Depuis l’ordonnance de Montpellier de 1537, savoir combien de livres paraissent relève en France d’une fonction publique : l’imprimeur dépose un exemplaire, l’État tient le compte. Les États-Unis ont bâti l’équivalent autour du copyright, le commerce mondial autour de l’ISBN. Ces trois appareils partagent un présupposé, qu’un livre existe dès lors que quelqu’un le déclare quelque part. Un fichier déposé sur une place de marché numérique, lui, ne se déclare nulle part.

C’est dans cet angle mort que travaillent les économistes Imke Reimers et Joel Waldfogel. Leur étude, diffusée en 2026 par le bureau national de la recherche économique américain, conclut que les textes sortis de générateurs automatiques ont multiplié par trois la cadence de parution sur Amazon. Les deux chercheurs ont dépouillé dix millions de fiches de livres mises en vente par la plateforme en cinq ans : la production mensuelle d’ebooks passe d’environ 100 000 titres en 2022, avant ChatGPT, à plus de 300 000 à la fin de 2025.

Le chiffre a fait le tour du monde en quelques jours, emportant avec lui deux idées reçues, celle d’une fiction épargnée et celle d’une biographie prise pour cible principale. Amazon récuse ce triplement, oppose ses propres relevés et se garde de les publier. Restent à établir ce que compte une étude contrainte d’interroger un moteur de recherche faute de registre, ce que les machines fabriquent, comment on prétend les reconnaître, et ce que le droit européen applicable ce 2 août 2026 y change.

Ce que comptent réellement les dix millions de fiches

Aucun organisme ne recense les livres numériques vendus sur Amazon. Reimers, de Cornell, et Waldfogel, de l’université du Minnesota, ont donc fait ce que fait n’importe quel client : interroger le moteur de recherche avancée de la plateforme, rayon par rayon et mois par mois, pour trente catégories et six années. Leur document de travail, le numéro 34777 du NBER, précise en tête que ces textes ne sont pas relus par les pairs.

Un moteur de recherche qui arrondit ses résultats

La méthode a un coût, que les auteurs détaillent eux-mêmes. Amazon n’affiche un nombre exact de résultats que sous le millier ; entre 1 000 et 6 400, il arrondit à la page de seize ; jusqu’à 10 000, au millier inférieur ; au-delà, à la dizaine de milliers inférieure. Sept rayons devenus trop volumineux ont dû être redécoupés en 148 sous-catégories pour qu’une série mensuelle reste possible.

Le triplement résiste, le niveau beaucoup moins

Second écueil, plus lourd : Amazon range un même livre dans plusieurs rayons, si bien qu’additionner les rayons revient à compter plusieurs fois le même titre. L’annexe du papier estime le nombre réel entre 57 % et 82 % de l’observé, soit 5,7 à 8,2 millions de livres distincts derrière les dix millions de fiches. Le facteur ne variant pas dans le temps, la pente tient et le triplement est solide. Le niveau, lui, ne l’est pas : plus de 300 000, ce sont des fiches, pas des livres.

Les rayons qui gonflent ne sont pas ceux que l’on désigne

On répète volontiers que la machine réussit mieux le document que la fiction : un manuel, un guide de voyage ou une vie racontée se composent surtout d’informations déjà disponibles, là où une intrigue doit être inventée. Le classement des deux économistes contredit en partie ce raisonnement. Rapportée à 2022, la croissance de 2025 place en tête le voyage, multiplié par 9,1, puis les sports et le plein air (6,9), le développement personnel (5,3), l’informatique (4,5).

La biographie, sujet de reportage plus que résultat d’étude

Les biographies et mémoires n’arrivent qu’en vingt-cinquième position sur trente, à 3,5, et se tiennent au milieu du tableau quand on classe les rayons par part de texte détecté comme généré. En tête de ce second classement, le voyage encore, l’informatique, les affaires, la cuisine, le sport. Deux histoires vraies ont été soudées en une seule : ce que mesure l’économie, c’est le guide pratique ; la biographie falsifiée est le sujet d’un reportage, et un sujet parfaitement réel.

Le roman de genre, angle mort du classement

L’idée que le récit de fiction tiendrait mieux, parce qu’une intrigue suivie ne se commande pas en une requête, dépend entièrement du découpage retenu. Le rayon littérature et fiction ne croît que de 30 %. Mais une seconde étude, mise en ligne le 22 juillet 2026 par Tuhin Chakrabarty, Xinyue Liu, Jane C. Ginsburg et Paramveer Dhillon, porte sur 14 419 romans de genre autoédités vendus depuis janvier 2023 : un titre sur cinq y contient plus d’un quart de texte généré, et aucun ne le déclare.

Une biographie de soi que l’on n’a jamais écrite

Kashmir Hill, qui couvre les technologies au New York Times, a découvert sur Amazon sa propre biographie, un volume qu’elle n’avait ni rédigé ni approuvé : quatre-vingt-dix pages à 26,99 dollars, signées d’un certain John Crane Miller dont la photo d’auteur sort d’une banque d’images. Ce Miller a publié dix biographies de journalistes en une semaine avant de s’évanouir ; une autre productrice en a sorti soixante en un été, de Joe Rogan à Céline Dion. Le modèle n’est pas le best-seller mais le volume à marge minuscule : Bill Johns, ancien consultant en cybersécurité du Maryland retraité à soixante-dix ans, revendique 445 titres assistés par IA depuis 2024, portraits de l’auteur compris, fabriqués par la même mécanique, pour environ 6 000 dollars de bénéfice sur les fêtes de fin 2025.

La fabrique du faux, couverture comprise

Quelques heures devant un agent conversationnel suffisent à produire un de ces volumes, mis en vente ensuite à une dizaine ou une vingtaine d’euros, et tel fabricant en dépose dix dans la même semaine. Le soin apporté ne s’arrête pas au texte : la trame du livre visé est décalquée, sa couverture réinterprétée dans des teintes voisines, un pseudonyme et une enseigne éditoriale sont forgés pour l’occasion, et le portrait d’auteur vient d’un catalogue d’images. Devant la vignette d’une boutique en ligne, plus grand-chose ne sépare l’original de sa doublure. La chroniqueuse Joanna Stern a ainsi vu dix imitations de son ouvrage apparaître sur Apple Books dans les jours suivant sa parution ; chaque retrait obtenu en faisait resurgir trois.

Le détecteur, brique commune et point de rupture

Reste à savoir comment on distingue ces titres des autres. Les deux études s’appuient sur le même outil, Pangram Labs, un détecteur commercial. Chez Reimers et Waldfogel, il ne lit que les mille premiers mots de l’extrait gratuit consultable en ligne, et tout texte non classé comme entièrement humain compte pour de l’IA. La part détectée, quasi nulle jusqu’en 2022, atteint 30 % en pic mensuel en 2023, 45 % en 2024, dépasse 60 % en 2025.

Daggermouth, la méthode devant les faits

L’outil a été audité favorablement en septembre 2025 par Brian Jabarian et Alex Imas, seul des quatre détecteurs comparés à tenir un taux de faux positifs inférieur à 0,5 %. Il est aujourd’hui contesté sur un cas réel. « Daggermouth », de H. M. Wolfe, numéro un des ventes en romance de science-fiction et racheté en février 2026 par Simon & Schuster pour une somme à sept chiffres, obtient 60 % au détecteur, le score le plus élevé des titres testés. L’autrice dément, son éditeur Tor Bramble l’a soutenue publiquement le 31 juillet, aucune expertise contradictoire n’a tranché.

La dilution plutôt que l’éviction

Le public sanctionne ces productions en série sans cesser de les acheter, et la sanction se mesure. Dans l’échantillon détecté, un titre marqué IA rassemble 6 avis contre 82,5 et obtient 4,22 étoiles contre 4,46. L’écart tient d’abord à qui écrit : plus de 40 % des parutions signées d’auteurs sans livre antérieur à 2023 contiennent de l’IA, contre une dizaine de pour cent chez les auteurs installés, et il n’en subsiste que 35 à 40 % une fois neutralisée l’identité de l’auteur.

L’enveloppe fixe de Kindle Unlimited

Le préjudice réel n’est pourtant pas le vol de ventes. Chez Chakrabarty et ses coauteurs, les livres à contenu généré substantiel pèsent 20 % du catalogue pour 12,1 % des ventes seulement. Kindle Unlimited répartit chaque mois une enveloppe fixe au prorata des pages lues : le fonds passe de 45,3 à 63,6 millions de dollars entre décembre 2022 et juin 2026, le taux à la page ne bouge pas, et le nombre de livres vendeurs est multiplié par 19,2 quand le chiffre d’affaires ne l’est que par 8,9. Le revenu par livre baisse dans sept genres sur huit, y compris pour les titres sans aucune IA détectée. Le papier NBER, lui, ne constate aucune éviction et voit le surplus du consommateur progresser.

Amazon étiquette la voix, jamais le texte

Par la voix de son porte-parole Josh Pflug, l’entreprise autorise le contenu généré tant qu’il ne crée pas une « mauvaise expérience client », affirme que ses indicateurs internes « ne montrent pas ce niveau de croissance » et refuse l’étiquetage obligatoire au motif qu’il « punirait les utilisateurs honnêtes tout en récompensant ceux qui mentent ». Elle n’est pourtant pas inactive : depuis septembre 2023, Kindle Direct Publishing limite à trois nouveaux titres par jour et par compte et exige la déclaration de tout contenu généré, devenue fin mars 2026 un régime de preuve durable. Cette déclaration reste interne, quand les audiolivres produits par la fonction Virtual Voice portent, eux, la mention dans le champ narrateur, visible à l’achat.

Le 2 août 2026, une transparence qui ne parle pas du livre

Ce jour est aussi celui où l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle devient applicable. Son paragraphe 2 impose aux fournisseurs de systèmes génératifs de marquer leurs sorties dans un format lisible par machine ; son paragraphe 4 oblige ceux qui publient un texte généré « dans le but d’informer le public sur des questions d’intérêt public » à en révéler l’origine. Une tolérance court jusqu’au 2 décembre pour les systèmes déjà sur le marché, calendrier que le Digital Omnibus a laissé intact.

L’exception du contrôle éditorial humain

Reste à savoir si un livre entre dans ce périmètre. Les lignes directrices de la Commission, publiées le 20 juillet 2026, définissent l’intérêt public très largement, jusqu’aux développements économiques, scientifiques et culturels, sans dire un mot des livres ni des places de marché. Et l’obligation tombe lorsque le contenu « a fait l’objet d’un contrôle éditorial humain » : un autoédité qui déclare s’être relu se place hors du champ, alors que le manquement expose jusqu’à 15 millions d’euros.

Quand personne ne détient de droit

Le droit d’auteur offre peu de prise. Le Bureau du copyright des États-Unis a établi en janvier 2025 qu’une production générative n’est protégeable que si un humain a déterminé des éléments expressifs suffisants : un livre entièrement généré n’appartient juridiquement à personne, ce qui prive les plateformes de leur réflexe habituel de retrait. Les victimes n’ont pas davantage de texte à opposer, puisque ce qui est copié est un nom, une couverture, un rang dans un classement.

Des notes médiocres n’empêchent pas ces titres de trouver preneur, et le dommage cesse alors d’être seulement comptable. Un acheteur qui rencontre trop souvent un manuel creux ou une vie recomposée finit par suspecter chaque couverture, y compris les bonnes. Rien ne freine visiblement la production, et la profession, des auteurs aux libraires, redoute une confiance entamée pour longtemps.

L’appareil statistique du livre, lui, ne voit rien. Les enregistrements de copyright littéraire non dramatique aux États-Unis passent de 152 000 à 156 000 entre 2020 et 2024 sans le moindre sursaut, et le dépôt légal français ne capte pas un fichier vendu sur une place de marché. Le phénomène est strictement numérique et strictement Amazon, qui pèse environ 68 % du marché mondial du livre numérique. Le seul acteur qui sait combien de livres existent est celui qui conteste les chiffres des autres sans publier les siens.

L’ordre de grandeur se lit mieux depuis la France : 36 119 nouveautés pour toute l’année 2025, en recul de 19,2 % par rapport au pic de 2019, quand la plateforme enregistre en un mois près de dix fois cette production annuelle. Le précédent, lui, est ancien : dès août 2023, une autrice découvrait des livres signés de son nom qu’elle n’avait pas écrits, et des guides de cueillette générés conseillaient d’identifier les champignons à l’odeur et au goût. Ce qui se joue n’est pas le nombre de livres, mais la capacité d’un marché à dire ce qu’il vend.

Aller plus loin

Tout remonte à un document de travail non relu par les pairs, et AI and the Quantity and Usage of Creative Products: Have LLMs Boosted Creation of Valuable Books? contient ce que les reprises ont laissé de côté : la procédure de comptage sur le moteur de recherche d’Amazon, la correction du double classement et le calcul de surplus du consommateur.

Le raisonnement de la seconde étude est tout autre, puisque Generative AI floods and dilutes the market for books détecte en texte intégral, chapitre par chapitre, sur la seule fiction de genre autoéditée, et croise le résultat avec des relevés de ventes quotidiens. De là viennent le décalage entre titres vendeurs et revenus, et l’effet Kindle Unlimited.

Avant d’accepter le chiffre de 60 %, il faut lire Artificial Writing and Automated Detection, l’audit qui compare Pangram, GPTZero, Originality AI et le modèle libre RoBERTa sur près de quatre mille textes dont l’origine est connue. Sans ce papier, la part de livres générés reste invérifiable ; avec lui, elle devient une mesure assortie d’un taux d’erreur.

Le moment où la méthode cesse d’être une question de laboratoire est raconté par Tor Bramble backs HM Wolfe after AI-detection claims over Daggermouth, qui rapporte le soutien d’un éditeur à son autrice et l’absence, à ce stade, de toute expertise contradictoire. La lecture est partiellement payante, mais l’état du litige y est posé sans ambiguïté.

La preuve chiffrée de la dilution tient dans une série mensuelle, et Up to Date list of KDP Global Fund Payouts la donne depuis 2015 : le montant de l’enveloppe Kindle Unlimited d’un côté, le taux payé à la page de l’autre. Voir le premier grossir de 40 % pendant que le second ne bouge pas suffit à comprendre pourquoi un catalogue multiplié n’enrichit personne.

La règle qui s’impose à ces centaines de milliers de titres se lit dans les Content Guidelines de Kindle Direct Publishing, où la frontière entre contenu généré et contenu assisté décide de ce qui doit être déclaré. La page montre surtout ce qu’elle ne prévoit pas : aucune restitution de cette déclaration à l’acheteur.

La position officielle européenne se trouve dans la FAQ Transparency obligations under Article 50 of the AI Act, qui fixe la date d’application, la tolérance de quatre mois pour le marquage des systèmes déjà déployés et une définition très extensive de l’intérêt public. Le livre et les places de marché n’y sont pas cités une seule fois.

Pourquoi le retrait d’un faux est si laborieux s’éclaire à la lecture de Copyright and Artificial Intelligence, Part 2: Copyrightability, où le Bureau du copyright américain pose qu’une sortie générative n’est protégeable qu’en présence d’éléments expressifs déterminés par un humain. Sans titulaire de droits du côté du faux, le signalement pour contrefaçon devient inopérant.

À la place de la loi, la profession américaine a fabriqué une marque, et l’annonce Authors Guild Launches Expanded Human Authored Certification Program en détaille les critères : écriture intégralement humaine à l’exception d’un usage de minimis, vérification d’identité et base publique consultable.

Le phénomène n’a rien d’une nouveauté américaine de l’été, et l’analyse Auto-édition : une multiplication de livres générés par IA ? en décrivait dès septembre 2025 les marqueurs, récits superficiels et intrigues prévisibles, en désignant la fiction de genre très codifiée comme le terrain le plus favorable.

Lus ensemble, ces documents déplacent la question. Le débat retient un chiffre de production, quand les deux travaux qui l’établissent divergent sur ses effets, reposent sur le même détecteur commercial et ne mesurent pas le même objet. La plateforme qui détient les données exactes ne les publie pas, l’Europe impose une transparence pensée pour les systèmes plutôt que pour les catalogues, et le droit d’auteur ne trouve pas de prise sur un texte que personne n’a écrit. Ce qui manque n’est pas la règle, mais l’instrument de mesure.