Démonter un objet pour savoir de quoi il est fait est une vieille discipline industrielle. Les constructeurs automobiles achètent les modèles de leurs concurrents, les réduisent en pièces pour en reconstituer le coût. La méthode repose sur une conviction : un produit fini est un aveu. Il dit qui l’a conçu, quels compromis ont été consentis et auprès de qui son fabricant s’est fourni.

Depuis 2022, l’Ukraine a fait de cette pratique d’ingénieurs un instrument d’État. Chaque drone abattu, chaque missile qui n’a pas explosé passe entre des mains qui relèvent les références gravées sur les circuits imprimés et les publient. L’enjeu dépasse l’arme adverse : il s’agit d’établir par quel chemin des composants sous restriction ont franchi des frontières qui leur étaient fermées.

La dernière série d’inspections a livré une pièce venue du cœur de l’industrie de l’IA. Sur les trente-cinq composants étrangers que le renseignement militaire ukrainien, le HUR, dit avoir relevés dans l’armement russe figure un module de calcul Jetson Orin, signé Nvidia, logé dans un missile de croisière à lancement aérien récent, le S-71 Monochrome. Kiev se garde d’affirmer à quoi il sert. Suivent ce que le renseignement avance, ce qu’est cet engin, ce que vaut ce calculateur et par quelle faille il a voyagé.

Ce que le renseignement ukrainien affirme avoir trouvé

Le relevé publié tient en une ligne imprimée sur le module : « NVIDIA Jetson Orin TE980M-A1 S TW 2510A1 SNVUP6 MOP TE980-AT ». La référence TE980M-A1 désigne l’Orin NX doté de 16 gigaoctets de mémoire. Le HUR en déduit que la Russie pourrait intégrer des capacités d’intelligence artificielle dans ce missile, et s’arrête là : il n’a précisé ni la fonction du processeur, ni l’architecture du système, et n’a produit aucune preuve qu’un modèle y tourne.

Trente-cinq composants et une base devenue instrument diplomatique

La découverte a été rendue publique par War&Sanctions, base du renseignement militaire recensant les composants étrangers des armes russes : relancée en juin 2024 avec 3 100 références, elle en comptait 5 816 au 11 août 2026, dans 202 systèmes. Les 35 pièces de la dernière série sont majoritairement américaines, les autres suisses, japonaises, biélorusses et chinoises : un guidage radar passif désormais installé sur les drones Geran-2, une caméra chinoise Honpho TS130C-01 dans le Geran-4 à réaction, des modules de navigation inertielle à composants Texas Instruments et TDK, des pièces du missile Banderol. Ce radar doit, selon Kiev, permettre à ces drones de frapper défenses antiaériennes et stations radar.

Un missile furtif dont le degré d’autonomie fait débat

Le S-71M n’a pas surgi de nulle part : c’est la variante évoluée du S-71K Kovyor, missile furtif développé par la United Aircraft Corporation pour la soute interne du Su-57, avec une intégration attendue sur le drone S-70 Okhotnik. Des essais d’emport captif ont été observés à Joukovski en avril 2024 et l’engin est employé au combat depuis la fin 2025, avec un turboréacteur R500 et une bombe à fragmentation OFAB-250-270 de 250 kilogrammes.

Une décision indépendante, ou un homme dans la boucle

Les estimations ukrainiennes créditent la variante M de 500 à 600 kilomètres-heure, d’une portée de 350 à 400 kilomètres et d’une surface équivalente radar de 0,007 mètre carré. Defense Express, le 12 août 2026, lui prête une recherche autonome avec décision indépendante de détruire une cible selon sa priorité de menace : patrouiller une zone, reconnaître des objectifs dans une liste, engager sans intervention humaine. Trois mois et demi plus tôt, The War Zone y voyait un système à homme dans la boucle.

Ce qu’est vraiment le calculateur retrouvé

La multinationale américaine Nvidia Corporation a son siège à Santa Clara, en Californie. Fondée en 1993 par Jensen Huang, Chris Malachowsky et Curtis Priem, rangée parmi les « big tech », elle conçoit des processeurs graphiques, des systèmes sur puce et des interfaces de programmation pour la science des données, le calcul haute performance, l’IA et les applications mobiles et automobiles. Sa gamme Jetson Orin en est le versant embarqué : faire tourner des modèles à bord même d’une machine ou d’un robot, sans le lien permanent avec un centre de calcul distant, pour trier des images, dépouiller des capteurs, reconnaître des formes.

Le mini-ordinateur à 249 dollars et le module à 899

En décembre 2024, Nvidia dévoilait le Jetson Orin Nano Super, mini-ordinateur pour développeurs d’IA : 67 TOPS, processeur ARM, GPU maison à 1 024 cœurs CUDA et 32 cœurs Tensor, système Linux personnalisé, 249 dollars. Le module du missile n’est pas celui-là : l’Orin NX 16 gigaoctets atteint 157 TOPS, et son tarif est passé de 499 à 899 dollars en juillet 2026.

Soixante-dix pour cent de puissance sans franchir de frontière

L’épisode le plus troublant du dossier n’est pas douanier mais logiciel. En janvier 2025, la mise à jour JetPack 6.2 a introduit un mode dit Super qui porte l’Orin NX de 100 à 157 TOPS, en relevant la fréquence graphique de 765 à 1 173 mégahertz. Tout exemplaire déjà détourné avant cette date a gagné 70 % de puissance par simple téléchargement.

Une fonction ancienne dans un composant devenu banal

Embarqué dans un missile, un tel calculateur pourrait en théorie exploiter un flux de capteurs, désigner une cible ou aider l’engin à se situer. Reconnaître un objectif en comparant ce que voit une caméra à des images de référence n’est pourtant pas une invention de l’apprentissage profond : le Tomahawk embarquait dès les années 1980 un corrélateur de scènes, le DSMAC, qui appariait ses vues à des clichés préparés avant le tir. Ce que change un Jetson n’est pas la fonction, mais le prix du calculateur.

Si Moscou met de la vision par ordinateur dans ses munitions, c’est que le brouillage ukrainien des signaux satellitaires a dégradé une part de ses frappes. En juillet 2025, des rapports révélaient un essai réel du Shahed MS001, drone doté d’un superordinateur Jetson Orin, qui détermine sa conduite à bord au lieu d’exécuter des coordonnées reçues. Un appareil abattu avait livré une caméra thermique, un GPS Nasir à antenne CRPA, des puces FPGA et un modem radio pour la télémétrie et la communication avec l’essaim. Un responsable militaire ukrainien y voyait un « prédateur numérique ».

Du Lancet au V2U, une même plateforme

Le S-71M n’est ni le premier système russe à embarquer du Jetson, ni le troisième. Dès 2023, des Lancet capturés contenaient des Jetson TX2, et la part de leurs frappes en guidage automatisé est passée d’environ 30 % en 2024 à près de 60 % à l’été 2025, par simple progrès logiciel. Le V2U, munition rôdeuse analysée par le HUR en juin 2025, embarque un Jetson Orin monté sur une carte porteuse chinoise Leetop A603 et navigue en comparant les images de sa caméra à des cartes de terrain, sans satellite ni pilote. Kiev y lit le signe que l’IA s’enfonce dans les couches profondes de l’arsenal russe.

Le trou est dans la nomenclature, pas dans l’application

Un produit grand public classé sous licence

Interrogée en juillet 2025 sur le Shahed MS001, Nvidia répondait : « Nos modules Jetson Orin sont des produits grand public vendus à des étudiants, des développeurs et des start-up pour un large éventail d’applications bénéfiques. Ils ne sont pas disponibles en Russie et ne sont pas conçus à des fins militaires. Si nous découvrons qu’un distributeur Jetson viole les contrôles à l’exportation américains, nous lui couperons l’approvisionnement. » L’entreprise avait cessé ses ventes de matériel en Russie dès mars 2022.

La qualification élude un point juridique. La foire aux questions des développeurs Jetson indique que ces modules relèvent de l’ECCN 5A992.c ; or le paragraphe 746.8 du règlement américain sur les exportations soumet à licence, depuis le 24 février 2022, toute vente à la Russie d’un article des catégories 3 à 9 de la liste de contrôle, étendue aux catégories 0 à 2 par un règlement publié le 14 avril suivant. La question n’est pas de savoir si l’envoi était interdit, mais qui a rompu la chaîne de traçabilité.

Quatre codes douaniers au palier le plus surveillé

La liste commune des États-Unis, de l’Union européenne, du Royaume-Uni et du Japon compte 50 codes en quatre paliers. Le palier 1, prioritaire depuis février 2024, ne contient que quatre codes, tous des circuits intégrés nus : 8542.31, 8542.32, 8542.33 et 8542.39. Les unités de traitement du 8471.50 ne sont qu’au palier 3A, et le 8473.30, sous lequel cartes et kits Jetson sont couramment déclarés, en est absent. Le contrôle vise le composant ; l’objet qui franchit la frontière est un produit fini.

Une chaîne d’approvisionnement réorientée plutôt que coupée

Trouver une pièce occidentale dans une arme russe ne dit rien de la volonté de celui qui l’a fabriquée : le négoce des composants passe par des grossistes, des revendeurs et des juridictions intermédiaires avant d’aboutir. Répertorier les prises n’en est pas moins devenu une forme de renseignement économique, chaque logo sur un circuit imprimé désignant un fournisseur pour un dossier de sanctions. Un rapport du Royal United Services Institute recensait en août 2022 plus de 450 composants étrangers dans 27 systèmes d’armes russes, dont 81 sous contrôle américain : le total a depuis été multiplié par treize.

L’effet obtenu n’est pas celui qu’on annonçait. Les importations russes de biens prioritaires ont chuté de plus de moitié en valeur depuis 2022, quand la Chine assure à elle seule près de 75 % des exportations déclarées vers la Russie. Les enquêteurs américains chiffrent à 17 millions de dollars le matériel Nvidia passé par les circuits gris sur la seule année 2023, réétiqueté en électronique grand public, et les forces russes achètent leurs terminaux Starlink au marché noir.

Bruxelles vise donc les intermédiaires plus que les biens : le vingt et unième paquet, adopté le 23 juillet 2026, a ajouté 51 entités venues de six pays tiers. Le missile Banderol en dit assez : son turboréacteur d’aéromodélisme chinois se vend librement en ligne, et le fournisseur russe identifié n’est sanctionné ni au Japon, ni en Suisse, ni dans l’Union.

Deux rendez-vous encore ouverts

Washington et une puce qui dirait où elle se trouve

La réponse législative américaine est le Chip Security Act, déposé en mai 2025 par Bill Huizenga et Bill Foster à la Chambre, par Tom Cotton au Sénat. Il imposerait une vérification de localisation embarquée sur toute puce d’IA couverte avant son exportation. Adopté le 26 mars 2026 en commission des affaires étrangères par 42 voix contre zéro, il attend un vote en séance. Son périmètre reste taillé pour les puces de centre de données : l’étendre à un module à 899 dollars placerait sous licence la robotique commerciale entière.

Genève, du 31 août au 4 septembre

Le second rendez-vous est diplomatique. La seconde session 2026 du Groupe d’experts gouvernementaux de la Convention sur certaines armes classiques, consacré aux armes létales autonomes, se tient du 31 août au 4 septembre au Palais des Nations. Dernière du mandat triennal, elle doit alimenter la septième Conférence d’examen, prévue à Genève en novembre, échéance à laquelle le Secrétaire général de l’ONU et le président du CICR ont demandé qu’un instrument contraignant soit conclu.

Ce qui s’y discutera ne concerne pas un seul camp. En mars 2024, une vidéo diffusée par le collecteur de fonds ukrainien Serhii Sternenko montrait un drone d’attaque verrouiller seul un char russe puis achever sa trajectoire une fois la liaison vidéo perdue. Le 13 juillet 2026, Auterion et le fabricant ukrainien Skyfall annonçaient 50 000 drones Shrike à guidage autonome, pour 100 millions de dollars.

Ce que le HUR a soulevé reste en suspens : y a-t-il vraiment de l’intelligence artificielle à bord du S-71 Monochrome, et pour y faire quoi ? Un module de calcul embarqué peut aussi bien servir au recalage de navigation, à la compression vidéo ou à la télémétrie qu’à la sélection d’un objectif. Tenir cette incertitude vaut mieux que la trancher.

Ce que la découverte établit est d’un autre ordre. Une plateforme de calcul unique, vendue au détail, se retrouve d’un bout à l’autre de la gamme d’armes russes, alors que le renseignement ukrainien rappelle que les contraintes de production empêchent Moscou de tenir un rythme constant de lancements et l’obligent à constituer des stocks avant les vagues les plus intenses.

Ce qui se décidera à Genève à la fin du mois, puis en novembre, ne portera ni sur une puce ni sur un missile, mais sur ce qu’une machine peut être autorisée à décider seule, à mesure que les appels à réglementer l’usage militaire de l’intelligence artificielle se multiplient. La capacité d’un régime conçu pour les centres de données à saisir un objet de la taille d’une carte bancaire est, en regard, une question plus modeste.

Aller plus loin

Le point de départ chiffré tient dans Silicon Lifeline: Western Electronics at the Heart of Russia’s War Machine, publié en août 2022 par le Royal United Services Institute : 450 composants étrangers dans 27 systèmes d’armes, dont 81 sous contrôle américain. L’étalon des 5 816 pièces recensées depuis.

La généalogie de l’engin se lit, trois mois et demi plus tôt, dans Russia’s Stealthy S-71K Air-Launched Missile Seen In New Detail, signé Thomas Newdick, qui retrace le développement pour la soute du Su-57, les essais captifs de Joukovski et la charge OFAB-250-270, tout en décrivant la variante M comme un système à homme dans la boucle.

Ce que fait un tel module dans une munition apparaît dans le démontage exposé par Ukrainian intelligence details Russia’s new V2U autonomous loitering munition : carte porteuse chinoise Leetop A603, navigation par appariement d’images de terrain et emploi quotidien.

L’antériorité de la fonction se lit dans le volume que le Johns Hopkins APL Technical Digest consacrait en 1994 au traitement d’images, où G. B. Irani et J. P. Christ détaillent le DSMAC du Tomahawk : apparier des vues embarquées à des scènes préparées avant le tir, trois décennies avant les réseaux de neurones.

Le coût de calcul d’un guidage visuel est chiffré par LAF-YOLOv10, un détecteur de petits objets en imagerie aérienne de drone, qui mesure 24,3 images par seconde en demi-précision sur le module Jetson d’entrée de gamme, pour 2,3 millions de paramètres, au-dessus du seuil du temps réel.

La pièce juridique la plus embarrassante vient du fabricant lui-même : la foire aux questions destinée aux développeurs Jetson indique que ces modules relèvent de l’ECCN 5A992.c, classement qui les fait tomber sous le régime de licence applicable à la Russie depuis février 2022.

Les paliers douaniers se contrôlent code par code dans la Common High Priority Items List publiée par le gouvernement britannique, seule version lisible de la liste : quatre circuits intégrés au palier 1, les unités de traitement au palier 3A, aucun code 8473.30.

L’effet mesuré des contrôles apparaît dans le traceur des importations russes de biens prioritaires du KSE Institute, lancé en avril 2026 : une valeur importée divisée par plus de deux depuis 2022, mais trois quarts des flux déclarés passant désormais par la seule Chine.

L’arithmétique qui rend rationnel un calculateur perdu à chaque tir tient dans Drone Saturation: Russia’s Shahed Campaign, étude de Benjamin Jensen et Yasir Atalan pour le CSIS : de 200 à plus de 1 000 lancements hebdomadaires, face à des intercepteurs à plusieurs centaines de milliers de dollars.

Le calendrier diplomatique se consulte enfin sur la page de la seconde session 2026 du Groupe d’experts gouvernementaux sur les armes létales autonomes, qui fixe les dates, l’ordre du jour et les documents de travail de la dernière réunion du mandat triennal, au Palais des Nations.

Lus ensemble, ces documents déplacent la question. Le problème n’est pas qu’une puce interdite ait franchi une frontière : elle relevait bien d’un régime de licence, et elle est passée quand même, parce que les listes de contrôle décrivent des composants quand le commerce déplace des produits finis, et parce que la capacité militaire tient désormais moins au silicium qu’au logiciel qui s’y télécharge. Un contrôle des exportations sait ralentir un flux de matériel ; aucun n’a jamais su arrêter une mise à jour.