L’économie de l’environnement dispose d’une méthode pour chiffrer une nuisance qu’aucun capteur ne résume : observer ce que dépensent ceux qui la subissent pour s’en protéger. Purificateurs d’air, fenêtres calfeutrées, déménagements. Ces dépenses défensives ne mesurent pas la pollution, elles mesurent ce qu’elle coûte à ceux qui la respirent, et elles en disent davantage qu’une concentration en microgrammes.

Transposée à la vie en ligne des adolescents, la méthode ne change que de monnaie : ce qui se dépense est de la présence. Une enquête publiée le 21 juillet 2026 par le Youth AI Safety Institute, cellule de l’organisation américaine à but non lucratif Common Sense Media, mesure les deux versants. Menée à l’automne 2025 avec la firme Burson auprès de 1 314 adolescents représentatifs de 13 à 17 ans, par questionnaires, entretiens et groupes de discussion, elle établit que la moitié ou presque a déjà croisé des contenus sexuels fabriqués par une machine.

Environ 67 % des jeunes interrogés craignent d’être visés à leur tour, et près de 40 % ont déjà rectifié leur manière d’habiter les plateformes. Ce que l’enquête établit, la part que les adolescents prennent à la fabrication, l’industrie qui alimente le phénomène depuis 2023, la mise en demeure de San Francisco et les échéances européennes composent les étapes qui suivent.

Ce que l’enquête a mesuré, et à quelle date

Neuf mois séparent la collecte des réponses de leur parution. L’écart n’est pas neutre : les adolescents interrogés à l’automne 2025 décrivaient un paysage antérieur à la banalisation de la vidéo générée réaliste et à l’arrivée d’un générateur d’images grand public au cœur d’une très grande plateforme. Les chiffres parus en juillet 2026 sont vraisemblablement un plancher.

Des images rencontrées par accident, et un peu partout

Un deepfake est une contrefaçon visuelle : un modèle apprend les traits d’une personne réelle et les recompose dans une scène qu’elle n’a jamais vécue, sans que l’œil puisse trancher. Chez un quart de ceux qui en ont croisé, le visage reconnu était le leur ou celui d’un proche. L’exposition procède rarement d’une recherche : elle survient au fil du défilement, d’abord sur les réseaux sociaux, mais aussi sur les sites pornographiques, par SMS, dans les messageries de groupe et sur les plateformes de jeu.

Les personnes visées sont en grande majorité des jeunes filles. La diffusion se fait de proche en proche, parfois sans sortir des murs d’un même établissement, et laisse un mélange assez constant de sidération et de honte. L’effet déborde les cibles directes : les adolescents décrivent une déformation de ce qu’ils attendent d’un corps, et de ce qu’ils croient devoir attendre d’un partenaire amoureux.

Les adolescents en position d’auteurs

L’enquête ne demande pas seulement ce qu’ils ont vu, elle demande ce qu’ils ont fait. Dix-huit pour cent disent avoir fabriqué du contenu sexuel généré par IA ou connaître quelqu’un qui l’a fait, et 8 %, soit un sur douze, reconnaissent en avoir produit eux-mêmes, les garçons près de trois fois plus souvent que les filles, 11 % contre 4 %. Parmi les créateurs, 63 % ont visé une personne de leur entourage.

Le récit change du tout au tout selon qu’il s’agit d’un risque extérieur ou d’une violence entre pairs. Un quart des adolescents en ont diffusé ou connaissent quelqu’un dans ce cas. La norme reste défavorable, 82 % estimant que la création non consentie devrait être illégale, mais 23 % jugent qu’un faux nu est moins grave qu’une vraie image « parce que personne n’est réellement blessé ».

Les ordres de grandeur d’une enquête antérieure

Thorn a interrogé du 27 septembre au 7 octobre 2024 un panel de 1 200 jeunes de 13 à 20 ans, dans une étude parue le 3 mars 2025 : 6 % déclaraient qu’un faux nu avait été fabriqué à partir de leur image, soit un sur dix-sept, 2 % reconnaissaient en avoir créé. Parmi ces derniers, 65 % avaient diffusé le résultat, 30 % à des camarades d’école ; 74 % des cibles étaient des filles ou des femmes.

La peur devenue un régime d’usage

Les quelque 40 % de réactions défensives se décomposent : 30 % ont rendu leurs comptes privés, 23 % publient moins de photos d’eux-mêmes, 9 % ont supprimé un compte de réseau social. Ce sont donc les mineurs qui absorbent le coût de leur propre sécurité, inversion des responsabilités que les spécialistes jugent difficilement défendable.

Un adulte pour un sur cinq, un robot pour un sur dix

L’envie d’en parler à un adulte de confiance est largement partagée, le passage à l’acte beaucoup moins. Un adolescent sur cinq a engagé cette conversation, un tiers voudraient le faire mais butent sur la manière d’y venir, et le blocage croît avec l’âge. Un sur dix aimerait mieux poser la question à un agent conversationnel qu’à quelqu’un de son entourage, signal que les spécialistes adressent aux familles en les invitant à ouvrir le sujet en amont plutôt qu’après coup. Le geste s’inscrit dans une pratique déjà majoritaire : 72 % des adolescents américains avaient utilisé un compagnon conversationnel en 2025.

Une industrie recensée depuis 2023

Rien de ce que décrit l’enquête n’était imprévisible. Dès le 8 décembre 2023, Graphika recensait 34 fournisseurs de « nudification » totalisant plus de 24 millions de visiteurs uniques en septembre 2023, une hausse de plus de 2 000 % du spam de liens de parrainage sur Reddit et X, et 52 groupes Telegram cumulant au moins un million d’utilisateurs.

Les boutiques d’applications comme porte d’entrée

Thorn établit par où ces outils parviennent aux mineurs : 70 % des jeunes qui ont fabriqué un faux nu avaient téléchargé l’application depuis la boutique officielle de leur téléphone. Le Tech Transparency Project a chiffré ce marché le 15 avril 2026 : 46 applications sur l’App Store, 49 sur Google Play, 483 millions de téléchargements, plus de 122 millions de dollars de revenus, trente et une classées comme convenant à des mineurs. Le classement d’âge, socle du contrôle parental, est pris en défaut par les groupes technologiques qui produisent eux-mêmes ces applications.

Le basculement de l’hiver 2025-2026

Entre le 29 décembre 2025 et le 8 janvier 2026, le Center for Countering Digital Hate estime que Grok a produit environ 3 millions d’images sexualisées sur X, dont quelque 23 000 semblant représenter des enfants, à un rythme moyen de 190 par minute. L’Internet Watch Foundation indique le 24 mars 2026 avoir évalué en 2025 8 029 images et vidéos générées par IA montrant des abus sexuels sur mineurs, dont 3 443 vidéos contre 13 l’année précédente.

San Francisco, ou la commission plutôt que le contenu

La municipalité de San Francisco s’adresse aux boutiques plutôt qu’aux éditeurs. Le 17 juillet 2026, le City Attorney David Chiu a envoyé à Apple et à Google des lettres visant treize applications de nudification et d’échange de visage, huit sur l’App Store et cinq sur Google Play, avec vingt-huit jours pour les retirer et rompre avec les développeurs. Le délai court jusqu’à la mi-août. Apple a retiré trois applications, Google a suspendu les cinq visées ; le sort du reste de la liste demeure ouvert.

Une action civile fondée sur la chaîne de paiement

Plutôt que d’attaquer l’hébergement de contenu, protégé aux États-Unis par la section 230, la Ville vise la commission prélevée sur les achats intégrés, en s’appuyant sur la loi californienne AB 621 de 2025, qui ouvre une action civile contre les facilitateurs tiers d’images intimes non consenties, avec des pénalités jusqu’à 25 000 dollars par violation.

Le droit français et son point aveugle

En France, la divulgation d’un montage à caractère sexuel réalisé sans consentement relève de l’article 226-8-1 du code pénal, créé par la loi SREN du 21 mai 2024 et en vigueur depuis le 23 mai : deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende, trois ans et 75 000 euros par la voie d’un service de communication au public en ligne. Le texte assimile aux montages classiques les contenus générés par un traitement algorithmique.

Ce n’est pourtant pas lui qui s’applique au cas décrit. Quand la victime est mineure, l’infraction relève de l’article 227-23, qui vise l’image « ou la représentation » pornographique d’un mineur et couvre donc ce que produit un modèle : cinq ans et 75 000 euros, sept ans et 100 000 euros en cas de diffusion en ligne, la détention punissable et l’intention de diffusion non exigée en dessous de quinze ans. L’élève qui fabrique au collège le faux nu d’une camarade de 14 ans relève de la justice des mineurs, au titre de la pédocriminalité.

Le Royaume-Uni est allé plus loin : depuis le 6 février 2026, la seule création d’une fausse image intime sans consentement y constitue une infraction, indépendamment de toute diffusion. Un adolescent français qui fabrique un faux nu et le conserve sur son téléphone n’entre par aucun bout dans le champ de l’article 226-8-1.

Ce que les salles de classe ont déjà produit

En mars 2025, une douzaine de collégiennes de l’Immaculée Conception, à Saint-Hilaire-du-Harcouët, ont été visées par des deepfakes pornographiques diffusés entre camarades, l’affaire passant devant le tribunal de Coutances le 14 mai suivant. À Almendralejo, en Estrémadure, quinze collégiens de 13 à 15 ans avaient été condamnés en juillet 2024 à un an de mise à l’épreuve. La Corée du Sud a arrêté 682 suspects dans l’année suivant la vague de 2024, dont 80,4 % de mineurs.

Ce que valent les canaux de signalement

Le conseil adressé aux adolescents tient en un mot : signaler. Une étude d’audit publiée le 18 septembre 2024 l’a testé en déposant 50 fausses images nues sur X, la moitié via le canal « nudité non consentie », l’autre via celui du droit d’auteur. Les vingt-cinq signalées au titre du copyright ont toutes été retirées en moins de 25 heures ; aucune des autres ne l’était encore après trois semaines.

Le compteur français des signalements

Dans son premier rapport de transparence de signaleur de confiance, publié le 11 mai 2026, l’association e-Enfance, qui opère le 3018, fait état de 124 500 sollicitations en 2025 pour 44 028 situations traitées, dont un quart de victimes de moins de 11 ans. Sur Snapchat, YouTube et Facebook, plus d’un contenu signalé sur deux reste en ligne, et X n’en retire qu’environ un quart.

Les échéances qui s’ouvrent, et ce qu’elles ne couvrent pas

La Commission européenne a engagé le 26 janvier 2026 une procédure formelle au titre du règlement sur les services numériques contre X, portant sur l’évaluation des risques systémiques avant le déploiement des fonctions d’image de Grok. En France, les locaux parisiens de la plateforme ont été perquisitionnés le 3 février et le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire le 8 mai.

Le 2 août 2026, dans un peu plus d’une semaine, les obligations de transparence de l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle deviennent applicables : marquage lisible par machine des contenus synthétiques, information explicite de la personne exposée. Un article de position mis en ligne le 16 mai 2026 par Li Qiwei, Wells Lucas Santo, Sarita Schoenebeck et Eric Gilbert en conteste la portée, la recherche s’orientant vers la détection, donc vers le préjudice de celui qui regarde.

Le rendez-vous qui n’a pas encore eu lieu

Une interdiction des systèmes permettant de créer ou de manipuler des images sexuellement explicites figure dans le mandat voté par le Parlement européen les 25 et 26 mars 2026 sur l’omnibus numérique consacré à l’IA, le Conseil ayant arrêté sa position le 13 mars. Le trilogue reste à venir : selon que le texte en ressortira avec l’interdiction, sans elle ou assortie d’exceptions, l’Union visera les outils eux-mêmes ou seulement leurs usages.

Ce que décrit l’enquête, ce sont des mineurs qui restreignent leur propre présence en ligne pour se prémunir d’un risque que ni les plateformes, ni les boutiques, ni le droit n’ont su contenir, et qu’une partie d’entre eux contribue à produire. Établissements scolaires, autorités publiques et opérateurs sont renvoyés à une réponse commune, mais l’effort demeure réparti à l’envers.

Une réserve mérite d’être posée. Toutes les mesures de prévalence disponibles sont américaines ou internationales. En France existent des affaires et des volumétries d’appels au 3018, mais aucune enquête représentative sur les collégiens et les lycéens : transposer telle quelle une proportion mesurée outre-Atlantique relève de l’extrapolation.

Un faux nu ne blesse pas parce qu’il trompe, il blesse parce qu’il circule, et les dispositifs de filigrane ou de provenance, qui protègent le spectateur, ne protègent pas la personne représentée. Se joue là la manière dont une classe d’âge apprendra à tenir son intimité en ligne. Les arbitrages attendus cet été, à San Francisco comme à Bruxelles, diront lequel des deux modèles l’emporte : responsabiliser celui qui est exposé, ou responsabiliser la chaîne qui l’expose.

Aller plus loin

Il vaut la peine de remonter au document primaire, puisque la fiche Teens and Explicit Deepfakes in the Age of AI expose la méthodologie mixte, la composition de l’échantillon et le libellé exact des questions portant sur la fabrication, dont dépend entièrement l’interprétation du chiffre de 8 % de créateurs déclarés.

Un an et demi plus tôt et sur une tranche d’âge élargie, l’étude Deepfake Nudes and Young People reste la seule à mesurer par où les outils parviennent aux adolescents, du téléchargement à la diffusion. C’est la pièce qui relie les chiffres de prévalence à la question des boutiques d’applications, et qui donne l’ordre de grandeur de la victimation directe.

Pour dater la naissance documentaire du secteur, le rapport A Revealing Picture décrit dès décembre 2023 une économie complète, publicité, affiliation et abonnements, organisée autour de trente-quatre fournisseurs. Il rend intenable l’idée d’un phénomène surgi avec la dernière génération de modèles.

Le travail de terrain sans lequel la mise en demeure de juillet 2026 n’aurait aucune assise se lit dans Apple and Google Are Steering Users to Nudify Apps, qui détaille le protocole de test application par application, les classements d’âge attribués et les publicités servies en tête des résultats de recherche.

Le texte que presque aucun commentaire ne cite, l’article 227-23 du code pénal, se lit en trois minutes et suffit à comprendre pourquoi un faux nu de collégienne ne relève pas du même régime qu’un faux nu d’adulte, jusqu’à la punissabilité de la seule détention.

La quantification de l’hiver 2025-2026 repose sur Grok Floods X with Sexualized Images of Women and Children, dont la méthode, fondée sur un échantillon de 20 000 publications extrapolé à 4,6 millions, est décrite assez précisément pour qu’on en discute les marges d’incertitude.

Côté français, le rapport de transparence 2025 des signalements du 3018 donne les taux de retrait plateforme par plateforme obtenus par un signaleur de confiance reconnu, et documente le glissement des situations vers les messageries privées, angle mort de toute modération publique.

L’expérience la plus démonstrative du dossier tient dans Reporting Non-Consensual Intimate Media: An Audit Study of Deepfakes, où les mêmes images, sur la même plateforme, connaissent deux sorts opposés selon le motif invoqué. Le droit d’auteur y protège mieux les victimes que le dispositif conçu pour elles.

La critique de fond des politiques de marquage se trouve dans Position: AI/ML Deepfake Research is Misaligned with AI-Generated Non-Consensual Intimate Imagery, qui recense cinq années de littérature technique pour montrer que la discipline s’est organisée autour du spectateur trompé plutôt qu’autour de la personne représentée.

Le calendrier européen s’établit enfin sur la page Code of Practice on Transparency of AI-generated Content, qui retrace le lancement des travaux le 5 novembre 2025, les deux brouillons successifs de décembre 2025 et de mars 2026, la version finale du 10 juin 2026 et l’entrée en application fixée au 2 août 2026.

Mis bout à bout, ces documents dessinent une séquence plus ancienne et plus organisée qu’un chiffre d’exposition ne le laisse croire. L’offre existait et était mesurée dès 2023, elle transite par les mêmes boutiques qui classent les applications pour les familles, les canaux de signalement fonctionnent mieux pour un ayant droit que pour une adolescente, et les obligations qui entrent en vigueur visent d’abord à informer celui qui regarde. Le rapport de juillet 2026 ne révèle pas un phénomène neuf : il mesure ce que cette chaîne, laissée en l’état, produit chez ceux qui la subissent.