Il existe des disciplines où le progrès se compte en fractions et où l’effort supplémentaire ne rapporte presque plus rien. Le saut en hauteur en offre l’exemple le plus net : la barre montait de deux ou trois centimètres par génération, chaque athlète perfectionnant le rouleau ventral hérité du précédent, jusqu’à ce qu’un concurrent la franchisse sur le dos. Le gain tenait à une trajectoire, non à une puissance.

Les mathématiques entretiennent un record de cette nature. On sait, sans rien supposer, qu’une proportion des zéros de la fonction zêta de Riemann se trouve sur la droite critique, et ce chiffre est passé d’un tiers en 1974 à deux cinquièmes en 1989, puis à cinq douzièmes en 2020, soit 41,6 %. Huit points en quarante-six ans, arrachés par raffinements d’une même technique.

Le 10 août 2026, Anthropic a annoncé qu’une version non publiée de son modèle de langage Claude portait ce chiffre à 67,2 %. L’instruction tenait en une phrase : un salarié de l’entreprise, dépourvu de formation mathématique avancée, avait demandé à la machine de « tenter sérieusement sa chance » pour démontrer l’hypothèse de Riemann. L’énigme centrale a résisté ; la tentative a laissé un acquis latéral de première grandeur, contrôlé par les mathématiciens maison puis soumis à des lecteurs du dehors. Le record, la mécanique de la preuve, le dispositif d’agents et la question de savoir qui signe un théorème forment le parcours de ce qui suit.

Un record qui avançait par dixièmes de point

L’hypothèse de Riemann prédit que tous les zéros non triviaux d’une certaine fonction sont alignés sur une même verticale, la droite critique. Faute de savoir le démontrer, la théorie des nombres, l’étude des propriétés des nombres entiers, s’est rabattue sur l’encerclement : établir qu’au moins une fraction de ces zéros s’y trouve. Le calcul numérique est allé bien plus loin, dix mille milliards de zéros ayant été vérifiés en 2004 par Xavier Gourdon et Patrick Demichel : cela ne démontre rien, une infinité restant devant.

De Hardy en 1914 à cinq douzièmes en 2020

Hardy établit en 1914, dans une note publiée en français aux Comptes rendus de l’Académie des sciences, qu’une infinité de zéros sont sur la droite ; Selberg obtient une proportion positive en 1942 ; Levinson atteint un tiers en 1974 par la méthode du mollifieur ; Conrey dépasse deux cinquièmes en 1989 ; Pratt, Robles, Zaharescu et Zeindler parviennent à cinq douzièmes en 2020. Le chiffre de 41,6 % n’est pas un plafond séculaire, mais une fraction exacte et un record vieux de six ans.

Ce que le certificat démontre, et ce qu’il laisse dehors

Deux tiers d’abord, 0,6725 ensuite

Le théorème central ne s’énonce pas « 67,2 % ». Il démontre inconditionnellement qu’au moins deux tiers des zéros sont sur la droite, la constante 0,6725 n’apparaissant qu’après optimisation des fonctions test. Un deuxième théorème établit que ces deux tiers sont aussi des zéros simples, un autre étend l’ensemble aux fonctions L de Dirichlet primitives. Le gain le plus ample, que personne n’a repris, porte sur les zéros distincts : le record de 0,6603, tenu depuis 2015, y passe à cinq sixièmes, dix-sept points qui s’ajoutent au saut de vingt-cinq points annoncé.

Ce que les théorèmes ne disent pas

Ce sont des minorations : le tiers restant n’est pas montré hors de la droite, il n’est pas atteint par le certificat. Les entrées employées demeurent en outre valables pour les fonctions de Davenport-Heilbronn et les fonctions zêta d’Epstein, pour lesquelles l’analogue de l’hypothèse est faux. La méthode ne pourra donc jamais la démontrer, et Anthropic l’écrit sans détour dans son annonce.

La démonstration chiffre même la limite de sa route : aucun certificat de ce type, lisant les seules données de corrélation de paires à bande passante 1, ne peut dépasser 0,68185, et les deux tiers démontrés en sont à seize millièmes. Aller au-delà exigerait une information que personne ne possède : le chemin vers 100 % est structurellement fermé à cette voie.

Une positivité remplacée par de l’algèbre linéaire finie

La formule de Weil et le côté qui résistait

Aucun outil de la lignée ouverte par Levinson n’est employé, ni mollifieur, ni densité de zéros, ni région sans zéro. Tout repose sur la formule explicite de Weil, qui transforme une somme sur les zéros de zêta en une somme sur les nombres premiers et définit une forme hermitienne dont la positivité équivaut à l’hypothèse de Riemann, résultat de Weil en 1952 repris par Enrico Bombieri en 2000. Depuis Hugh Montgomery en 1973, le côté « nombres premiers » était inconditionnel ; seul le côté « zéros » exigeait encore l’hypothèse.

L’apport tient dans une substitution : de l’algèbre linéaire finie remplace la positivité terme à terme. La loi d’inertie de Sylvester assure qu’une paire de zéros hors de la droite produit un bloc de signature (1,1), et une inégalité rang-trace en majore le coût. Aucune branche nouvelle n’a été inventée : le modèle a recombiné l’existant, raccordant Bombieri et Montgomery à des résultats bien plus récents.

Une question posée par des humains huit mois plus tôt

L’ingrédient décisif date de 2024 : Baluyot, Goldston, Suriajaya et Turnage-Butterbaugh ont montré que le facteur de forme de Montgomery vaut pour la somme sur tous les zéros complexes, sans supposer l’hypothèse. En novembre 2025, Daniel Goldston et Ade Irma Suriajaya isolent l’obstacle exact et demandent ce qui suivrait si on l’ôtait. Le papier répond à une question formulée par des chercheurs huit mois plus tôt, dont la machine avait lu l’énoncé : ce qu’elle apporte n’est pas l’intuition, c’est l’endurance.

Soixante sous-agents, une nuit d’août et un refus initial

Une session ouverte depuis un téléphone

L’auteur de la commande a un nom : Jarred Sumner, créateur du runtime JavaScript Bun, entré chez Anthropic lors du rachat de Bun annoncé le 2 décembre 2025. Les récits publiés le situent au téléphone, à cinq miles dans une course à pied le long de la baie de San Francisco, écrivant « Riemann » avec une faute ; ses interventions se sont ensuite bornées à des encouragements.

Le modèle a d’abord refusé. Sa première réponse constate que les cent six pistes survivantes de la session précédente tombent toutes dans quatre catégories, théorème connu reformulé, équivalent de l’hypothèse, vérification numérique finie ou énoncé tautologique, et conclut que ce n’est pas un problème de confiance qu’il puisse résoudre en y croyant plus fort.

Six cent cinquante pistes, deux mille quatre cents commandes

Le dispositif relève de l’échelle avant la finesse. Claude a généré 650 pistes de recherche, toutes infructueuses. Puis, pendant un jour et demi, le système a coordonné une armée de 60 sous-agents spécialisés qui ont exécuté 2 400 commandes, écrit des centaines de scripts Python pour des vérifications numériques et se sont critiqués mutuellement, consommant 31 millions de tokens, unités de texte où se compte la production d’un modèle.

Deux agents ont trouvé les idées clés, treize ont apporté des idées de soutien, trente ont échoué, treize ont validé, deux ont rédigé le premier jet. Le résultat est arrivé de biais : un sous-agent lancé pour borner l’indice négatif de la forme de Weil a trouvé la route vide, et c’est le dual de la même comptabilité qui a certifié la moitié des zéros, dans la nuit du 3 au 4 août 2026.

Les objets de contrôle où l’hypothèse est fausse

La phase d’auto-vérification est la plus décisive. Des agents ont cherché des contre-exemples, d’autres ont téléchargé 54 articles scientifiques sur la base arXiv pour s’assurer que la découverte était nouvelle, un autre devait redémontrer le résultat à partir de zéro. Surtout, chaque agent devait éprouver son mécanisme sur des objets où l’analogue de l’hypothèse est faux : la piste survivante a survécu parce que ces contrôles sous-certifiaient au lieu de sur-certifier.

Ce que la preuve formelle garantit, et qui la signe

Lean certifie la déduction, pas le récit

Le système a ensuite produit une preuve formelle avec Lean, assistant de preuve qui garantit la rigueur logique d’un raisonnement. Le dépôt, créé le 6 août 2026 sous licence Apache 2.0, expose des énoncés ne portant aucune hypothèse et aucun « sorry » laissé en suspens, son socle d’algèbre linéaire ayant dû être écrit de zéro, faute d’exister dans Mathlib.

La garantie est plus étroite qu’il n’y paraît, Lean certifiant que la déduction découle des axiomes, rien d’autre. Anthropic le note en tête du volume de quatre-vingt-quinze pages retraçant la découverte : les mathématiques qui y figurent n’ont pas été vérifiées de façon indépendante. La chaîne humaine est courte : deux mathématiciens salariés, Levent Alpöge et Ralph Furman, plus une lecture à court préavis par Brian Conrey et Daniel Goldston, co-auteur des deux papiers d’entrée.

Un auteur unique nommé CLAUDE

Au 12 août 2026, aucune revue à comité de lecture n’a examiné le texte, qui n’est pas déposé sur arXiv. Le papier est signé « CLAUDE », auteur unique, sa page de titre précisant que Jarred Sumner a posé le problème et que Furman et Alpöge répondent de sa communication. Or la politique de modération d’arXiv interdit de lister un outil d’IA générative comme auteur, au motif qu’en signant, chacun assume la responsabilité pleine et entière du contenu.

Le cadre normatif dépasse la règle d’un serveur. La Déclaration de Leyde sur l’intelligence artificielle et les mathématiques, publiée le 2 juin 2026 par seize chercheurs de dix pays, défend cinq valeurs, dont la preuve, la paternité attribuable et l’autonomie de la discipline, et demande de ne jamais accorder la qualité d’auteur à un système d’IA. Endossée par l’Union mathématique internationale, elle dépassait trois mille cinq cents signatures début août.

La citation du médaillé Fields Timothy Gowers, reprise par TechCrunch, précède l’annonce : dans un billet du 26 juillet 2026 répondant à la déclaration, il conteste le point sur l’attribution et avance qu’un monde où les théorèmes ne seraient plus associés à des noms humains ne serait pas plus troublant que celui où les étoiles ne portent pas le nom des astronomes.

Une séquence d’annonces, un coût, et ce qui reste bloqué

L’épisode s’inscrit dans une suite serrée. Le 20 mai 2026, un modèle interne d’OpenAI réfutait la conjecture de la distance unité d’Erdős ; le 20 juillet, Levent Alpöge annonçait un contre-exemple à la conjecture jacobienne trouvé avec Claude Fable 5 ; le 1er août, OpenAI revendiquait avec son modèle non publié Astra des résultats nouveaux sur dix problèmes ouverts. Aucun de ces modèles n’est public : les sorties se vérifient, le processus non.

La prudence des mathématiciens a une origine datable. En octobre 2025, un dirigeant d’OpenAI annonçait que GPT-5 avait résolu dix problèmes d’Erdős ouverts ; le modèle avait en réalité retrouvé des articles contenant déjà les solutions. Demis Hassabis avait jugé l’épisode embarrassant, Yann LeCun accusé OpenAI de céder à son propre battage. Les articles téléchargés et les contrôles sur des fonctions où l’hypothèse est fausse répondent à ce précédent.

Le coût, en regard, est dérisoire : les trente et un millions de tokens de sortie valent, au tarif public de Claude Fable 5, quelque 1 550 dollars. Le million du Clay Mathematics Institute reste pourtant hors d’atteinte : son règlement exige une revue qualifiante, deux ans d’attente et une acceptation générale, et récompense une preuve de l’hypothèse, non une avancée sur elle. Aucun théorème énoncé sous hypothèse de Riemann n’en devient plus vrai, à commencer par le test de primalité de Miller, déterministe et polynomial en 1976 sous la version généralisée de l’hypothèse.

Ce que la machine a manifesté ne relève pas de l’intuition mais d’une puissance d’exploration et d’assemblage qu’aucun individu n’atteint : des centaines de directions menées de front là où un chercheur en tient une, et des jonctions établies entre des énoncés touffus que nul n’avait rapprochés. Le métier se réorganise ailleurs que dans le ratissage des idées : poser les questions justes, éprouver ce qui revient.

Trois réponses incompatibles à la question du crédit coexistent à quelques semaines d’intervalle : un papier signé par une machine, une déclaration internationale qui refuse cette signature, une politique d’archivage qui la rend impossible. Rien n’est tranché, et la relecture par les pairs, celle qui départage d’ordinaire, n’a pas commencé.

L’écart le plus instructif tient entre ce qui se vérifie et ce qui ne se vérifie pas : le code Lean se compile chez n’importe qui, le modèle n’existe pour personne. Tenter sérieusement sa chance sur un problème ouvert coûte désormais le prix d’un aller-retour en train, quand certifier demande deux ans et l’assentiment d’une communauté. Promue partenaire plutôt qu’instrument de calcul, la machine défriche et abandonne aux humains le sens, la perspective et l’interprétation ; reste à savoir si les institutions du champ tiendront cette cadence.

Aller plus loin

Le document primaire mérite d’être ouvert avant tout commentaire : le papier complet de trente-cinq pages sur les zéros de la fonction zêta contient l’histoire du record depuis Hardy, les théorèmes A à E avec leurs constantes, le plafond de la méthode et une annexe qui raconte la découverte agent par agent, extraits de transcript compris.

Pour qui veut la preuve sans son appareil, la note condensée de dix-sept pages sur les zéros simples ramène la chaîne d’inégalités à une demi-page et consacre une section entière à ce que les résultats ne sont pas, où les limites du gain sont énoncées sans ménagement.

Le point d’accès officiel à toutes les pièces reste l’annonce d’Anthropic sur les capacités mathématiques de Claude, qui mène au papier, à la note, au code et aux transcripts, et où figure la mise en garde que peu de reprises citent : l’entreprise ne croit pas ces techniques capables de démontrer l’hypothèse.

La seule partie du travail qu’un lecteur peut contrôler lui-même sans être analyste des nombres tient dans le dépôt Lean 4 de la formalisation, publié sous licence Apache 2.0 : cloner, compiler, constater l’absence de « sorry ». On y trouve aussi le socle d’algèbre linéaire du papier, inégalité de trace de von Neumann comprise, écrit de zéro faute d’équivalent dans Mathlib.

Rien n’égale, pour saisir le fonctionnement réel d’un agent autonome, le transcript annoté de cent seize pages du sous-agent décisif, journal horodaté des trois heures trente-quatre pendant lesquelles une piste vide devient une revendication sur la moitié des zéros. On y lit un système se tromper, s’en apercevoir et retourner son propre outil.

La question à laquelle la machine a répondu se lit dans Zeta zeros on the critical line, de Goldston et Suriajaya, déposé en novembre 2025, où les auteurs isolent l’obstacle restant et demandent explicitement ce qui suivrait si on l’ôtait. Pièce décisive pour évaluer la nature de l’apport : une question humaine, une réponse mécanique.

Le contraste des méthodes saute aux yeux dans More than five-twelfths of the zeros of zeta are on the critical line, l’article qui détenait le record précédent : des dizaines de pages de second moment tordu par un polynôme de Dirichlet mollifié, pour un gain de quatre dixièmes de point.

Le cadre normatif que le papier heurte de plein fouet tient dans la Déclaration de Leyde sur l’intelligence artificielle et les mathématiques, dont les recommandations se déclinent séparément selon qu’elles visent les mathématiciens, les institutions, les gouvernements ou l’industrie, et dont l’endossement par l’Union mathématique internationale change la portée.

À la question que tout lecteur se pose sur le million de dollars, le règlement des prix du millénaire du Clay Mathematics Institute répond sans ambiguïté : revue qualifiante, deux ans d’attente, acceptation générale, aucune soumission directe recevable. L’infrastructure de validation des mathématiques y apparaît lente par conception, non par retard.

Pour situer l’épisode dans une séquence plutôt que dans un coup isolé, l’enquête Why the Legendary Erdős Problems Are Falling to AI, parue neuf jours plus tôt, recense les problèmes tombés en 2026 modèle par modèle et rapporte des réactions nettement plus contrastées que les communiqués.

Mis bout à bout, ces documents décrivent un objet composite dont aucune pièce ne ressemble aux précédentes. Un théorème contrôlable ligne à ligne, produit par un processus que personne ne peut rejouer. Une question posée par des humains, résolue par une endurance qu’aucun humain ne possède. Un record de six ans franchi pour le prix d’un billet de train, et une démonstration qui calcule elle-même le mur contre lequel elle s’arrêtera.