l’ensemble tient davantage du pari à très longue échéance que du programme industriel daté.
Ce qui distingue cette délocalisation, c’est qu’une part de son coût ne se règle pas en dollars : le ciel des observatoires, la haute atmosphère où se vaporisent les engins en fin de vie, l’encombrement d’un volume orbital que nulle autorité n’administre. Une asymétrie résume le dossier mieux que les chiffres : on n’y sollicite pas l’autorisation d’exploiter des serveurs, on y annonce la première marche vers une civilisation de type II, pendant qu’à quelques centaines de kilomètres d’altitude un H100 tourne par intermittence parce que son radiateur est trop petit.
Aller plus loin
Tout part d’une pièce qu’il vaut mieux lire telle quelle : la décision Space Bureau Accepts For Filing SpaceX’s Application for Orbital Data Centers du 4 février 2026 donne le numéro de dossier, les altitudes, les bandes exactes, les quatre dérogations sollicitées et la formule sur la civilisation de type Kardachev telle qu’elle figure dans la demande.
La presse spatiale spécialisée en a donné la lecture technique avec SpaceX files plans for million-satellite orbital data center constellation, qui explique pourquoi la bande Ka ne sert guère qu’à la télémesure et relève l’absence de tout calendrier et de tout coût dans le dossier.
Le front juridique ouvert au début de juillet se suit dans Environmental groups urge FCC to pause orbital data center applications, qui détaille la requête d’Earthjustice, la contestation de l’exclusion environnementale des licences satellitaires et le décompte des demandes concurrentes.
Le seul design public qui vise l’entraînement en orbite plutôt que l’inférence est exposé dans Towards a future space-based, highly scalable AI infrastructure system design, signé par Blaise Agüera y Arcas et huit coauteurs : vol en formation serrée, grappe de quatre-vingt-un satellites, essais aux protons sur puces TPU.
L’argument thermique cesse d’être une image dans Why Orbital Data Centers Are Harder Than Silicon Valley Thinks, où chaque affirmation devient une surface à embarquer : 1,4 mètre carré par H100 à 60 °C, 2 500 radiateurs pour cent mégawatts, 40 % de surface en plus pour compenser cinq ans de dégradation.
Un travail académique isolé, Orbital Data Centers: Spacecraft Constraints and Economic Viability, pose le bilan de masse, de surface et de coût d’un nœud orbital d’un mégawatt, puis en déduit le prix au kilogramme nécessaire pour que l’équation ferme et ne conserve à l’orbite que le calcul en périphérie des télécommunications.
La question des débris change de nature avec Critical Sizes of Satellite Constellations, déposé la veille du mois d’août : une constellation possède une taille critique au-delà de laquelle sa population de fragments s’emballe, et les règles de mitigation n’évaluent que des satellites isolés.
La base quantitative des objections astronomiques tient dans Satellite constellations exceed the limits of acceptable brightness established by the IAU, mesures photométriques sur cinq constellations déjà en vol dont presque tous les engins franchissent le seuil recommandé.
L’Europe avait traité la même question à une autre échelle, comme le montrent les résultats de l’étude de faisabilité ASCEND sur les centres de données spatiaux, rendus en juin 2024 : faisabilité conditionnée à un lanceur dix fois moins émissif, assemblage robotique en orbite, un gigawatt avant 2050.
La prémisse terrestre se vérifie enfin dans les chiffres clés des data centers en France publiés par RTE, où le réseau apparaît moins saturé qu’encombré de files d’attente : trois cents installations, 18 gigawatts réservés en mai 2026 contre cinq fin 2024, et le raccordement comme véritable obstacle.
Rapprochés, ces documents dessinent un objet moins spectaculaire et plus intéressant que la promesse. Une industrie qui a raison sur l’énergie disponible, qui bute sur la seule loi qu’aucun financement ne contourne, celle du rayonnement thermique, et qui a compris avant les autres que la course se gagnait d’abord devant un guichet administratif. Les chiffrages divergent d’un facteur dix selon les auteurs, mais convergent sur un point : rien ne se décide au niveau du silicium, et beaucoup dans des dossiers que presque personne ne lit.
