Il existe en Europe une famille d’objets que la puissance publique refuse de laisser au bon vouloir des vendeurs : les instruments de mesure. Compteurs d’électricité, compteurs d’eau, compteurs de gaz et taximètres relèvent d’un contrôle métrologique légal organisé par la directive 2014/32/UE. La raison est ancienne. Dès lors que le prix dépend d’une quantité mesurée, celui qui tient l’instrument tient la facture, et l’acheteur ne peut pas recompter.

C’est pourtant vers ce modèle que l’industrie de l’intelligence artificielle dit se diriger. Depuis mars, le dirigeant d’OpenAI décrit un avenir où l’intelligence se vendra comme l’électricité ou l’eau, au compteur, chacun réglant le calcul qu’il a consommé. L’argument financier a pris corps le 15 juin 2026 : les états financiers audités de l’entreprise ont fuité, vérifiés par le Financial Times, à quelques mois d’une entrée en bourse annoncée pour l’automne.

Ces documents montrent près de 39 milliards de dollars de perte nette en 2025 pour 13 milliards de chiffre d’affaires. Ce qu’on en déduit résiste moins bien : le gouffre n’est pas là où on le cherche, la bascule tarifaire a commencé, et l’analogie du compteur emporte des obligations dont personne ne parle. Il faut donc reprendre les comptes, chercher d’où vient le déficit, retracer six mois de glissement tarifaire, puis examiner ce qu’un compteur engage en droit comme en commerce.

Le premier jeu de comptes audités rendu public

Ce que l’on savait des finances d’OpenAI venait d’estimations d’analystes et de documents partiels. Le journaliste Ed Zitron a publié le 15 juin 2026 les états financiers audités des exercices 2024 et 2025, que le Financial Times a vérifiés. Ce ne sont pas des projections mais le premier jeu de comptes certifiés rendu accessible, alors que l’entreprise prépare son appel public à l’épargne.

Les lignes de l’exercice 2025

Les produits atteignent 13,07 milliards de dollars, contre 3,7 milliards l’année précédente : le chiffre d’affaires a bien triplé. Le coût des revenus s’établit à 7,5 milliards, la recherche et développement à 19,18 milliards, les ventes et le marketing à 5,73 milliards, soit 34 milliards de coûts. La perte d’exploitation ressort à 20,92 milliards contre 8,78 en 2024, la perte nette attribuable à OpenAI à 38,53 milliards contre 5,09.

Une charge qui grossit quand la valorisation monte

L’écart entre 20,92 et 38,53 milliards tient à une écriture sans sortie de trésorerie. La conversion d’OpenAI en société à but lucratif d’intérêt collectif, finalisée le 28 octobre 2025, a imposé de réévaluer à leur juste valeur instruments convertibles et bons de souscription, pour 41,55 milliards. Cette charge enfle lorsque la valorisation progresse, c’est-à-dire quand les affaires vont bien : la perte la plus spectaculaire est aussi la trace d’un succès.

Ce que la réconciliation laisse dans l’ombre

Le trajet complet est plus retors. Une fois cette variation imputée, la perte atteint 60,35 milliards, avant que 17,87 milliards ne soient réaffectés aux détenteurs de parts minoritaires et 3,95 milliards aux intérêts minoritaires rachetables : près de 21,8 milliards sont portés par d’autres associés de la structure. Sur les 34 milliards de coûts, 17,2 milliards vont à Microsoft, actionnaire autant que fournisseur de calcul.

Un déficit qui ne vient pas des abonnés intensifs

L’idée qu’un service vendu à perte se retournera contre l’utilisateur suppose que chaque requête coûte plus qu’elle ne rapporte. Les comptes disent autre chose : avec 13,07 milliards de produits pour 7,5 milliards de coût des revenus, la marge brute approche 43 %. Le déséquilibre vient de la recherche, qui dépasse à elle seule le chiffre d’affaires. Et le rapport de 1,60 dollar dépensé pour un dollar gagné s’améliore : il s’établissait à 2,37 dollars en 2024.

Neuf cents millions d’usagers, cinquante millions de payants

Le trou n’est pas creusé par les abonnés gourmands mais par ceux qui ne versent rien. Début 2026, ChatGPT comptait environ 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires pour 50 millions de payants, soit 95 % d’audience gratuite. C’est cette masse qu’OpenAI monétise autrement : la publicité est apparue le 9 février 2026 sur les offres gratuite et Go aux États-Unis, et le palier bas testé en Inde à 399 roupies a été étendu au monde en janvier, à 8 dollars par mois.

Ce que mesurent réellement les quatorze mille dollars

Le rapprochement entre un forfait à 200 dollars et une facture de 14 000 dollars circule sans son mode d’emploi. Il vient d’un test publié le 10 juin 2026 par SemiAnalysis : les forfaits d’OpenAI et d’Anthropic y ont été saturés de longues tâches de programmation jusqu’à épuisement des quotas, pour mesurer jusqu’à 14 000 dollars de jetons au tarif public de l’interface de programmation, contre 8 000 pour l’offre concurrente. Ce tarif contient la marge du vendeur : ce n’est pas un coût de revient.

Le compteur n’est plus une hypothèse

Servir une requête mobilise des processeurs coûteux, et la puissance engagée varie fortement d’un usager à l’autre : un tarif unique réclame la même somme à qui pose trois questions par semaine et à qui enchaîne les sessions de programmation. Le 11 mars 2026, au sommet sur les infrastructures de BlackRock à Washington, Sam Altman a décrit un avenir où l’intelligence sera un service comme l’électricité ou l’eau, acheté au compteur, son entreprise revenant à vendre des jetons.

Un abonnement que ses concepteurs jugent accidentel

Le dirigeant n’est pas seul à le penser. En mars 2026, Nick Turley, responsable de ChatGPT, a qualifié l’abonnement d’accidentel, simple expédient né des contraintes de capacité, jugé qu’aucun monde n’existait où la tarification n’évoluerait pas fortement, et comparé un forfait illimité à un abonnement électrique illimité, dépourvu de sens. La justification tient au passage du dialogue à l’agent, qui consomme des jetons invisibles.

Six mois de glissement tarifaire

Le mouvement est engagé. Depuis le 2 avril 2026, Codex dans ChatGPT n’est plus décompté par message mais facturé en crédits indexés sur les jetons consommés, en entrée, en cache et en sortie, aux tarifs de l’interface de programmation ; les abonnés en achètent et activent un rechargement automatique sous un seuil, l’extension aux contrats Enterprise datant du 23 avril. Le 9 avril, au lancement d’un palier à 100 dollars entre ceux à 20 et à 200, plus aucune formule n’était illimitée.

L’analogie électrique et ce qu’elle promet sans le dire

L’analogie n’est pas neuve chez Altman. Dans un texte du 10 juin 2025, il chiffrait une requête moyenne à environ 0,34 wattheure et 0,000085 gallon d’eau, et posait que le coût de l’intelligence convergerait vers celui de l’électricité. Son intervention de mars portait sa propre contradiction : il y promettait une intelligence trop bon marché pour être comptée, formule empruntée à un discours de 1954 sur l’électricité nucléaire, célèbre pour ne s’être jamais réalisée.

Le revers est matériel. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures en 2024, près de 1,5 % de l’électricité mondiale, répartis à 45 % aux États-Unis, 25 % en Chine et 15 % en Europe, et avoisineraient 945 térawattheures en 2030, un peu plus que la consommation du Japon. Prendre l’analogie au sérieux oblige à en accepter le reste : l’électricité est un service en réseau à tarif encadré, à unité contrôlée.

Un compteur que personne ne vérifie

Le mot compteur promet une garantie que le jeton n’offre pas. Un compteur électrique ou un taximètre relève du contrôle métrologique légal des États membres : l’unité est définie hors du contrat, l’instrument est examiné et marqué, le client dispose d’un recours. Le jeton n’entre dans aucun de ces régimes, c’est une unité définie par le vendeur dont une part échappe à la vue de l’acheteur.

La part invisible de la facture

Les modèles de raisonnement produisent des jetons intermédiaires que le fournisseur facture sans les montrer. Un travail publié le 28 mai 2026 chiffre la faille : une facture peut être gonflée de 1 469 % en moyenne sans que les cadres d’audit existants le détectent, un coût réel de 100 dollars devenant environ 1 569 dollars, et la seule ambiguïté de la découpe autorise 50,85 % de sur-déclaration même quand le raisonnement est visible. Un audit tiers avait pourtant été proposé dès le 19 mai 2025, avec une détection du gonflage atteignant 94,7 % : rien n’oblige un fournisseur à s’y soumettre.

Les garde-fous que le droit connaît déjà

Le risque d’une facture imprévisible n’a rien d’inédit. Avant 2009, un Européen pouvait rentrer de vacances avec une note d’itinérance à quatre chiffres. Le règlement du 18 juin 2009 y a répondu par un dispositif simple, applicable au plus tard le 1er juillet 2010 : un plafond de dépenses par défaut inférieur ou égal à 50 euros hors taxes par mois, une alerte à 80 % de ce plafond et une notification à son approche. Une intelligence facturée à la consommation pose le même problème.

Un abonné français n’est pas démuni si son service illimité cesse de l’être. L’article L224-25-26 du code de la consommation encadre les modifications d’un service numérique : clause contractuelle, motif valable, information préalable, et résolution de droit et sans frais sous trente jours si l’accès est dégradé de façon non mineure. Le 19 mars 2026, le tribunal correctionnel de Paris a condamné SFR à 10 millions d’euros, dont 5 avec sursis, pour des forfaits garantis à vie puis renchéris.

Le pari commercial d’une bascule

Supprimer l’illimité pourrait coûter plus cher au vendeur qu’à l’acheteur. Une étude de mai 2006 parue dans le Journal of Marketing Research documente un biais de forfait massif : beaucoup de clients choisissent l’abonnement quand le paiement à l’usage coûterait moins cher, par recherche d’assurance, par inconfort de voir le compteur tourner, par goût de la simplicité. Ce biais ne fait pourtant pas partir les clients, quand le paiement à l’usage mal calibré accroît fortement l’attrition.

Changer la structure d’un tarif produit un choc de comportement, pas seulement un choc de prix : le passage d’AOL au forfait illimité, en 1996, avait saturé son réseau jusqu’aux actions collectives de janvier 1997, et le mouvement inverse chez l’éditeur de Cursor, en juin 2025, a valu des excuses publiques et des remboursements aux utilisateurs facturés sans avertissement.

Le prix du jeton baisse quand la facture monte

Le prix unitaire, lui, s’effondre. Atteindre un niveau équivalent à GPT-3.5 sur une épreuve de connaissances coûtait 20,00 dollars par million de jetons en novembre 2022 et 0,07 dollar en octobre 2024, une division par plus de 280 ; une mesure indépendante situe la baisse entre 9 et 900 fois par an selon la tâche. Ce qui augmente, c’est le nombre de jetons par tâche : le compteur est un pari sur le paradoxe de Jevons, invoqué par Satya Nadella en janvier 2025, où l’usage croît plus vite que le prix ne baisse.

Des concurrents qui baissent déjà leurs prix

L’hypothèse de concurrents baissant leurs tarifs pour gagner des parts s’est déjà vérifiée. Google a ramené son offre AI Plus de 7,99 à 4,99 dollars le 8 juin 2026 et, lors de sa conférence annuelle, scindé son palier haut de 249,99 dollars en une formule à 99,99 et une autre à 199,99. Anthropic, qui tire environ 85 % de ses revenus des entreprises et des développeurs, affichait un rythme annualisé de 30 milliards en avril 2026 et projetait 559 millions de bénéfice d’exploitation au deuxième trimestre.

La consommation de capital est bien réelle et le recours aux levées de fonds reste vital, mais l’exercice s’est clos sur un peu plus de 50 milliards de dollars d’actifs, dont près de la moitié en liquidités : rien qui ressemble à une tension de trésorerie. Le 31 mars 2026, un tour de 122 milliards mené avec Amazon, Nvidia, Microsoft et SoftBank portait la valorisation à 852 milliards, pour environ 2 milliards de revenus mensuels déclarés.

L’entrée en bourse annoncée pour l’automne reste une procédure ouverte : OpenAI a déposé le 8 juin 2026 un projet de document d’enregistrement confidentiel auprès du régulateur américain, sans calendrier ni valorisation arrêtés, un tel dépôt n’engageant ni la date ni la tenue de l’opération. Si elle aboutit, l’entreprise publiera chaque trimestre ce qui vient de fuiter ; si elle recule, le financement dépendra de tours privés dont le coût pèsera sur le prix demandé aux abonnés.

L’habitude d’un accès large pour une vingtaine d’euros par mois est prise, et le forfait possède une vertu rarement relevée : il rend la dépense prévisible, donc inscriptible au budget d’un étudiant, d’une association ou d’une petite commune. Le compteur déplace l’incertitude vers l’usager le moins solvable, à l’instant où arrivent un palier bas à 8 dollars et de la publicité. Qui finance l’essor de l’intelligence artificielle est une question comptable ; qui pourra encore s’en servir en est une autre.

Aller plus loin

Tout part d’un document brut, et les états financiers audités que publie Exclusive: OpenAI Losses Increased Nearly 8X in 2025, With Spending Hitting $34 Billion se lisent ligne à ligne, de la marge brute à la réconciliation qui mène de la perte d’exploitation à la perte nette, en passant par les 17,2 milliards versés à Microsoft.

Les 39 milliards ne sont pas la bonne grandeur, et l’analyse parue sous le titre OpenAI’s financials leaked: $21 billion in losses against $13 billion in revenue explique pourquoi : c’est la perte d’exploitation qui mesure l’activité, et le rapport de la dépense au revenu s’améliore, de 2,37 à 1,60 dollar.

Citer Altman de première main change la portée de la formule, et la transcription intégrale de son intervention au US Infrastructure Summit de BlackRock livre la phrase sur l’intelligence vendue au compteur et, quelques minutes plus loin, la promesse d’une intelligence trop bon marché pour être comptée.

Le raisonnement interne de l’entreprise apparaît dans OpenAI Rethinks ChatGPT Pricing, Calls Current Model Accidental, où le responsable de ChatGPT qualifie l’abonnement d’expédient et donne l’échelle qui commande le reste, 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires pour 50 millions de payants.

La prémisse d’un illimité encore intact ne résiste pas à l’article ChatGPT finally offers $100/month Pro plan, daté du 9 avril 2026, qui constate qu’aucune formule ChatGPT n’offre alors d’usage sans limite et décrit une segmentation par intensité installée entre trois paliers.

Le contre-argument technique le plus solide à la promesse de ne payer que ce que l’on consomme tient dans Token Inflation: How Dishonest Providers Can Overcharge for Large Language Model Usage, qui mesure jusqu’à 1 469 % de gonflage indétectable et 50,85 % de sur-déclaration par la seule ambiguïté de la découpe en jetons.

Ce à quoi un compteur à jetons échappe se mesure en lisant la directive 2014/32/UE relative aux instruments de mesure, qui soumet compteurs d’électricité, d’eau et de gaz comme taximètres à un examen de conception, à un marquage et à une surveillance organisés par les États membres.

Le mode d’emploi d’un garde-fou figure déjà dans le règlement (CE) n° 544/2009 sur l’itinérance, qui imposa un plafond de dépenses par défaut, une alerte à 80 % de ce plafond et une notification à son approche : trois obligations transposables à une intelligence facturée à l’usage.

Le risque commercial est chiffré depuis vingt ans par Paying Too Much and Being Happy about It: Existence, Causes, and Consequences of Tariff-Choice Biases, qui établit que les clients paient volontiers trop cher pour ne pas voir le compteur tourner, et que le paiement à l’usage mal calibré fait fuir la clientèle.

La contrainte physique derrière la métaphore se lit dans le résumé du rapport Energy and AI, où l’Agence internationale de l’énergie situe la consommation des centres de données à 415 térawattheures en 2024 et à environ 945 térawattheures en 2030, avec une concentration géographique très marquée.

Rassemblés, ces documents déplacent la question. Une entreprise dont la marge brute approche 43 % et dont la recherche dépasse le chiffre d’affaires n’a pas d’abord un problème de prix de détail ; un secteur dont le coût unitaire est divisé par plusieurs dizaines chaque année n’a pas d’abord un problème de coût. Ce qui se décide avec le compteur, c’est une unité de compte, le sort de l’usage gratuit et le partage du risque entre celui qui mesure et celui qui paie. Les réseaux qui ont fait ce chemin avant l’intelligence artificielle ont tous fini par confier la mesure à un tiers.